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Jean-Charles Perazzi vient de nous quitter.

Plogoff, Amoco Cadiz, Diwan, renaissance de la culture bretonne, combat pour la qualité de l’eau et contre les pollutions multiples...

Jean-Charles Perazzi a été le chroniqueur attentif et fidèle de tous ces moments qui font notre histoire.

Nous reprenons ici quelques passages de son livre "Reporterre en Bretagne."

 

1970. L’assassinat du roi saumon.

A Carhaix, devant les troupes de la toute jeune A.P.P.S.B, son président explique que dans 80% des départements français on considère que la pollution des rivières "a atteint un degré d’extrême gravité". Il annonce le lancement d’une enquête sur l’état des rivières à truites et à saumons en Bretagne et Basse-Normandie. "Quand le poisson meurt, l’homme est menacé". Le slognan va faire un tabac. L’année 1970 a été décrétée "année de la conservation de la nature". Avec mon confrère jean-Dominique Boucher, grand reporter au journal, nous en prenons prétexte pour prolonger le message des pêcheurs et des défenseurs de la nature. Le titre de notre dossier est volontairement alarmiste : "L’assassinat du roi saumon".

 

Le premier jour de l’Amoco.

Mais pourquoi est-ce toujours la nuit que se produisent les catastrophes ? Vous dormez sur vos deux oreilles,comme disait Prévert, après une journée plus ou moins rude qui s’est terminée souvent tard et voilà que l’on vous tire brutalement du lit avec l’une des petites phrases habituelles : "Il faut y aller tout de suite" ou bien "ne perds pas de temps, cette fois ça paraît sérieux." En général le confrère, le chef de service ou le quidam qui vous a alerté, se coule ensuite dans ses draps ou attend tranquillement dans le fond de son fauteuil la suite des événements. Si c’est un responsable de service, quand même, il aura la précaution de vous dire  de lui transmettre les premières informations dès que vous serez sur place. Normal : il faudra que lui-même, lors des réunions de la hiérarchie qui vont se succéder au siège le reste de la journée, tienne ses confrères au courant. Qu’ensemble ils décident de la place à accorder à l’événement. voient, à la lecture des premiers flashes, comment les agences de presse, les radios, le traitent de leur côté, etc. Allez savoir pourquoi, et malgré quelques appels du pied, jamais l’envie de lâcher mon poste de reporter contre celui de journaliste assis ne m’a tenté un instant. Le journalisme sur le terrain, avec ses surprises et ses aventures quotidiennes, a un parfum, une saveur inégalables. Pour autant on ne jettera pas la pierre à ceux qui ont choisi l’autre voie. Celle qui permet aussi de grimper plus vite dans la hiérarchie". Certains aiment ça : ce n’a jamais été ma tasse de thé. Je songe en écrivant ça la belle formule de Brassens : "Je mets par dessus tout le respect de la liberté d’autrui".

Noël Guiriec, le reporter-photographe, réveillé lui aussi au milieu de ses rêves, est au volant. Nous roulons maintenant aussi vite que possible, dans ce petit matin du vendredi 17 mars 1978, en direction de Portsall-Ploudalmézeau où vient de se produire un nouveau naufrage pétrolier. Quand même, à la hauteur de Brest, histoire de nous réveiller complètement, nous décidons de boire un café. Le cafetier est encore sous le coup de l’émotion : "En me levant, ça sentait si fort que je suis descendu dans ma cave croyant que ma cuve à fuel avait une fuite".

Les dernières brumes de la nuit laissent apparaître la masse noire de l’Amoco Cadiz coupé en deux, proue en l’air, à moins de deux kilomètres du rivage. Quelques curieux sont déjà là qui font les premiers commentaires sur l’événement. Tout à l’heure ils seront des centaines, des milliers, venus d’on ne sait où. Manifestant leur colère, leur indignation et leur impuissance devant la grosse mare noire autour de laquelle ondule une mer sans vagues. Une mer comme emprisonnée sous une gigantesque bâche de plastique, noire elle aussi.Le sable de Tréompan est déjà gluant et quelques oiseaux marins tentent sans succès de s’extraire de cette gangue. Un vent de noroït très vif balaie la dune, achevant de donner à la scène son aspect sinistre.

 

Les Messes de 7 heures et les femmes de Plogoff.

 

Dès les premiers affrontements quotidiens de 17h, au moment du départ des mairies annexes, nous sommes surpris de voir le nombre important de femmes qui y participent. Nous remarquons même, chaque jour, à deux pas de la "case de l’oncle Tom", une octogénaire discrète, presque timide, qui approvisionne les manifestants en cailloux. Annie Carval qui a succédé à Jean-Marie Kerloc’h à la tête du comité de défense - elle sera nommée Bretonne de l’année - indique à un confrère que la quasi totalité des hommes sont dans l’une des trois marines (la pêche, le commerce, la nationale). Elle ajoute : "Nos maris n’étant pas là, nous sommes habituées à prendre nos responsabilités."

Jean-Marie Kerloc’h, fatigué, amaigri, mais toujours déterminé, me confie : "Si des incidents graves se produisent, j’en rendrai responsable les forces de l’ordre (...) Je suis fier de cette population. Je suis sûr que les gens de Plogoff tiendront. Ils savent ce qu’ils veulent".

Les jours se suivent et se ressemblent. Mise en place de barricades. Accrochages. Poursuites. Perquisitions. Interpellations. Arrestations. Procès. Emprisonnements. Blessés... Au milieu du mois les manifestants font usage de cocktails Molotov ; les gendarmes de grenades offensives.

Le gaz lacrymogène tient lieu d’encens à la "messe" quotidienne de 17h. Longtemps après son achèvement, son odeur âcre flotte encore dans l’air et tout le monde pleure, tousse, crache et se frotte les yeux.

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