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Quarante ans après la victoire il est bon de se souvenir du rôle qu'y ont joué les femmes de Plogoff.

 

Les femmes de Plogoff

Beaucoup de retraités en première ligne et aussi beaucoup de femmes. En tête la présidente du comité de défense, Annie Carval et l’adjointe au maire, Amélie Kerloc’h.

 

La presse et les médias découvrent les "femmes de Plogoff" :

 

"A Plogoff, il y a Jean-Marie et les femmes, s’exclamait vendredi un Douarneniste en voyant les femmes capistes s’activer pour barrer la route aux gendarmes mobiles. Sur les barricades, de fait, elles avaient toute la nuit été aux premiers rangs. Et depuis elles sont encore en première ligne, les femmes de Plogoff, dans la bataille des mairies annexes à Saint-Yves. Du matin au soir, ce sont elles qui mènent inlassablement la guerre des nerfs avec les gendarmes mobiles. Un travail de sape mené avec une farouche détermination. Travail mené imperturbablement, qu’il pleuve ou qu’il vente dans le Cap. A cette dure réalité, les femmes de Plogoff se sont pliées et ont façonné un caractère à toute épreuve.
 

Chaque propos est répété. Asséné. Chaque mètre carré de terrain âprement disputé, défendu aux gendarmes. Hier après midi, c’est l’épouse d’un berger qui a contraint les forces de l’ordre à se replier pour dégager l’entrée de son portail. Quelques instants après, c’est un petit bataillon qui s’infiltrait dans le cordon des gendarmes pour aller, toutes ensemble, la règle est une par une, jusqu’à la porte des mairies annexes. Il s’en est suivi à chaque fois bousculades, tensions, montées de fièvre." (Ouest-France du 5.2.80)

 

On pensait cette population de retraités résignée. Erreur : elle a tout son temps pour être face aux gendarmes. On croyait docile cette commune sans hommes. Encore faux.

 

C’est vrai, sur 600 foyers de la commune, 430 ont un homme à la mer : 350 au commerce, 50 dans la "Royale", 30 à la pêche, mais "nos maris n’étant pas là, nous sommes habituées à prendre constamment nos responsabilités", explique Annie Carval. "Nous n’avons pas pour habitude de nous retrancher derrière nos maris" ajoute Amélie Kerloc’h dont le mari navigue, en ce moment, au large des côtes d’Afrique. A vrai dire, elles sont même nombreuses à préférer voir leur mari en mer plutôt qu’à Plogoff pendant l’enquête. Elles connaissent la vivacité des hommes du Cap et savent qu’elles s’en tireront très bien sans eux.

 

Annie Carval.

Parmi elles Annie Carval, présidente du comité de défense. Respectée des gens de Plogoff elle a su écouter ces jeunes femmes et hommes venus de toute la Bretagne pour soutenir la lutte. Le respect que toutes et tous lui ont accordé a été un élément essentiel du lien entre les gens du Cap et les différents comités.

Annie Carval avec Jean-Marie Kerloc'h, maire de Plogoff

Discrète, elle a cependant attiré l'attention de Auclair et Deschamps dans la bande dessinée "Bran Ruz" qui se termine par un hommage à la lutte de Plogoff et en particulier à la présidente du comité de défense.

Pour rappel : Un grand moment, le rassemblement de 100 000 participants à la baie des trépassés.

 

La Pentecôte antinucléaire à la baie des Trépassés.

La Fête avait été décidée dès le lendemain de l’enquête publique. Il fallait oublier les jours de violence et réunir tous ceux qui, en France et à l’étranger, avaient soutenu la lutte de Plogoff.

D’emblée un lieu s’imposait : la Baie des Trépassés.

Amphithéâtre encadré par la Pointe du Raz et la Pointe du Van, le lieu est magique. On y rencontre parfois les anciens mythes celtiques.

Certaines nuits, dans les temps où le rêve menait encore les hommes, un pêcheur, dans sa cabane proche du rivage, était réveillé par des coups portés à sa porte. Une force irrésistible l’obligeait à se lever et à se diriger vers sa barque. Personne ne l’y attendait et pourtant l’eau affleurait jusqu’à la ligne de flottaison. Les voiles levées, le vent menait l’embarcation vers Avalon, le paradis des celtes, l’île de l’éternelle jeunesse. Là, une voix faisait l’appel des invisibles passagers. La baie, dit-on, y aurait gagné son nom.

Il se dit aussi que la ville d’ Ys pourrait s’y cacher sous le miroir de la mer.

Inspirés par le lieu, Auclair et Deschamps, publient en août 1981, sous le titre de "Bran Ruz", une version en bande dessinée de l’histoire de la ville engloutie. Il y est question de la résistance des vieux mythes celtiques, incarnés par Dahud fille de Gradlon, à la pénétration des croyances chrétiennes introduites par les envahisseurs venus de la Bretagne insulaire et prêchées en ce lieu par Gwenolé. Les dernières pages du recueil sont un véritable hymne à la résistance de Plogoff :

"Ker Is engloutie, c’est notre Bretagne bradée, matraquée, irradiée, mazoutée ! Mais déjà le vent tourne à Plogoff. Il souffle sur les barricades et disperse les nuages de lacrymogène ! Et dans tout le Cap Sizun il fraîchit et il hurle : "Non au nucléaire ! Plogoff n’est pas la poubelle de la France ! Plogoff n’est pas à vendre ! Plogoff veut vivre libre ! " font dire les auteurs à l’animateur d’un fest-noz dans le Cap.

Une nouvelle légende naît dont Annie Carval, la présidente du comité de défense, devient la nouvelle Dahud. Une Dahud porte-parole des femmes bâillonnées, "réduites au silence par les gardes mobiles" nous disent encore les auteurs de la bande dessinée.

En attendant, Annie Carval, la vraie, a d’autres soucis. La fête qui se prépare va être monstrueuse. Elle revient d’un tour de France des comités de soutien et déjà le comité de défense, réuni avec les Clin fin avril, estime la participation entre 100 000 et 200 000 personnes. Il faudra prévoir le parking des 40 000 voitures et des dizaines de cars qui vont affluer. Des trains, aussi, ont été affrétés, on en annonce déjà un venant de Cardiff en Angleterre, un autre du Nord de la France, un troisième du Sud-Ouest. L’intendance devra suivre. Il faudra sécuriser les marais à l’arrière de la baie, louer deux chapiteaux de 4000 places, prévoir les estrades, les sonos (celle de la fête de l’Huma, 20 000W, la plus grosse du moment a été réservée). Il faudra réquisitionner toutes les bâches de la région pour les stands, les tonnes à eau dans les fermes pour le café et la soupe de poisson, les camions frigo pour les monceaux de charcuterie, les boulangers pour les baguettes et le koign-amann, les crêpières et leurs bilig.

L’hébergement se fera sur toutes les communes du secteur. Les stades, les terrains de camping, les écoles désaffectées, les hangars devront être prêts. C’est tout le Cap qui sera mobilisé. 3000 à 4000 personnes seront à pied d’oeuvre pendant deux jours pour accueillir, informer, nourrir, héberger, divertir. Après avoir mené la lutte la plus spectaculaire de la fin des années 70, le comité de défense et les Clin font le pari de réussir la plus grande fête populaire jamais réalisée en Bretagne.

Le silence des femmes de Plogoff.

Les gardes mobiles n'ont pas réduit les femmes de Plogoff au silence. Bien au contraire. Pourtant elles n'ont jamais couru après les micros et les caméras des médias. Elles ne le font pas plus aujourd'hui et souvent leurs amis le regrettent. Leur parole est pourtant toujours vivante. On l'entend dans le film de Nicole et Félix Le Garrec, "Plogoff, des pierres contre des fusils". C'est leur voix que nous ont conservée Renée Conan et Annie Laurent dans leur livre "Femmes de Plogoff". Leur silence d'aujourd'hui fera, lui aussi, partie de leur légende.  

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