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Au matin du 16 mars 1978, les landernéens comme tous les habitants du Nord Finistère se réveillaient dans une atmosphère pestilentielle. Dans la nuit l’Amoco-Cadiz s’était cassé sur les roches de Portsall.

Premier réflexe des élus de droite largement majoritaires dans la région : minimiser la gravité du phénomène. Alphonse Arzel, maire de Ploudalmézeau, dont dépendait Portsall, en tête.

Second réflexe : cacher cette pollution avant l’arrivée des touristes à Pâques. Les appelés du service militaire étaient réquisitionnés et certains maires affrétaient des cars pour emmener les lycéens sur les plages. Opération irresponsable quand on sait que ce pétrole était largement composé de benzène, corps volatil fortement cancérigène.

Parmi ces municipalités, celle de Landerneau.


Alertés, les membres du Comité local d’information nucléaire (CLIN) étaient opposés à cette opération qui, à l’évidence, mettrait la santé d’adolescents en danger sans rien changer à la pollution. Le CLIN comprenait de nombreux enseignants et lycéens, aussi bien du public que du privé. Certains de ses membres décidaient donc d’accompagner les jeunes pour témoigner. Une quinzaine d’entre eux se réunissaient ensuite pour rédiger le texte suivant remis à la presse et aux autorités municipales et départementales.


Sous la responsabilité de la municipalité de Landerneau, un groupe de bénévoles est allé démazouter une plage de Santec (près de Roscoff) durant les vacances scolaires.

Voici un certain nombre de faits et d’impressions recueillis au cours de huit jours de travail.

Au premier abord la plage ne semblait pas si touchée, mais les quelques journées passées nous on démontré une réalité moins optimiste que les discours officiels.

Mercredi 5 avril : arrivée à 9 heures sur les dunes du Théven. Une heure d’attente pour les gants. Remplissage de seaux et de sacs en plastique avec une mixture de mazout, de sable et d’algues assemblés au moyen de pelles et de racloirs. Aucune directive, aucun conseil. Au dessus de nous les pompiers arrosaient les rochers et l’eau mazoutée dégoulinait, faisant une mélasse dans laquelle nous pataugions jusqu’aux chevilles, ce qui aggravait la situation. Manque de gros moyens : tractopelles, camions, tonnes à lisier…

En fait la plage en fin de journée nous laissait on ne peut plus rêveurs…

Jeudi 6 avril : le matin, sur une trentaine de bénévoles, huit manquaient de gants et de cirés. Deux n’ont pu travailler de toute la journée (les cirés n’avaient pas été nettoyés la veille, comme promis, par l’armée, ce qui coûta à un militaire 20 jours d’arrêts…). Le lendemain, la presse locale titrait sur les effectifs insuffisants !

Dans l’après-midi, faute de moyens d’évacuation du pétrole, l’armée fait creuser une large fausse dans le sable. On y vide les poubelles en espérant un pompage rapide mais le soir la marée la recouvre… Le lendemain la fosse se transforme en sables mouvants où une jeep s’enlise puis un camion. On note que personne ne coordonne toujours le travail.

Les jours suivants le gros équipement était parfois sur place, quand nous le réclamions, mais souvent à contretemps : 8 camions repartis vides faute de matériel pour les remplir et 15 paires de mains cueillant le pétrole dans le creux des rochers. Ou un tractopelle et pas de camions… le tout à l’avenant…

En conclusion : un gâchis de bonne volonté et de matériel dû à un manque évident de conseils et de coordination.

Ces remarques amènent quelques questions :

1°) Il y a un PC du plan Polmar à Ploudalmézeau, avec une carte où notre groupe figure en rouge. Des militaires et des civils sont autour. Pourquoi n’y a-t-il point d’organisation des moyens d’enlèvement sur les plages (tractopelles, camions) et de leur rotation entre les plages et le lieu de leur déchargement ?

2°) Pourquoi le responsable du ministère de l’équipement qui parcourait les chantiers en voiture ne disposait-il pas d’émetteur récepteur pour se mettre en liaison avec les camions militaires.

3°) Les administrations engagées dans le plan Polmar vont présenter une facture au ministère des finances. "C’est vous et moi qui paierons" dit l’un de leurs représentants. A quoi servira cette recette (inattendue) dans le budget de ces ministères ? Ne va-t-on pas payer deux fois le personnel engagé : une fois avec le budget de ces administrations d’état, une autre fois avec l’ardoise du plan Polmar que le ministre des Finances présentera au contribuable ?

4°) Pour qui avons-nous ramassé le pétrole sur cette plage ? Pour nous bien sûr. Mais aussi pour les habitants de Santec, ceux de Landerneau ? Pour être un point rouge sur la carte d’Etat-major du plan Polmar ? Ou pour permettre à certains de faire des articles de presse ou des photos à bon compte ?

5°) Des visites médicales avec des prises de sang ont été effectuées sur certains chantiers (pas le nôtre). Nous aimerions en connaître les résultats si ce n’est pas violer le secret médical… ou militaire !

6°) Où va ce que nous avons ramassé ? N’est-il pas au fond de la mer avec la carcasse de l’Henriette-Bravo ? A qui vont revenir les produits pétroliers issus des traitements des déchets ?

7°) Les responsables du plan Polmar ont-ils prévu une organisation plus efficace que celle que nous avons rencontré à Santec pour accueillir les scolaires appelés à aller sur les plages avec leurs professeurs après les vacances de Pâques ?

8°) Le changement de nom du Ministère de l’Equipement en Ministère de l’Environnement et du Cadre de vie est-il une promotion acquise au champ d’honneur de la lutte contre la Marée Noire pour l’efficacité des équipements ou une mutation disciplinaire pour incurie bureaucratique ?

Un groupe d’une quinzaine de bénévoles landernéens. Pour toute correspondance s’adresser à : Retour ligne automatique
Jean-Guy Vourc’h, Marie-France Cloarec, Martine Guyonic, Michèle Borvon.


Ces bénévoles auraient pu ajouter au tableau les nausées, les gorges et les poumons irrités par les vapeurs de benzène. Sur les milliers de jeunes engagés dans cette opération combien en ont eu les séquelles 15 ou 20 ans après ?

 


Voir aussi :

Mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain. La marée noire de l’Amoco-Cadiz.



Appel à manifester à Landerneau


 
Poèmes de la marée noire.

Dans les lycées, ont fleuri des poèmes. Tel celui écrit par P.Guyader, lycéen landernéen, le 22 mars 1978, six jours à peine après la catastrophe, sous le titre "Le coeur de ma baie". Il fut largement diffusé en tract à la porte des établissements scolaires.

Chaque pierre noircie

Chaque crique perdue

Chaque baie qui peu à peu se tait

Apporte une tache au fond de moi

Déchire un morceau de mon coeur

Fait circuler dans mes veines un silence trop pesant.

Il pleut sur mon pays

Et les farouches vents du large

Portent en eux les odeurs des villes

Et chargent les poitrines d’un gaz mortuaire.

Qu’elle est triste et effrayante

Cette baie où je me revois

Enfant souriant et heureux

Communiant avec les sables et les océans

Faisant à chaque instant mille découvertes

Morte... la baie

Au loin les monstres d’acier s’endorment

Et peu à peu disparaissent sous les eaux inquiètes

Comme la guêpe qui a planté

Son dard dans une chair tendre

S’en va mourir un peu plus loin

Un vol de cormorans s’interrompt

Un banc de mulets s’installe à la surface des eaux peu profondes

Les algues aussi se figent

Tout se tait

Mon pays est est bafoué, écrasé, méprisé

Bretagne, ils t’assassinent !

Et mon rêve avec...

Je ne veux pas, je le refuse

Humilié une fois encore j’ai la rage

Le coeur de ma baie a cessé de battre

Et tous ces gens qui regardent le large et les rochers

Qu’ils soient marins, paysans, curieux ou poètes ou Bretons,

Le savent trop bien

Ce vent coléreux qui hurle sur les dunes

Ensemble allons à sa rencontre

Car chaque pierre noircie

Chaque crique perdue

Est une larme au fond d’un coeur

Un poing celte qui se lève au-dessus des terres

Et vers les préfectures

Tout comme chaque baie qui peu à peu ressemble au silence

Est un hymne qui appelle la colère Bretonne, mon âme

Bretagne, ils t’assassinent !

Mais c’est bien la dernière fois j’espère

La dernière. Je te le promets.

Je suis Breton et je vivrai.

Je vivrai.


Nous avons reçu cet appel :

bonjour, je faisais partie des jeunes bénévoles de la régionRetour ligne automatique parisienne, en Mars ou Avril 78 ! nous étions basés sur l’Ile de Batz.Retour ligne automatique
 

Je ne me souviens malheureusement pas du nom de l’association, mais j’aimerais tant retrouver la trace des jeunes qui faisaient partie duRetour ligne automatique groupe. Je suis réunionnaise, et vous adresse donc ce mail de St Denis de la Réunion. Malheureusement malgré le dévouement des uns et desRetour ligne automatique
autres, l’histoire se renouvelle hélas !...

Remerciements. Bernadette Perraut

mailto:bernadette.perraut@wanadoo.fr

Souvenir : Un des participants s’appelait Stéphane Rossi. "Je me souviens d’un garçon passionné par la nature et qui racontait ses escapades en forêt pour écouter les animaux notamment enregistrer les bramements des cerfs."

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