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Plogoff en fête.

L’enquête est terminée, Plogoff veut vivre et créer.

Créer d’abord.

Le refus du nucléaire doit s’accompagner de propositions alternatives : les économies d’énergie, les énergies nouvelles, la limitation et le recyclage des déchets... Nukleel a consacré un numéro spécial à chacun de ces sujets.

Autour du comité des Monts d’Arrée s’est déjà créé le "Centre de recherches et d’expérimentations pour les technologies appropriées en Bretagne" (CREPTAB). Son président, Jean-Marc Hervio, veut en faire une vitrine des énergies renouvelables. Le vent, le solaire, la biomasse pourraient trouver toute leur place dans ce "Parc d’Armorique", lieu de rencontre d’une richesse biologique foisonnante et d’un patrimoine architectural et culturel exceptionnel.

L’initiative est reprise à Plogoff. Le 9 mai 1980, une soixantaine de personnes se réunissent pour créer une association qui pourrait servir de relais au GFA et élargir sa perspective strictement agricole vers un développement des énergies nouvelles. "Plogoff Alternatives" est né.

L’objectif est de construire à Plogoff une maison qui sera la vitrine des alternatives au nucléaire. Une "Maison autonome".

Déjà des propositions d’aide affluent de toute la France. La fête organisée à la Baie des Trépassés à la Pentecôte sera l’occasion de faire une information et de récolter des adhésions.

La Pentecôte antinucléaire.

La Fête avait été décidée dès le lendemain de l’enquête publique. Il fallait oublier les jours de violence et réunir tous ceux qui, en France et à l’étranger, avaient soutenu la lutte de Plogoff.

D’emblée un lieu s’imposait : la Baie des Trépassés.

Amphithéâtre encadré par la Pointe du Raz et la Pointe du Van, le lieu est magique. On y rencontre parfois les anciens mythes celtiques.

Certaines nuits, dans les temps où le rêve menait encore les hommes, un pêcheur, dans sa cabane proche du rivage, était réveillé par des coups portés à sa porte. Une force irrésistible l’obligeait à se lever et à se diriger vers sa barque. Personne ne l’y attendait et pourtant l’eau affleurait jusqu’à la ligne de flottaison. Les voiles levées, le vent menait l’embarcation vers Avalon, le paradis des celtes, l’île de l’éternelle jeunesse. Là, une voix faisait l’appel des invisibles passagers. La baie, dit-on, y aurait gagné son nom.

Il se dit aussi que la ville d’ Ys pourrait s’y cacher sous le miroir de la mer.

Inspirés par le lieu, Auclair et Deschamps, publient en août 1981, sous le titre de "Bran Ruz", une version en bande dessinée de l’histoire de la ville engloutie. Il y est question de la résistance des vieux mythes celtiques, incarnés par Dahud fille de Gradlon, à la pénétration des croyances chrétiennes introduites par les envahisseurs venus de la Bretagne insulaire et prêchées en ce lieu par Gwenolé. Les dernières pages du recueil sont un véritable hymne à la résistance de Plogoff :

"Ker Is engloutie, c’est notre Bretagne bradée, matraquée, irradiée, mazoutée ! Mais déjà le vent tourne à Plogoff. Il souffle sur les barricades et disperse les nuages de lacrymogène ! Et dans tout le Cap Sizun il fraîchit et il hurle : "Non au nucléaire ! Plogoff n’est pas la poubelle de la France ! Plogoff n’est pas à vendre ! Plogoff veut vivre libre ! " font dire les auteurs à l’animateur d’un fest-noz dans le Cap.

Une nouvelle légende naît dont Annie Carval, la présidente du comité de défense, devient la nouvelle Dahud. Une Dahud porte-parole des femmes bâillonnées, "réduites au silence par les gardes mobiles" nous disent encore les auteurs de la bande dessinée.

En attendant, Annie Carval, la vraie, a d’autres soucis. La fête qui se prépare va être monstrueuse. Elle revient d’un tour de France des comités de soutien et déjà le comité de défense, réuni avec les Clin fin avril, estime la participation entre 100 000 et 200 000 personnes. Il faudra prévoir le parking des 40 000 voitures et des dizaines de cars qui vont affluer. Des trains, aussi, ont été affrétés, on en annonce déjà un venant de Cardiff en Angleterre, un autre du Nord de la France, un troisième du Sud-Ouest. L’intendance devra suivre. Il faudra sécuriser les marais à l’arrière de la baie, louer deux chapiteaux de 4000 places, prévoir les estrades, les sonos (celle de la fête de l’Huma, 20 000W, la plus grosse du moment a été réservée). Il faudra réquisitionner toutes les bâches de la région pour les stands, les tonnes à eau dans les fermes pour le café et la soupe de poisson, les camions frigo pour les monceaux de charcuterie, les boulangers pour les baguettes et le koign-amann, les crêpières et leurs bilig.

L’hébergement se fera sur toutes les communes du secteur. Les stades, les terrains de camping, les écoles désaffectées, les hangars devront être prêts. C’est tout le Cap qui sera mobilisé. 3000 à 4000 personnes seront à pied d’oeuvre pendant deux jours pour accueillir, informer, nourrir, héberger, divertir. Après avoir mené la lutte la plus spectaculaire de la fin des années 70, le comité de défense et les Clin font le pari de réussir la plus grande fête populaire jamais réalisée en Bretagne.

Le samedi après midi sera consacré à la réflexion sous forme de cinq forum : nucléaire et santé ; nucléaire et sûreté ; nucléaire et société ; nucléaire et économie ; alternatives énergétiques. Ils seront animés par une quarantaine de personnalités, des scientifiques, des médecins, des économistes, des humanistes. On annonce déjà Louis Puisieux, ancien responsable de EDF, Monique Sené du GSIEN, Yves Le Gall directeur du laboratoire de biologie marine de Concarneau, Pierre Samuel mathématicien, le général de Bollardière, les avocats Choucq et Mignard. Cousteau sera en mer mais il enregistrera un message.

Concert en plein air le samedi soir. Higelin est annoncé. Le dimanche sera consacré à la fête du GFA avec l’accueil des paysans du Larzac à la tête d’un troupeau de brebis. Le Fest-Noz du soir est annoncé fabuleux.

24-25 mai

Sommes-nous 100 000 ou 150 0000 ? Peu importe. Cette foule qui nous entoure nous donne la mesure de la popularité de notre lutte. Cadeau suprême, le soleil est au rendez-vous. Sur la plage, la pudeur n’est pas de mise. Casquette vissée sur la tête, les veux bourlingueurs de Plogoff retrouvent des souvenirs de Tropiques. L’après midi se passe, douce, apaisée, faite de rencontres et de retrouvailles au hasard des stands


Pentecôte 1980 à la baie des trépassés (skreo-dz)


Bientôt le soleil descend sous un horizon de feu.

Sur scène les premières notes font résonner la baie. Tout ce que la Bretagne compte de groupes et de chanteurs est au rendez-vous. Nous sommes encore cinquante, soixante mille assis ou allongés dans le sable de la dune. Comme promis Higelin est là. Un Higelin période hard-rock, un peu perdu dans ses brumes et improvisant sur scène un salut à la lutte de Plogoff. Plus tard, dans la tente qui sert de loge aux musiciens, on le verra échanger sa chemise d’un rouge écarlate contre la casquette d’un marin pêcheur quelque peu perplexe.

Deux journées inoubliables. Les personnes "bien renseignées" des services de police nous avaient prédit des enlisés dans les marais, des noyés sur la plage, des têtes cassées sur les rochers, des overdosés derrières les dunes, des émeutiers devant la scène. On avait levé les bras au ciel devant notre évident amateurisme. On souhaitait secrètement l’incident qui pourrait ternir une popularité que six semaines d’occupation policière n’étaient pas parvenues à entamer. La chance et l’autodiscipline de la grande masse des participants avaient été de notre côté. Au matin du dernier jour nous étions encore des centaines pour nous atteler à la tâche de ramasser le moindre petit morceau de papier qui aurait pu trahir le rassemblement.

La Baie des Trépassés pouvait retourner à ses songes.


Voir aussi la vidéo :

Il y a 30 ans Pentecôte Anti- Nucléaire en Bretagne

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Voir aussi : 

27 août 2017. Mémoire de la lutte de Plogoff à la baie des Trépassés.

 

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