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par Gérard Borvon

A vol d’oiseau, il y a 30 kilomètres entre Plogoff et la base de sous-marins nucléaires de l’Ile Longue dans la rade de Brest.

Comment ! nous disaient certains, quand nous luttions contre la centrale de Plogoff, vous vous battez contre une inoffensive centrale et vous oubliez que vous avez à votre porte de quoi provoquer la mort de millions de personnes ?

Erreur, nous n’oublions pas.

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On avait tout fait pour nous persuader que l'arme nucléaire était une arme de paix. Cette certitude affichée reposait sur un principe simple : la stratégie anti-cités ou plus exactement la  "Destruction Mutuelle Assurée" par des missiles capables de détruire les principales villes du pays adverse. Par exemple ceux qui équipaient nos "terribles" et "triomphants" sous-marins nucléaires. Cette "dissuasion" partait du principe qu'aucun chef d'état ne serait assez fou pour provoquer la destruction, en retour, de son propre pays. Relever ici le cynisme, en anglais destruction mutuelle assurée se dit MAD (Mutual Assured Destruction ou ) signifiant tout simplement fou !

Pourtant, dans les années 1970 apparaissait une nouvelles doctrine : une guerre préventive était envisageable au moyen de missiles anti-force. L'URSS, la première, se dote de missiles SS-20 moins puissants mais beaucoup plus précis et adaptés à la frappe de cibles militaires (bases aériennes, navales, centres de commandements). En réplique, l'OTAN et les Etats Unis menacent de déployer des missiles de croisière Pershing. Le raisonnement est simple : si seuls des objectifs militaires sont  visés, les adversaires hésiteront à engager, en retour, des forces nucléaires stratégiques contre des villes. Pour la France, l'Ile Longue est toute désignée. Que ferait un Président français si la pointe de Bretagne était anéantie. Prendrait-il le risque de voir pulvériser Paris ? De Gaulle l'avait prévu : la géographie de la France, en la dotant de cette pointe extrême, autorisait cette hypothèse d'une perte limitée.

Ne pas oublier que la France participait elle même à cette escalade et qu'elle ne pourrait se considérer comme neutre en cas de conflit. Depuis 1974 elle s'était dotée d'une "force préstrarégique" en équipant une cinquantaine de ses chars AMX de missiles Pluton. Ceux-ci, d'une portée d'une centaine de kilomètres portaient une charge nucléaire de 25 kilotonnes. Pas de quoi rassurer les voisins Allemands ! Plus tard des missiles Hades de 500km de portée viendront compléter l'arsenal. On se souvient que Hadès est le dieu grec des enfers et que Pluton est son équivalent romain. L'humour militaire fait froid dans le dos !

Naissance du CODENE.

Pourtant, en France, comme en Europe, la résistance s'organisait. Au Larzac du 17 au 23 août 1981  s'étaient tenues des "Rencontres internationales pour la paix" clôturées par une "Fête de la victoire" au Rajal del Guorp le 23 août, rassemblant 10 000 personnes. Pendant une semaine, dans la ferme du Pinel précédemment occupée par l'armée, 1500 à 2000 personnes avaient débattu. L'idée germait alors d'une coordination des associations et personnes mobilisées contre la menace d'apocalypse nucléaire. Elle se concrétisait à la fin de l'année par la création du Comité pour le Désarmement Nucléaire en Europe, le CODENE.

Paysans du Larzac, Mouvement pour un Alternative Non violente (MAN), Parti Socialiste Unifié (PSU), Verts, Amis de la Terre, Objecteurs de conscience..., ce sont 26 organisations qui ont choisi de regrouper leurs forces. Bientôt, de Lille à Marseille, De Quimper à Colmar, une centaine de comités locaux étaient actifs dans l'ensemble des régions. Leur message était clair : Ni Pershing, ni SS20 !

 

 

Un moment fort : un rassemblement de 15000 participants venus de l'Europe entière, en août 1983 au Larzac.

 

La mobilisation refusait les frontières, y compris celles matérialisées par un "rideau de fer". Une façon de répondre à la honteuse parole de François Mitterrand : "Le pacifisme est à l'Ouest et les Euromissiles sont à l'Est".

Dessin de Cabu dans "Bien dégagé sur les oreilles". La découverte 1985.

 

Autre moment fort : une chaîne humaine, le 23 octobre 1983 à Paris, entre les ambassades des USA et de l'URSS. Nous étions des milliers venus de la France entière unis par la volonté de mettre fin à cette menace d'apocalypse nucléaire.

 

Les 3 et 4 mars 1984 des représentants du CODENE avaient rencontré, à Prague, des dissidents de la Charte 77. L'été de 1984  serait, à nouveau, un moment de mobilisations décentralisées. Le moment le plus fort en serait un rassemblement devant l'Ile Longue dans la presqu'île de Crozon. L'organisation en est confiée aux comités CODENE du Finistère.

 

La première difficulté est de trouver un site. Si, en 1965, les élus socialistes étaient au premier rang des contestataires, les temps ont changé. Les animateurs du CODENE s'en rendent compte quand ils rencontrent le récent député-maire socialiste de Crozon pour obtenir la collaboration de sa municipalité pour un rassemblement qui se voulait, d'abord, une démonstration pacifique. La forte implication du MAN (Mouvement pour une alternative non-violente) étant un clair affichage. 

Le site choisi aurait permis un rassemblement sur deux jours avec Fest-Noz à Camaret le samedi soir. Le lieu avait été choisi après consultation des militants locaux engagés dans des actions de protection de l'espace naturel. Malgré toutes les précautions prises et le caractère conciliateur de la démarche des organisateurs la municipalité refusait d'autoriser l'installation sur le terrain prévu ainsi qu'une salle municipale pour le Fest-Noz. Restait donc à retrouver les réflexes de l'époque Plogoff et à organiser la journée en ignorant totalement ces "autorités" fermées à tout dialogue. Pour éviter toute provocation, de quelque origine qu'elle soit, il importait donc que la journée soit soigneusement préparée. Un document de huit pages était largement diffusé.

La journée se déroulait comme prévu. Un seul moment de tension à la sortie de Crozon en passant devant la caserne des gendarmes maritimes. Nous savions qu'ils avaient reçu des renforts mais était-ce utile de les placer, casqués et fusils lance-grenades en évidence, le long de la clôture de la caserne, à quelques mètres des manifestants. La provocation était manifeste. Le moindre caillou lancé aurait provoqué l'écrasement de la manifestation sous les lacrymogènes. Opération ratée. A peine quelques remarques ironiques ont salué la présence des bipèdes armés enfermés derrière leur grille. Au ciel un hélicoptère survolait le cortège faisant bien voir le militaire armé d'une caméra qui fichait chacune et chacun. Son bourdonnement incessant sera entendu pendant toute la journée. Nous étions 2000 titera la presse et sans doute encore plus nombreux aux forums et au concert.

Pour décrire la journée il suffit de relire l'article que lui consacre le journal Ouest-France. Depuis Plogoff, nous ne pouvons que nous louer de l'objectivité et du professionnalisme des journalistes finistériens de ce journal.

"Ils nous disent : il faut vaincre la terreur par l'équilibre de la terreur. Mais avec ou sans équilibre, la terreur c'est toujours la terreur". En battant le rappel de ses troupes pour sa première manifestation de grande envergure en Bretagne, la coordination régionale du CODENE n'a manqué ni sa cible, ni fait long-feu : conformément aux prévisions, plusieurs milliers de militants étaient au rendez-vous de Crozon dimanche pour exprimer sans heurts ni violence leur opposition à la course aux armements et pour exiger une fois encore le gel des armes nucléaires. Un gel tous azimuts ; "SS 20 niet, Pershing no, M20 non" disent les banderoles pour montrer que ces pacifistes-là ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux du Mouvement pour la Paix.

 

Fidèle à ce sens du symbole qui caractérise ses actions depuis trois ans, le CODENE a inauguré sa journée de protestation par une marche pacifique d'où n'était pas exempt un sentiment de sourde angoisse. C'est que l'objectif était lui aussi symbolique : dans toute sa sauvage beauté, cette langue de terre bretonne qui s'étire dans l'océan est aussi un terrain miné. L'un des maillons essentiels de la force de frappe française avec l'usine d'assemblage de missiles qui équipent les sous-marins nucléaires. La cible privilégiée d'une attaque à la bombe.

Alors, sur la route que sillonnent les motards de la gendarmerie, les marcheurs de la paix pensent davantage à dénoncer les lendemains qui déchantent qu'à admirer le paysage. La seule pause qui marquera ce parcours de 6 kilomètres de Crozon à l'anse de Dinan où la vague pacifiste vient s'échouer pour l'après midi illustre bien cette détermination mais aussi l'inégalité de ce combat. A un kilomètre du tertre où les manifestants se sont installés pour un sit-in, les massifs silos de l'armée développent leurs silhouettes menaçantes sur le site de Gwenvenez.

 

Mais l'issue n'est pas forcément inéluctable estiment les pacifistes. Un peu plus bas sur la plage de Kerviegou où s'installe un gigantesque pique-nique, le CODENE compte ses sympathisants : plus de 20 associations ont monté leurs stands, vendent des badges et font signer des pétitions. Certains proposent des sacs en papier censés figurer des abris anti-atomiques, d'autres des livres pour l'éducation à la paix. 

 

Sur le podium, les musiciens installent la sono pour animer cette foule dont la population de Crozon est la grande absente. Entre les dunes des forums se mettent en place et malgré le bruit des rotors, les auditeurs font "coucou" aux gendarmes qui les filment de leurs hélicoptères. L'espoir quand même ? "Le mouvement s'étend, dit un organisateur, il y a là des gens de toute la Bretagne, du Nord de la France et des Pays de Loire. Au dernier moment des groupes comme la CLCV et les paysans travailleurs nous ont rejoint. Nous allons continuer à nous faire connaître, viser les syndicats notamment". C'est  là précisément qu'il y a le plus à faire : les militants du CODENE savent bien que l'armement fait travailler 300 000 personnes en France, fait vivre plus de 10 000 familles dans l'agglomération brestoise. En proposant des solutions alternatives, en prônant la reconversion, les pacifistes comptent bien surmonter ce handicap."

 

Dans l'année qui suit, les militants du CODENE suivent avec intérêt l'évolution de la situation politique en Europe. Les choses bougent à l'Est. En mars 1985, le pouvoir soviétique est confié à Mikaïl Gorbatchev qui inaugure sa politique de perestroïka. De nouveaux rapports s'établissent entre  l'URSS et les USA. En décembre 1987 les soviétiques retirent leurs SS20 de l'Europe de l'Est pendant que les USA retirent leurs Pershings et missiles de croisières basés à l'Ouest. Seuls les militants des CODENE et des mouvements de paix de l'Ouest comme de l'Est savent le rôle qu'ils ont joué dans cette évolution. Quelques années encore et le mur de Berlin sera démantelé.

Pour autant, en France rien n'est réglé. Les essais nucléaires se poursuivent sur Moruroa et le RainbowWarrior, le navire de Greenpeace en route vers la Polynésie pour s'y opposer, sera coulé sur ordre de Chrles Hernu dans le port de Auckland en Nouvelle-Zélande, provoquant la mort du photographe Fernando Pereira.

Après un moratoire sur les essais nucléaires décidé par François Mitterrand en 1992, Jacques Chirac décidait de les reprendre en 1995. En réplique, la presqu'île de Crozon sera à nouveau le lieu d'une manifestation massive.

A suivre...

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Voir les articles précédents :

La Bretagne au cœur de la cible nucléaire.

Au cœur de la cible nucléaire.(1). Une caisse au grenier.

Au cœur de la cible nucléaire(2). La presqu’île entre en résistance.

Au cœur de la cible nucléaire.(3). De Plogoff à l’île Longue.

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Les tracts, les affiches, les autocollants ont été d'efficaces moyens de popularisation des mobilisation des CODENE. Quelques exemples.

 

 

 

 

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