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Erdeven, Le Pellerin : une déjà longue histoire avant Plogoff.

L’histoire de Plogoff ne commence pas en septembre 78 mais dès 1974, avec l’annonce d’une centrale nucléaire quelque part en Bretagne. Trois premiers sites sont retenus par le ministère de l’industrie : Beg-an-Fry, Erdeven et Plogoff. Par la suite, Ploumoguer sera ajouté à la liste et deviendra favori. Pour Plogoff, l’affaire débute, dans les faits, en 1976.

 

Texte extrait de "Plogoff, un combat pour demain"

 

Début juin, une escouade d’ingénieurs et de techniciens de EDF se présente sur les lieux et annonce de futurs sondages. Plogoff ne perd pas de temps. Deux jours plus tard, sur l’initiative du maire, un comité de défense est créé. Le conseil municipal délibère dans la foulée : 18 voix contre, une seule abstention. Le maire prévient les autorités : si les techniciens veulent passer, il faudra le faire en force car ici ils sont attendus de pied ferme.

 

Les sondages doivent commencer le mardi 8 juin. Plogoff se retranche derrière ses barricades. Des petits-enfants aux grands-parents, les familles se relaient à chaque entrée de la commune. Les tours de gardes se succèdent toute la nuit par groupes de trente à quarante.

 

Une deuxième journée se passe et une deuxième nuit. Le préfet a fixé rendez-vous au maire pour le jeudi. A la préfecture, des techniciens de EDF expliquent qu’un tout petit sondage n’engage à rien. On connaît la chanson, diront le maire et ses conseillers. Troisième nuit sur les barrages et victoire totale : pour "ne pas perdre de temps" EDF décide d’aller sonder ailleurs. Ils reviendront, promettent-ils. Cet "au revoir" durera deux ans.

 

Côté Plogoff on ne baisse pas la garde, le Comité de défense sera maintenu et se réunira tous les premiers mardis du mois. Campé sur ses positions, il attendra qu’on vienne sur ses terres avant de réagir à nouveau. Ce qui ne l’empêche pas de rester attentif à ce qui se passe dans tous ces "ailleurs" où la centrale baladeuse menace de se poser : Erdeven, le Pellerin, Ploumoguer.

 

Erdeven, lutter, informer, faire la fête.

 

Comme Plogoff, Erdeven, sur la côte morbihannaise apprend en 1974 que sa commune est menacée. Un Comité Régional d’Information Nucléaire (CRIN) est immédiatement créé. Régional car, d’emblée, ses animateurs savent qu’ils devront mobiliser l’ensemble de la Bretagne. Comité d’Information car, face au rouleau compresseur de EDF, il ne s’agit pas d’alimenter des paniques spontanées. Il est essentiel d’engager la lutte par le haut avec une population réellement informée. Expliquer la nature particulière de la pollution radioactive, relever tous les non-dits des arguments économiques avancés par EDF... Le CRIN de Erdeven se présente comme le modèle des Clin. Sa lutte annonce les grands rassemblements festifs avec la fête antinucléaire du 5 avril 1975 où se retrouvent 15000 participants. Beaucoup reviendront chez eux avec des idées plein la tête.

 

Une section du CRIN se crée dans le Cap-Sizun dès décembre 1974, suivie, en novembre de l’année suivante par la naissance de "Evit Buhez ar C’hap" (Pour la vie du Cap), qui deviendra l’un des acteurs essentiels de la lutte de Plogoff.

 

Le Cap est un territoire à part. Cette langue de terre qui s’allonge jusqu’à la Pointe du raz est aussi retranchée qu’une île. L’étranger y est accueilli, mais on s’y veut maître chez soi. Avec prudence, le CRIN y commence ses réunions d’information dès janvier. Pari gagné : à Cléden-Cap-Sizun, à Goulien, à Primelin, à Esquibien et, plus encore, à Plogoff, les réunions sont suivies par un public qui oscille entre 50 et 100 personnes. Poursuivant sur sa lancée, le CRIN organise un premier rassemblement le 13 juillet à la baie des Trépassés. Conférences, groupes musicaux, chanteurs, cadre fabuleux, tous ces ingrédients font une fête réussie qui attire 5000 personnes. Deux ans plus tard, la leçon ne sera pas oubliée.

 

Le Pellerin, la radicalité d’une lutte.

 

On ne peut comprendre Plogoff sans Le Pellerin. Déjà mobilisé depuis 1974, le site du Pellerin, sur la Loire près de Nantes, entre dans l’actualité nationale au moment où il subit l’épreuve de l’enquête d’utilité publique. A la fin du mois de mai 1977, le préfet de Loire-Atlantique réunit les douze maires des communes situées dans un rayon de 5 km autour du Pellerin. Objectif : leur donner les consignes pour l’affichage, dans leurs communes, des avis annonçant l’enquête. Refus catégoriques de sept d’entre eux, dont celui du Pellerin qui s’explique : "Une centrale nucléaire aurait pour effet de démanteler les structures de nos communes. Or, c’est précisément pour défendre ces structures que nous avons été élus". Le sous-préfet de Nantes, expédié sur les lieux pour procéder à l’affichage à la place des maires, y est attendu par des comités d’accueil. A peine affiché, l’arrêté préfectoral fixant le début de l’enquête au 31 mai est déchiré et brûlé.

 

Mardi 31 mai : l’enquête débute. Les registres d’enquête qui doivent être consultés en mairie n’y parviennent pas : des manifestants bloquent l’entrée des mairies. La préfecture inaugure la pratique des camionnettes gardées par la gendarmerie et baptisées "mairies annexes".

 

Jeudi 2 juin : à Couëron, commune séparée du Pellerin par la Loire, une quarantaine de manifestants envahissent la mairie et, après avoir neutralisé les deux gendarmes présents, coupent avec une cisaille la chaîne qui retient les registres. Ils servent ensuite à un feu de joie au milieu du marché hebdomadaire.

 

Vendredi 3 juin : suite à cette action, quatre agriculteurs et une agricultrice sont arrêtés à leur domicile et traduits, en flagrant délit, devant le Tribunal de grande instance de Nantes. Provocation bien réfléchie : ils sont maintenus sous mandat de dépôt jusqu’à leur procès qui doit avoir lieu le 10 juin à Nantes. La population est immédiatement avertie par haut-parleur. Un conseil municipal extraordinaire se réunit. Il assure les inculpés de son soutien.

 

Ce premier acte de "résistance civique" va décider de la réussite de la mobilisation. Brûler une poignée de circulaires administratives est l’exemple même de cette "non-violence active" qui exige, à la fois, courage et respect d’autrui. Courage car elle expose ses auteurs, seuls, face à la loi. Respect d’autrui car elle ne comporte aucune agression physique à l’égard de qui que ce soit. A Nantes, le procureur, craint la contagion. Action "gravissime", "actes de guérilla", dira-t-il, pour justifier le maintien sous mandat de dépôt des cinq agriculteurs.

 

"Nous refuserons le nucléaire par tous les moyens", répondront les opposants à la centrale, "Si nos méthodes ne sont pas légales, elles sont légitimes".

 

Vendredi 10 juin : jour de procès. La veille 1500 personnes se sont réunies devant le tribunal. Parmi elles, le Général de Bolladière, l’officier qui a refusé la torture en Algérie et qui s’est opposé aux essais nucléaires en Polynésie. " Il faut détruire le mythe de l’atome pacifique... Un gouvernement n’a que deux façons de s’imposer : la persuasion ou la répression. Il a choisi la seconde alternative.", regrettera-t-il. Avec lui, René Dumont, le commandant Cousteau, Haroun Tazieff, les maires de la région, apportent leur soutien aux inculpés. Au procès, Bernard Lambert président de la FDSEA de Loire-atlantique et fondateur des "Paysans Travailleurs" approuve une "sortie de la légalité" nécessaire à l’avènement d’un monde différent.

 

A 25 ans d’intervalle, José Bové et ses amis retrouveront les mêmes mots pour justifier la destruction, à visage découvert, de plants OGM. Le jugement, stupéfiant, nous ramène, lui aussi, à notre actualité : 8 mois de prison dont 6 avec sursis.

 

Le millier de manifestants qui attend devant le palais de justice réagit immédiatement. "Ils" veulent l’escalade, "ils" l’auront ! Une quarantaine de personnes se rendent à Saint-Jean-de-Boiseau et déchirent le dossier d’enquête qui s’y trouve. La réaction violente des gardes mobiles y fait trois blessés. Au même moment une radio pirate, "Radio libre 44", diffuse sa première émission sur le thème de la centrale et du procès, les Clin s’en souviendront au moment de créer "Radio Plogoff". 2000 personnes manifesteront encore à Nantes le 14 juin. Après des affrontements violents à Cheix-en-Retz, l’enquête se clôt le 11 juillet.

 

17 octobre 1978 : Il a fallu un an au Conseil d’Etat pour se décider. L’avis est favorable. Dès le lendemain, les conseils municipaux du Pellerin et de Cheix-en-Retz démissionnent. "Les électeurs m’ont assigné une mission de défense de leur terre, non la gestion d’un immense chantier de béton" déclare le docteur Villaine, maire du Pellerin. La dernière délibération des deux conseils sera un jumelage avec Plogoff. Le maire du Pellerin sera présent avec une importante délégation de sa commune à la manifestation du 19 novembre à Quimper malgré l’obstruction des forces de l’ordre qui tenteront de les empêcher d’arriver !

 

17 décembre 1978 : Il faut relancer la mobilisation. La dernière manifestation a rassemblé des milliers de marcheurs du Pellerin à Nantes le 28 octobre. Sur le thème "non à la centrale, oui à la vie" une opération de débroussaillage, labour, semailles est organisée sur le site. Une délégation de Plogoff est présente au milieu des 7000 participants. La communauté d’action entre les communes situées aux deux extrémités de la Bretagne historique, n’est pas un simple mot.

 

11 janvier 1979 : c’est fait ! La déclaration d’utilité publique signée par le premier ministre, Raymond Barre, a été publiée au journal officiel. Le ministre a poussé la provocation jusqu’à attendre le dernier jour légal pour cette parution. Le tocsin et les sirènes d’alarme retentissent sur les bords de Loire, les inscriptions sont repeintes sur les routes, les conseils municipaux se réunissent, la résistance s’organise !

 

11 mars : On a pris son temps mais le résultat est là. Malgré la pluie, 8000 manifestants sont présents à Nantes pour une manifestation qui dépasse les frontières du pays nantais. Un bon millier viennent de l’Ouest breton sous la bannière de Plogoff. Des délégations de Flamanville, de Gravelines, de Chinon, de La Hague, ont également fait le déplacement. Les pouvoirs publics cherchent à nouveau à exploiter les quelques incidents de fin de manifestation. Sans succès.



28 mars : une localité inconnue de Pennsylvanie fait soudain la une de l’actualité mondiale : "Three mile Island". Un incident majeur s’est produit sur la centrale PWR présente sur ce site. Une pompe du système de refroidissement de la centrale s’est rompue. De l’eau radioactive a envahi le bâtiment, des gaz radioactifs s’en échappent. Le système de secours fonctionne mal, la température et la pression montent à l’intérieur du cœur, l’ordre est donné d’évacuer cette vapeur dans l’atmosphère. Une augmentation de la radioactivité est notée jusqu’à 25 km de la centrale, elle a été multipliée par mille dans l’enceinte. Pour la purger, 100 000 litres d’eau radioactive sont déversés dans la rivière Susquehanna qui longe l’usine et alimente les villes situées en aval. Aucun danger, diront les officiels !

 

Le 30 mars, une nouvelle fuite est détectée. Il n’est plus possible d’en ignorer les conséquences. Consigne est donnée aux habitants distants de 16 km de la centrale de rester enfermés chez eux. Dans un rayon de 8km, il est demandé d’évacuer les femmes enceintes et les enfants. Les écoles sont fermées. Une photographie reprise par le journal Ouest-France, montre une jeune femme quittant sa maison avec son enfant dans les bras. Dans un geste dérisoire et émouvant à la fois, elle lui a recouvert la tête d’un torchon, avec l’espoir de le protéger des radiations. Sans nul doute, les habitants de Plogoff et du Pellerin, lecteurs du journal, auront compris le message.

 

Au Pellerin on fait les comptes. La centrale de Three mile Island n’a qu’une puissance de 900 Mw. Les quatre tranches prévues au Pellerin sur la même technique correspondraient à 5200 Mw. En Pennsylvanie on est inquiet pour les 680 000 habitants résidant à 50 km de la centrale, mais autour du Pellerin, ils seraient 935 000 dans la même situation.

 

Le docteur Villaine, maire du Pellerin, est persuadé que, pour sa commune, le moment est crucial : " c’est le moment où jamais de mettre le paquet. Les faits démentent ce qu’on a pu nous raconter, et ce n’est pas le robot "virgule" qu’on a vu à la télévision qui me rassurera. On ne peut que déplorer l’affaire de Pennsylvanie, mais c’est pour nous une chance. Désormais, il doit être évident pour tous que la construction de telles centrales doit être arrêtée non seulement en Basse-Loire, mais partout." Le maire, dans la foulée, introduit un recours devant le Conseil d’Etat, visant à annuler le décret d’utilité publique. La ville de Nantes agit de même : "faudra-t-il encore une nouvelle catastrophe pour que l’appel des Nantais et de leurs élus soit entendu ? ", déclare son représentant. Après avoir dénoncé "l’électro fascisme", la SEPNB, par la voix de Jean-Claude Demaure, estime que "désormais la balle est dans le camp des élus ; il faudra qu’ils cessent d’être assis entre deux chaises, deux motions, deux congrès."

 

Le Pellerin a gagné !

 

Rapide retour sur la décision du Conseil d’Etat du 17 octobre 1978. A y regarder de près, cet avis "positif" était assorti de tant de "à condition que" et de "si", que, si on savait lire, il ressemblait plutôt à un "non" déguisé. Il faut dire que les conseillers avaient eu connaissance d’une note interministérielle sur la sécurité nucléaire, transmise par les services de Raymond Barre, qui laissait rêveur. Qu’on en juge :

 

"Sur le plan psychologique, la situation créée par un accident d’origine nucléaire dans une opinion publique très sensibilisée à ces questions pourrait être difficilement maîtrisable. "

 

Après avoir analysé le degré de pollution qui résulterait de la fusion du cœur d’une centrale et la formation d’un "panache" radioactif, la note concluait que, face à une situation de ce genre :

 

"Il serait indispensable, dans un premier temps, et avant le passage du panache, d’éloigner la population exposée à son action dans un rayon d’au moins cinq kilomètres, voire de dix en l’absence d’un confinement efficace de la population ; le reste de la population serait invité à s’abriter sur place en appliquant éventuellement telle ou telle mesure complémentaire de protection."

 

Dans un rayon de 10 km autour du Pellerin on trouve déjà 50 000 habitants. Ils sont 435 000 à 20km et près de 1 million à 50 km !

 

20 avril 79 : C’est gagné ! "Compte tenu de la proximité de l’agglomération nantaise, le gouvernement a demandé des études complémentaires concernant le site du Pellerin".

 

Pour amortir la reculade le site est déclaré "simplement retardé" et non pas définitivement abandonné. Mais personne n’est dupe. Dès le lendemain des incidents de Pennsylvanie, le site du Pellerin avait déjà disparu des cartes officielles distribuées par EDF à la presse. La résistance et la vigilance des gens du Pellerin avaient payé.

 

A Plogoff, la leçon sera retenue.

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