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Alors que la population de l’Ukraine est écrasée sous les bombes, alors que Poutine menace de l’usage de l’arme nucléaire, comment ne pas nous souvenir, il y a quarante ans, de la première menace d’une guerre nucléaire en Europe.


 

1980, la tension Est-Ouest est à son paroxysme. En décembre 1979, l’URSS a envahi l’Afghanistan. En réplique une cinquantaine de nations suivent les USA dans leur boycott des jeux olympiques de Moscou. Des grèves se sont déclenchées en Pologne et la crainte d’une intervention soviétique est palpable. Dans ce contexte, les menaces de guerre nucléaire, font partie de l’arsenal de mise en condition des populations des deux côtés du rideau de fer.


 

Depuis 1977 les Soviétiques ont installé sur leur territoire des missiles SS-20 à moyenne portée (de 500 à 5000 km) qui peuvent atteindre de vastes zones de l’Europe de l’Ouest. Ceux-ci sont dotés de têtes nucléaires, moins puissantes mais beaucoup plus précises, adaptées à la frappe de cibles militaires. Présentés comme menaçant moins les grands centres de population, ces missiles rendent envisageable une guerre nucléaire, dite "préventive", limitée au territoire européen. En réplique, au sommet du 14 décembre 1979, l’OTAN décide d’installer des missiles balistiques américains Pershing II en Europe. Frappes préventives, cibles militaires... comment ne pas penser à la Bretagne et à l’Île Longue ?

Dans ce climat de tension, un rapport, daté d’avril 1980, "sur le niveau de protection de la population civile française en temps de crise" était publié au nom de la commission des finances par les sénateurs Bonnefous et Marcellin.

 
Le rapport Marcellin-Bonnefous :

Édouard Bonnefous (1907-2007) a été député de Seine-et-Oise de 1946 à 1958 et a occupé d’éphémères fonctions de ministre. Sénateur de 1959 à 1986, il est inscrit au groupe "gauche démocratique", un courant politique dont une des figures était Edgard Faure, l’homme qui savait suivre la direction de la girouette quand le vent politique tournait. En tant que président de la commission des finances, Edouard Bonnefous sert de caution centriste au très droitier Raymond Marcellin qui trouve dans ce rapport une occasion de développer sa vision personnelle de la "protection civile".

Raymond Marcellin (1914-2004) a une longue biographie qui le mène du régime de Vichy qui le décore de la Francisque jusqu’au ministère de l’intérieur où de Gaulle le charge de faire la chasse à la "chienlit gauchiste" après les événements de mai 1968. "Voici Fouché, le vrai !" aurait-il déclaré, le vendredi 31 mai 1968, en lui attribuant le portefeuille de ministre de l’Intérieur du gouvernement dirigé par Georges Pompidou. Il occupera ce poste sous quatre premiers ministres successifs jusqu’en 1974 avec une obstination pour la répression musclée qui lui vaudra le surnom de "Raymond la matraque". Dans ses ouvrages, "L’Ordre public et les groupes révolutionnaires" ou encore "La Guerre politique", il développe son obsession de "l’ennemi intérieur", cette 5ème colonne, gauchiste, communiste, syndicaliste, manipulée par Moscou qui se prépare à faire déferler ses blindés sur l’Europe.

Maire de Vannes de 1965 à 1977, Conseiller général du canton de Sarzeau de 1953 à 1998, Président du conseil général du Morbihan de 1964 à 1998, Président du conseil régional de Bretagne de 1978 à 1986, il connaît bien le problème du nucléaire. Il a suivi la lutte contre la centrale de Plogoff qui a débuté quatre ans avant la rédaction de son rapport et il mesure le danger de vivre à proximité d’une cible nucléaire comme la base de sous-marins de l’Île Longue.

 
Le choix de ne pas protéger la population française.

Dès l’introduction les auteurs veulent apparaître comme prenant de la hauteur. La préoccupation de la commission des finances, disent-ils, n’est pas "de faire écho aux bruits de guerre qui ont marqué le début de l’année 1980. En effet, depuis longtemps, soit par la voix de son Président, soit par celle de son Rapporteur spécial, elle appelle avec insistance l’intention des gouvernements sur la nécessité des mesures de protection des populations civiles, notamment dans les éventualités d’emploi des armes nucléaires".

Qui pourrait être dupe ? C'est bien l'actualité qui les inquiète et le constat est sans nuances : la population n’est pas protégée d’une agression nucléaire ! "Le principe de la doctrine de dissuasion est de persuader un agresseur qu’une action militaire d’ampleur de sa part risquerait de déclencher des représailles nucléaires au cœur même de son propre territoire et d’y provoquer des dégâts matériels et des pertes en vies humaines hors de proportion avec le bénéfice escompté. La logique de cette stratégie conduit non seulement à ne pas s’organiser en vue d’une éventuelle agression nucléaire mais à considérer que le faire serait porter atteinte à la crédibilité de la dissuasion.".

C’est justement ce qu’ils contestent. Il faut abriter la population ! La situation internationale, disent-ils, n’est plus celle des débuts de la guerre froide. Des missiles "anti-forces" sont apparus dans l’arsenal des deux grands qui rendent une guerre nucléaire "préventive" envisageable. Par ailleurs ajoutent-ils, la prolifération nucléaire a rendu possible l’usage d’armes nucléaires par des organisations terroristes insensibles à la "dissuasion". Le rapport établit dans le détail les mesures de protection prises par les autres pays. La Suisse, pays neutre, semble un modèle dans le genre : 100 % de sa population est abritée . Quant aux USA et  l’URSS, puissances nucléaires, la doctrine de dissuasion ne les dispense pas de protéger leur population.

Pour ce qui est de l’Union Soviétique : « Un plan de construction d’abris pour dirigeants a été mis en œuvre, fondé sur l’idée que ces installations doivent être utilisées comme poste de commandement et d’administration. Ceci expliquerait la plus grande solidité de ces abris ainsi que leur dotation plus complète en nourriture, médicaments et équipements de protection. ». Ils sont conçus pour recueillir 100 000 personnes, dignitaires du parti, responsables économique, personnel de sécurité. Quant à la population, le rapport estime que : « de 10 à 20 millions – soit 10 à 20 % de la population des villes de plus de 100 000 habitants – l’effectif qui pourrait prendre place dans les abris. Par ailleurs 1 à 2 millions de Moscovites sont susceptibles de trouver refuge dans un réseau métropolitain qui comprend près de 100 stations et 150 kilomètres de tunnels. » . Ce sont ces abris, hérités de l’URSS, qui ont recueilli une grande partie des civils ukrainiens dès les premiers temps de l’invasion Russe.

En France, par contre aucun abri ce qui inquiète les rapporteurs. Non pour la seule raison que la population serait ainsi laissée sans défense, mais surtout parce que «une population qui se sentirait dépourvue de protection serait psychologiquement vulnérable à l’action d’agents subversifs capables de provoquer et de contrôler des mouvements de foule en vue d’empêcher le responsable de faire jouer la stratégie de la dissuasion. N’apparaît-il pas en effet que l’arme nucléaire pourrait alors être neutralisée sans coup férir par l’épouvante et la panique qui ne manqueraient pas de s’emparer de la population au cours de la phase de menace ? ». Il n’est pas difficile d’imaginer l’épouvante d’une population non protégée quand on constate que, dès le début des bombardements en Ukraine, des pharmacies se sont vues demander des pastilles d’iode alors qu’aucune centrale nucléaire n’y avait encore été menacée.

Construisons des abris. Telle est la solution proposée par les auteurs. Ils reconnaissent cependant la limite de leur proposition en cas de guerre nucléaire : "il est vrai que le délai de dix minutes seulement que ménagerait une attaque inopinée par missiles ne permettrait pas même de gagner les abris". Des abris quand même, mais quels abris ? Le rapport en propose de deux types : les "anti-souffle" et les "anti-radiations". Le passage sur les abris anti-souffle a particulièrement été remarqué par les rédacteurs de Nukleel qui ont rendu public ce rapport. Disons qu’ils en ont été "soufflés".

 
Les abris « anti-souffle ».

"Aucun État ne peut raisonnablement envisager une protection intégrale au point d’éclatement des bombes : seuls, des abris très profonds et fortement bétonnés pourraient alors résister". Mais, poursuivent les auteurs, "il serait fallacieux de ne considérer que l’importance et le coût très élevé de la construction pour en conclure à l’impossibilité de toute réalisation en ce domaine. Un examen des "points sensibles" de notre défense fournit déjà une première indication sur les objectifs de frappe d’un adversaire éventuel. Partout où ces "points sensibles" coexistent avec une nombreuse population sédentaire, il conviendrait de prévoir un programme progressif de construction d’abris "anti-souffle", financé par les établissements intéressés".

Points sensibles ? La base de sous-marins nucléaires de l’Île Longue en est un à l'évidence mais les militants qui au moment de ce rapport luttaient contre l’implantation d’une centrale nucléaire à Plogoff, votée par un Conseil Régional de Bretagne, ayant alors comme président Raymond Marcellin, ont ouvert de grands yeux en lisant la suite :

"Les entreprises publiques qui, tel Électricité de France, introduisent localement des éléments de risque, comme l’implantation de centrales nucléaires pouvant constituer des cibles privilégiées, devraient supporter le coût de la protection des populations".

Les centrales nucléaires cibles privilégiées ? Qui pourrait le nier. Souvenons-nous du 11 septembre aux USA : on a découvert que l’un des objectifs initialement choisi par les terroristes islamistes aurait été une centrale nucléaire. Et voilà qu'on découvre que les centrales françaises supporteraient au mieux la chute d'un modeste avion de tourisme et que Greenpeace montre à quel point il est facile de s'approcher de cibles aussi peu protégées que les piscines contenant les combustibles irradiés en attente de refroidissement. Ces mêmes piscines contenant les matières extrêmement radioactives qui donnent des cauchemars aux liquidateurs de Fukushima. Souvenons-nous de la panique dès le début l’invasion Russe en Ukraine.

La suite du rapport était tout autant inattendue de la part celui qui, par ailleurs, avait fait valoir que la présence d’une centrale nucléaire à Plogoff aurait apporté à la région le développement économique qui lui manquait :"Dans les régions vulnérables, les futurs programmes immobiliers devraient prévoir de tels abris au-delà d’un certain seuil de capacité d’hébergement ; la majoration du coût de ces programmes inciterait ainsi les promoteurs à ne pas construire autour de ces "points sensibles". Pour résumer : créer un désert à proximité d’une centrale nucléaire ou d'une base militaire, telle est la meilleure des sécurités ! Qui oserait le nier aujourd’hui après Tchernobyl et Fukushima.


 

Les abris anti-retombées.

Mais le réalisme économique revient au galop ! "Le coût très élevé d’une telle politique conduit à s’interroger sur sa légitimité. Compte tenu des délais d’alerte , il semble bien que la période de tension qu’on suppose devoir précéder le jeu de la dissuasion pourrait être mise à profit pour une évacuation des populations à l’écart des points d’impact éventuels où suffisent les abris anti-retombées. Les abris durcis ne seraient donc nécessaires qu’en très petit nombre."

Utiliser "le délai d'alerte qu'on suppose devoir précéder le jeu de la dissuasion" pour rejoindre les anti-retombées ? Rêvons. L'ennemi a la gentillesse de laisser le temps à une évacuation générale de toute la population vers des zones où des abris "anti-retombées" suffiraient. Imaginons toute la Bretagne sur les routes de l’exode. Mais ces fameux abris où sont-ils ? On connaît la suite habituelle d’un rapport sénatorial. Aussi vite publié, aussi vite oublié. Oubliés donc les abris anti-retombées. Et pourtant...


 
1982. Passage de témoin entre Marcellin et Mauroy.

Le journal "l’écho républicain" du 11 avril 2015 titrait : "Le Chartres secret, comme vous ne l’avez jamais vu". Une phrase était supposée interpeller le lecteur : "Qui se rappelle que le parking de la place des Halles est, en réalité, un abri antiatomique ?". Personne ou presque répondait le journaliste.

C’est à la fin de 1982 que Pierre Mauroy était venu, avec force publicité, inaugurer ce parking aménagé en abri anti-atomique. Il annonçait à cette occasion que le gouvernement avait décidé de lancer un programme de construction d’abris du même type. L’information était confirmée en octobre 1983 devant l’Institut de Hautes Études de Défense Nationale (I.H.E.D.N). La gauche revenue au pouvoir après une si longue absence adoptait le programme Marcellin.

En Novembre 1983, le journal Libération révélait une circulaire confidentielle datée du 15 octobre 1982 traitant des mesures à prendre en cas d’alerte atomique. Des extraits en étaient publiés dans un superbe dossier du Canard Enchaîné de septembre 1984 faisant un bilan de la conversion de la gauche au nucléaire. Sous le titre "la force de frappe tranquille", la couverture détournait le slogan et l'affiche de campagne de François Mitterrand. Sur un fond de village éclairé par un soleil couchant, une Marianne républicaine brandissait le champignon d'une explosion atomique.

Dans la circulaire reproduite, on ne pouvait exclure, expliquait Pierre Mauroy, "Que l'adversaire procède, ou menace de procéder, au début d'une crise, à un tir conventionnel ou nucléaire limité ayant pour objet de terroriser la population et de chercher ainsi à inhiber la liberté d'action du gouvernement. Il convient donc d'encourager la construction et l'aménagement d'abris et, dans certains cas, d'en imposer la réalisation".

Du Marcellin presque mot à mot ! Noter cependant que, afin de ne pas "terroriser la population", cette circulaire était classée secret défense et n'avait été adressée qu'aux préfets. Avec quand même une précision : tout le monde ne sera pas abrité de la même façon. Dans les villes de plus de 50 000 habitants toutes les constructions publiques ou privées neuves devant accueillir 100 personnes ou plus devront comprendre un abri anti-souffle. Pour les villes comprises entre 10 000 et 50 000 habitants des abris anti-retombées suffiront. Pour les autres... ne sortez pas sans votre parapluie quand l'adversaire menacera.

La nouvelle faisait son effet. Quoi ? Nous protéger ? Mais la dissuasion n’empêcherait donc pas une guerre nucléaire ? Un article du Nouvel Observateur commentait l’événement sous le titre "Abris : la cote remonte". Il notait que se protéger contre une attaque nucléaire, il y a dix ans, c’était montrer qu’on ne croyait pas à sa propre force de dissuasion. Mais tout avait changé. Jusqu’aux derniers mois les français étaient plutôt moqueurs devant les Suisses et les Américains qui s’équipaient d’abris. Mais avec l’aggravation de la tension Est-Ouest et, alors que les grandes puissances avaient miniaturisé leurs armes nucléaires de façon à les utiliser de façon tactique, l’idée d’une guerre nucléaire "limitée" à l’Europe avait pris corps. Chacun l’avait désormais compris, la dissuasion nucléaire n'était qu'un leurre et il était temps de se préparer au pire.

 
La terreur nucléaire, ça peut rapporter gros.

Naturellement les centaines d'abris anti-soufle et les milliers d'abris anti-retombée annoncés n'ont jamais vu le jour et le parking de Chartres n'a été qu'un classique exemple de "communication" politique. Des entreprises ont cependant flairé le climat et se sont mises à espérer des profits avec la vente d’abris anti-atomiques livrés en kit et à construire dans son jardin. Des "salons de la survie" ont trouvé leur clientèle. On peut s’équiper en famille depuis la tenue étanche jusqu’aux rations alimentaires lyophilisées pour six mois. Une combinaison avec son masque vous coûtera 200€ mais pour un compteur de radioactivité il vous faudra compter 2000€. Vos enfants grandissent ? On vous propose une bourse d’échange pour combinaisons enfants. Vous avez peur de ne pas bien comprendre les notices ? Des stages par groupe de 8 à 10 personnes sont organisés quatre fois par mois, gratuits si vous achetez abri et équipement. Vous avez peur de vous ennuyer dans votre abri ? On vous propose une littérature adaptée : La Troisième Guerre Mondiale - La 6ème Colonne - Guide de survie de l’armée américaine - La pluie jaune... et même la méthode du parfait opérateur radio pour communiquer de bunker à bunker. Cette publicité est produite par une entreprise ,"Scorpio", qui a osé prendre pour symbole cet animal supposé se suicider en se piquant de son dard quand on l’entoure d’un cercle de feu.


Il se dit que depuis les catastrophes de Tchernobyl et Fukushima, le marché des abris anti-atomique familiaux a retrouvé une certaine prospérité en France. La menace nucléaire étant cette fois de nature "civile". "Pour un 10 m2 avec 6 lits et équipé (filtre à air, nourriture lyophilisée d’une durée de vie d’un quart de siècle…), comptez 55 000 €", annonce un fabriquant qui ajoute : "C’est un investissement à long terme. Pour le prix d’un parking, vous avez une pièce à vivre en plus, qui peut servir de salle de loisirs ou de cave".


Un article récent du journal Capital note que "On pensait l’abri inutile depuis la fin de la guerre froide. Il pourrait pourtant séduire beaucoup de Français angoissés par le nucléaire civil…" Le rédacteur de l'article rappelle que la plupart des 58 réacteurs en fonctionnement datent des années 80. Ils n'ont été prévus que pour 40 années de fonctionnement et approchent donc de leur fin de vie. Les rafistolages successifs auxquels ils sont soumis pour poursuivre leur exploitation semblent inquiéter de plus en plus les riverains proches ou même éloignés. "On dénombrerait seulement 600 abris militaires et 300 à 400 équivalents privés. Soit environ 1.000 abris pour 66,6 millions d’habitants. Le "taux de protection nucléaire" de la population serait ainsi proche de 0 %..." ajoute l'article.

 

Cela c’était avant la Guerre en Ukraine : « Nous venons d'enregistrer une quinzaine de commandes en 4 ou 5 jours » déclarait en mars 2022 un des fabricants français qui s’annonçait capable de livrer en quelques mois «  un abri de 14m² avec système d'aération, lits superposés, toilettes à sec, béton brut. vendu sans options à partir de 79.000 euros. » C'est celui sur lequel se ruent les français qui passent commande en ce moment ajoutait le constructeur qui ajoutait que « on peut évidemment personnaliser son bunker [pour] un autre modèle de 26m² comprenant en plus l'eau potable, un groupe électrogène et l'aménagement pour 280.000 euros».


Voir encore : Pastilles d'iode, abris anti-atomiques... La France est-elle prête en cas de crise nucléaire majeure ?

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