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"L’électricité à bon marché en France, c’est déjà du passé ! Dans les années qui viennent, EDF va devoir augmenter ces tarifs de 30 à 50% pour relever des défis énormes".

 

Tel était le propos de l'émission de France-Inter "Nucléaire : l'addition qu'on nous cache" de février 2016.

 

Le moment est venu de rappeler que le 5 octobre 1977 était publié un rapport de la commission des finances de l’assemblée nationale concernant la politique énergétique de la France. Le rapporteur général en était M. Edouard Schloesing.

 

Au grand étonnement des antinucléaires, ce rapport émanant d’une majorité de droite, fait le procès des politiques énergétiques menées par les gouvernements de droite successifs et, en particulier, s’attaque aux choix nucléaires.

 

Le rapport montre d’abord comment, pour assurer le règne du pétrole, le gouvernement, sous la pression de EDF, a fait régresser le charbon : pour maintenir l’indice des prix, les charbonnages de France se voyaient contraints à vendre leur charbon aux ménages, à un prix inférieur de 12 à 74% à celui du cours international. "En bref, nous dit le rapport, nous avons négligé les minces atouts dont nous disposions pour fonder notre croissance sur la source d’énergie dont nous étions précisément dépourvus", c’est à dire le pétrole.

 

Vient la crise pétrolière et, à partir de 1974, la conversion au tout-nucléaire :

 

"La crise survient brutalement. Le résultat en est le quadruplement du prix du pétrole et une forte majoration du prix des autres formes d’énergies.
Les spécialistes sont désemparés. L’on s’aperçoit des résultats de la politique passée. Mais, étrange constatation, personne n’avoue s’être grossièrement trompé.

 

Il est temps de réagir. Que va-t-on faire ? Contrairement aux apparences, on ne change pas complètement de politique. On entend simplement remplacer le pétrole par l’énergie nucléaire, nouvelle panacée".

 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1973 l’énergie nucléaire représentait 1,8% de nos besoins énergétiques, elle devrait représenter 25% en 1985, soit 70% de la production d’électricité. Mais, notons le, l’inquiétude de la Commission des Finances de l’Assemblée Nationale n’a rien à voir avec des préoccupations écologiques : le programme n’est pas rentable ! En particulier "le mode de calcul utilisé par les pouvoirs publics ne permet pas de prendre en compte le prix du démantèlement des centrales parvenues au terme de leur période de fonctionnement" et pour être clairs si "il fallait aujourd’hui remplacer la totalité du programme nucléaire par un programme de centrales thermiques classiques et de centrales hydrauliques, il n’en coûterait pas plus cher à la Nation".

 

Le coût du démantèlement : ici Brennilis.

 

Le texte est, d’autre part, éclairant sur le poids des nucléocrates dans le choix de ce programme :

 

"On sait, disait le rapport, que toute la politique nucléaire française est élaborée et proposée par la commission de production d’électricité d’origine nucléaire (commission dite PEON). Or cette commission est constituée pour une large part par les représentants d’EDF et du CEA ainsi que par les représentants des industriels intéressés à la réalisation du programme. Cette composition en elle-même fait problème. On n’imagine pas que la politique des constructions scolaires soit pour l’essentiel élaborée par les entreprises du bâtiment." On ne pouvait être plus clair.

 

Au même moment, Philippe Simonot dans "Les Nucléocrates" montrait l’emprise des ingénieurs des grands corps sur cette structure, qu’ils noyautent la fonction publique ou qu’ils dirigent le secteur privé. Sur 15 fonctionnaires de la commission PEON, 11 étaient des polytechniciens du corps des mines ou de celui des Ponts. Sur 13 personnalités du secteur privé (Thomson, Péchiney, Alsthom, CGE, Framatome, Creuzot-Loire...) 9 étaient encore polytechniciens.

 

"Les nucléocrates échappent à tout contrôle" souligne Philippe Simonot. "Leur existence et leur pouvoir ouvrent une faille gigantesque dans la démocratie française. Les choix qu’ils ont faits et qui engagent la France au moins jusqu’en 1985, ils n’en répondront devant aucune Assemblée...".

 

Années 2000. Les grands corps ont encore pris plus de place dans les décisions politiques. Ils règnent toujours dans les ministères et l’industrie. Corinne Lepage, ancienne ministre de l’environnement, constate, qu’à présent, ils se sont placés au plus haut niveau des partis :

 

"La colonisation de l’Etat a pris du temps. En 1958, les technocrates n’étaient encore que huit à l’Assemblée Nationale. Dix ans plus tard, en 1967, leur nombre ne dépassait pas onze. Puis le mouvement s’est accéléré : vingt en 1973, vingt-cinq en 1981, quarante-cinq en 1986, soixante en 1997" (Corinne Lepage - on ne peut rien faire madame le Ministre - Albin Michel, 1998)

 

C’est dans le domaine nucléaire que l’emprise des technocrates a été la plus forte. Par les sommes investies, par les responsabilités prises, on s’y trouve en prise directe avec les plus hautes autorités de l’état. D’autre part le lien organique avec le nucléaire militaire permet tous les secrets et toutes les manipulations de l’opinion. C’est ainsi qu’à la Hague, sous couvert de retraitement, on a développé à grands frais une technique d’extraction du plutonium à des fins militaires. C’est ainsi, à nouveau, que sous prétexte d’indépendance énergétique, on mélange ce Plutonium, dont on ne sait plus que faire, au combustible classique pour en assurer l’élimination.

 

Reprenons la main, nous dit Monique Sené, physicienne et animatrice depuis 1976 du "Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire" (GSIEN).

 

"La France n’a pas de loi nucléaire donc pas de fondement juridique pour appuyer les enquêtes publiques, les décrets de rejets, la radioprotection, les commissions locales d’information ou de surveillance. Tout est bricolage... Les gouvernements passent, les ministres changent, mais l’administration et sa composante "Corps des Mines" perdurent." (Monique Sené - Ecorev, septembre 2002, Le lobby nucléocrate, mythe ou réalité ? ).

 

Cette "élite" qu’elle nous décrit comme des forts en thème qui ont fréquenté les mêmes classes préparatoires et ont été préparés à passer brillamment les concours, sait "rédiger, répondre rapidement, mais manque totalement d’esprit de doute, ce qui est un terrible défaut empêchant de dépister les erreurs ou d’assurer un contrôle efficace". Ils sont d’autre part "incapables de se rebeller ou de désobéir à un ordre venant de leur corps. Ceux qui le font sont impitoyablement éliminés".

 

"Renvoyons nos ingénieurs aux travaux qu’ils doivent effectuer et instaurons enfin un regard citoyen sur les décisions qui nous engagent pour des siècles" propose Monique Sené.

 

"Quant aux élus, qu’ils cessent de prendre les citoyens pour des assistés". Ajoute-t-elle en invitant les citoyens à "imposer à leurs élus de répondre à leurs questions et d’expliquer leur choix quand celui-ci paraît bien éloigné de celui de leurs mandants."

 

Mais revenons au rapport Schloesing. On s’en doute, publié en pleine période de mobilisation contre Plogoff, il ne pouvait manquer d’être remarqué. De larges extraits en étaient repris dans le "Nukleel" de janvier 1979 qui invitait ses lecteurs à se le procurer. Les Clin donnaient l’exemple en commandant un lot de ce rapport à l’imprimerie de l’assemblée nationale et en le faisant figurer en bonne place sur leurs tables de presse.

 

Un rapport parlementaire issu d’une majorité de droite pronucléaire devenait ainsi le petit "livre vert" de la contestation antinucléaire.

 

(Texte repris de "Plogoff, un combat pour demain" )

 

Lire aussi l'article détaillé de la Gazette Nucléaire du GSIEN

 

Voir aussi les rapports de la Cour des Comptes sur le coût de production de l'électricité nucléaire.

Rapport 2012

Rapport 2014

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