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PLOGOFF. Chronique d’une victoire contre le nucléaire. Le livre.

samedi 22 décembre 2012, par Gérard Borvon

 

Plogoff, un combat pour demain. C’est un livre.

 

C’est d’abord la chronique du premier combat victorieux contre le lobby nucléaire : celui de la population de Plogoff dans la Pointe du Raz et des comités qui la soutenaient.

C’est aussi un document utile à tous ceux qui, aujourd’hui, reprennent ce combat. Que ce soit contre l’EPR de Flamanville ou contre l’aéroport de Notre Dame des Landes.

C’est pourquoi nous avons souhaité mettre ici cet ouvrage à votre disposition. L’auteur sera cependant très heureux de recevoir vos commandes (voir ci dessous).


première mise en ligne 16 avril 2007.


PLOGOFF, une victoire contre le nucléaire. Le livre.

Plogoff a gagné ! En moins d’une seconde la joie explose, dans le local de Radio-Plogoff, en ce 10 mai 1981.

Pour la première fois, une résistance de cinq ans, marquée par les affrontements de six semaines d’enquête publique, a fait reculer le colosse EDF et le lobby nucléaire.

Près de 25 ans plus tard un livre, "Plogoff, un combat pour demain" retrace les étapes essentielles de cette lutte.
Il nous mène à la Pointe du Raz mais il s’inscrit également, de Malville au Larzac, dans le contexte des luttes menées en France dans les années 1970/1980.

Il parle de Three mile Island, de Tchernobyl et des risques que nous fait courir la dissémination nucléaire.

Il parle de l’effet de serre, du réchauffement climatique et rappelle l’espoir né à Plogoff d’expérimenter, à une échelle locale une politique d’économie d’énergie et de développement des énergies renouvelables.

Il rappelle les promesses non tenues et les 20 années perdues.

Ecrit, avec une volonté narrative, c’est un travail de mémoire qui, au-delà du mythe de Plogoff, cherche à situer les responsabilités politiques d’hier et d’aujourd’hui au moment où le gouvernement français relance la politique de dissémination nucléaire de la France au travers des centrales EPR (European Pressurised Réactors).

Venue trop tard, la victoire de Plogoff, malgré la solidarité active apportée aux autres sites, n’a pas permis d’infléchir le premier programme nucléaire français. Puisse l’expérience de cette lutte aider, aujourd’hui, ceux qui, à Flamanville et ailleurs reprennent le flambeau.

Voir aussi : affiches et auto-collants de la lutte de Plogoff

L’auteur :
Gérard Borvon a été l’un des participants actifs de la lutte contre l’installation d’une centrale nucléaire en Bretagne. Il a, en particulier été l’un des rédacteurs du journal "NUKLEEL ?", le journal de la coordination des Clin (comités d’information nucléaire). Il en a conservé une abondante documentation.

Contact :
Gérard Borvon 20 rue des frères Mazéas 29800 Landerneau. Tel. : 02 98 85 12 30


On peut commander le livre "Plogoff, un combat pour demain" :

en adressant un chèque de 19 euros (15 euros+ 4 euros de port) à : Gérard Borvon 20 rue des frères Mazéas 29800 Landerneau.

Un livre plus que jamais d’actualité.


SOMMAIRE

- Maro mig

- Une affiche sur le mur

- Malville

- Avant la tempête

- Mazoutés aujourd’hui

- Ce n’est qu’un début

- Une déjà longue histoire

- La tension monte

- Au milieu des récifs

- Le décor est planté

- Plogoff occupé

- Après l’enquête

- Plogoff en fête

- Temps variable sur Plogoff

- Plogoff a gagné

- Une si belle victoire

- Sortir du nucléaire

- Un combat pour demain


Maro Mig.

25 septembre 1978, 15000 morts au centre de la ville de Brest.

L’image est le moment fort de la première manifestation massive contre le nucléaire en Bretagne. Ce "dead-in" inspiré des démonstrations pacifiques des opposants américains à la guerre du Vietnam, est devenu ici un "maro mig". L’expression bretonne a été forgée pour l’occasion. Ces corps allongés symbolisent les morts d’un futur accident nucléaire.

Sur les marches de la mairie, au milieu d’une forêt de banderoles, une voix, rebondissant en échos d’un bord à l’autre de la place, lit le message d’alerte du plan Orsec-rad. Ce texte est la traduction française du plan mis en place par les autorités allemandes pour les populations voisines de la centrale française de Fessenheim, sur le Rhin. Il est supposé être diffusé, jusqu’au moindre hameau, par voitures équipées de haut-parleurs, en cas d’accident sur la centrale nucléaire.

Les manifestants ont répondu à l’appel des CLIN (comités locaux d’information nucléaire) de Ploumoguer, Landerneau et Brest qui, depuis deux ans, organisent la lutte contre un projet de centrale nucléaire à Ploumoguer dans le Nord-Finistère.

L’histoire de cette "centrale baladeuse" commence en septembre 1975. Le jour où le Conseil Régional de Bretagne se prononce en faveur de l’implantation d’une centrale nucléaire quelque part en Bretagne. Le projet, présenté par EDF, est de 4 tranches de 1300 mégawatts en site côtier. Cinq sites sont proposés : Beg-an-Fry, près de Lannion, Ploumoguer, près du Conquet, Plogoff à la pointe du raz, Tréguennec en baie d’Audierne et Erdeven dans le Morbihan.

Dès 1976, des travaux d’approches sont effectués. Ils provoquent une mobilisation radicale à Erdeven et, déjà, les premières barricades de Plogoff.

La pression est finalement mise sur Ploumoguer. Commencent alors deux ans d’une guérilla qui, en cet automne de 1978, va bientôt devoir affronter une nouvelle offensive : le 12 septembre, le Conseil Economique et Social de Bretagne doit se réunir pour proposer le lieu définitif de l’installation. Ce vote sera suivi de ceux du Conseil Régional de Bretagne et du Conseil Général du Finistère.

Pour ne pas être pris au dépourvu, les CLIN ont décidé d’appeler à une manifestation massive à Brest. Ils espèrent 10 000 manifestants, ils seront 15 000 !

Cependant le rassemblement a changé de nature. Impressionnés par la résistance de Ploumoguer, les pouvoirs publics décident de jouer une nouvelle carte : Ploumoguer bouge de trop, ce sera Plogoff !

C’est donc un cortège précédé de la banderole "Plogoff-Ploumoguer même combat" qui s’étire le long des rues brestoises.

En tête, une délégation de Plogoff menée par son maire, Jean Marie Kerloc’h, qui deviendra l’un des personnages centraux de cette aventure. A ses côtés ceux de Ploumoguer accompagnés par une délégation du Pellerin, près de Nantes, déjà bien avancée dans une lutte efficace. Les agriculteurs, les marins-pêcheurs, les associations de consommateurs, les syndicats, les partis de gauche... tous ont répondu présent.

Le passage de témoin se fait dans la bonne humeur sous un soleil d’automne à la douceur printanière. Après le représentant nord-finistérien qui rappelle que : "habitants de Ploumoguer, de Plogoff ou d’ailleurs, nous sommes tous menacés", le maire de Plogoff invite chacun à rejoindre le combat de sa commune :

"Il faut que nos enfants puissent vivre dans ce pays. Qu’ils n’aient pas l’occasion de nous reprocher, un jour, de n’avoir rien fait".

Les deux ans de lutte contre la centrale de Ploumoguer ne seront pas perdus. Pendant ces deux années se sont rôdés, localement, des modes d’action parfois inspirés des nouvelles formes de luttes qui ont fleuri ailleurs : les LIP à Besançon, le Larzac. Deux ans de fêtes et de rencontres amicales. Deux ans ponctués, aussi, de moments dramatiques : la répression de la manifestation de Malville, la marée noire de l’Amoco Cadiz.

Les luttes de Ploumoguer et Plogoff sont indissociables. Nous allons en suivre les étapes essentielles, depuis les premières affiches sur les murs de Ploumoguer jusqu’à la victoire de Plogoff. Nous en décrirons les acteurs, l’ambiance, les objectifs.

Nous en montrerons l’actualité à un moment où nous ne pouvons plus ignorer les morts de Tchernobyl et où se pose, à nouveau, la question de la relance du programme électronucléaire français. Au moment, aussi, où la dissémination nucléaire ajoute une dimension supplémentaire à l’angoisse de ce monde livré aux terrorismes, qu’ils soient celui de groupes diffus ou celui d’états organisés.

 

Une affiche sur le mur

 

Impossible de ne pas remarquer l’affiche sur le mur. Caractères rouge sang sur fond jaune d’or. L’œil est d’abord attiré par un étrange squelette de poisson. Entre la tête de raie triste et la queue largement étalée les arrêtes s’écartent de part et d’autre d’une colonne dont chaque vertèbre représente l’une des lettres du nom d’une localité qui sera, bientôt, l’un des lieux vivants de la contestation nucléaire bretonne :

P O R S M O G U E R

Encadrant l’arrête, dont le symbole sera plusieurs fois décliné sur d’autres sites, un slogan en larges lettres :

N O N A U X

C E N T R A L E S

N U C L E A I R E S

L’affiche porte une signature : Comité Local d’Information Nucléaire, le CLIN. Ainsi commencent les années Ploumoguer.

L’histoire, nous l’avons vu, débute en 1975. Après une période de rumeurs et de bruits de couloirs, EDF confirme son intérêt pour les sites de Brentec’h et du Corsen sur la côte de Porsmoguer qui dépend de Ploumoguer, commune proche de Brest. Commence alors l’habituel ballet de séduction. Les élus sont promenés d’Angleterre à Chinon et se voient déployer les tapis rouges de la préfecture. Les promesses d’emplois, d’argent, d’honneurs pleuvent. Elles ont peu d’effet.

 

Le premier Clin

Pour répondre à EDF un premier "Clin" (Comité Local d’Information Nucléaire) est créé. Il sera suivi de beaucoup d’autres. Nous reparlerons des "Clin", comités d’information avant d’être de lutte. Celui de Ploumoguer donne le ton.

Le Pays est d’abord une région d’agriculture active, adaptée aux cultures légumières, à l’élevage et bénéficiant de la proximité de l’agglomération brestoise. Le canton est celui du département qui a accueilli le plus de jeunes agriculteurs dans les années récentes. Ce sont des syndicalistes actifs, proches souvent des "paysans-travailleurs", ces précurseurs de la confédération paysanne. La "guerre du lait" menée quelques années auparavant contre les laiteries qui les exploitaient est encore dans les mémoires. Ils savent que la construction de la centrale signifierait leur expropriation et la perte de confiance dans leurs produits. Ils préfèrent l’horizon de la mer à celui des pylônes à haute tension. Ce sont eux qui prendront la tête de la contestation.

La commune est proche du Conquet, le seul port conséquent du Nord-Finistère et gros fournisseur de crustacés. Le comité des pêches ne leur ménagera pas son soutien. A proximité se trouve également le CNEXO, actuel IFREMER, centre national d’étude des océans dont plusieurs ingénieurs et techniciens habitent la commune ou les communes voisines. Certains d’entre eux seront des informateurs et soutiens efficaces. N’oublions pas Brest, ses étudiants et ses jeunes travailleurs, encore marqués par l’esprit frondeur des années 68.

Rien d’étonnant, donc, à ce que toute une jeunesse se reconnaisse dans ces militants de leur âge, sachant alterner la recherche sérieuse de l’information avec les formes les plus festives de la contestation. Il est vrai qu’un fest-noz animé par "Bleizi ruz", "Diaouled ar Menez", ou "Sonerien Du", vaut bien une conférence quand il s’agit de populariser une lutte. Entre une "dans-plin" et un "an-dro" on a le temps de jeter un coup d’œil sur la table de presse et les panneaux d’information, d’échanger quelques mots avec les militants et de prendre connaissance du programme des prochaines manifestations.

Rapidement le Clin de Ploumoguer emporte l’adhésion des "anciens" qui se reconnaissent volontiers dans cette jeunesse enthousiaste qui a relevé le défi de la désertification rurale et décidé de "vivre, travailler et... décider au Pays". Les conseils municipaux de Ploumoguer, Plouarzel, Saint-Renan, le Conquet, directement concernés, se prononcent contre la centrale. Ces localités décrèteront une opération "communes mortes" en février 1976. Au même moment 3000 personnes manifestent à Brest pour exprimer leur soutien.

Côté EDF l’inquiétude monte. Un rapport "confidentiel" du service central des relations publiques d’EDF est rendu public en mai 1977 par le journal "La gueule ouverte". Les spécialistes en manipulation de EDF estiment que l’état d’esprit des habitants de Ploumoguer a atteint la dangereuse "phase 3". Pour ces experts la "phase 3" est celle où "les notables sont encore favorables à la centrale mais se retrouvent isolés : la population, dans sa grande majorité est devenue hostile". On apprend ainsi que des campagnes d’information vont devoir éclairer cette population si mal influencée. Deux lettres coup sur coup arrivent dans les boites pour exalter "l’apport économique de l’ouverture d’un grand chantier de construction d’une centrale" sur ce morceau de côte présenté comme constitué de "rochers déserts où viennent rarement les touristes".

Erreur monumentale ! Ces rochers déserts cachent des criques où chacun peut lancer sa ligne et poser ses casiers. Ces landes offrent des échappées superbes pour les promenades en bord de mer. Le mépris affiché par les technocrates pour ces lieux perdus du bout du monde est ressenti comme un véritable camouflet. Le Clin n’aura aucun mal à récupérer les missives qui seront rassemblées, au bourg, chez trois commerçants volontaires, et rapportées au siège brestois de EDF par une forte délégation amusée.

" Si EDF ne sait pas que faire de son argent, je veux bien un chèque pour le bureau d’aide sociale de ma commune" dira le maire de Plouarzel qui accompagne le groupe. L’état d’esprit des habitants de Ploumoguer venait brutalement de passer en "phase 4" !

 

En ce printemps 77 la lutte antinucléaire ressemble encore à une partie de cache-cache. Face au balourd EDF on prend plaisir à multiplier les pieds de nez. Ailleurs également l’imagination est au pouvoir. Les militants bretons reçoivent régulièrement la revue "SUPER-PHOLIX", la publication des comités Malville qui luttent contre la construction du surgénérateur Super-Phénix. Pendant l’été 1976, lors d’un premier rassemblement, les manifestants ont réussi à déborder les forces de l’ordre et à franchir pacifiquement les grilles du chantier. Les photos montrent des garçons et des filles assis et hilares, mouchoir noué sur la tête pour se protéger du soleil. En face les policiers sont en chemisette, visière relevée sur le casque. Image d’un face à face bon enfant.

Un autre rassemblement est prévu pour les 30 et 31 juillet 77. Il est appelé par le Mouvement Ecologique Rhône-Alpes, les Amis de la Terre Lyon, le Comité Antinucléaire de L’Ile-de-France, le Mouvement pour une Alternative Non Violente de Lyon et Paris.

"Rassemblement Non-Violent" proclame l’affiche dont l’illustration évoque l’ambiance de celui de 76 : barbes fleuries et chapelets de fleurs dans les cheveux. Les Clin finistériens en seront et organiseront un départ collectif.

 

Malville.

La filière américaine à eau sous pression (PWR) choisie par EDF présente des risques déjà supérieurs à ceux de la filière graphite-gaz initialement mise au point par la France. Le passage aux surgénérateurs accroît considérablement le danger. Cette filière utilise du plutonium 239. Elle doit son nom au fait que ses réacteurs sont eux-mêmes producteurs de plutonium par irradiation de l’uranium 238 qui constitue une part essentielle du combustible.

Le plutonium est un matériau bien plus dangereux que l’uranium. Il est d’abord extrêmement toxique. Inhalé, il peut entraîner un cancer mortel du poumon à partir d’une dose mesurée en millionièmes de grammes. Le moindre accident sur les lieux de production, pendant le transport ou dans la centrale, pourrait avoir des conséquences redoutables.

D’autre part, il suffit de moins de 10 kg de plutonium pour faire une bombe nucléaire. Or EDF prévoit de construire un surgénérateur de 1800 mégawatts par an à partir de 1985. Ce sont donc des dizaines de tonnes de plutonium qui circuleront chaque année sur les routes françaises. Sans compter les risques d’accident, on peut imaginer la difficulté à sécuriser ces convois vis à vis de visées mafieuses ou terroristes.

Autre sujet d’inquiétude : les surgénérateurs peuvent donner lieu à des "excursions nucléaires". Ces excursions n’ont rien à voir avec les voyages régulièrement organisés par EDF, repas gastronomique à l’appui, pour gagner la complicité des élus. Le terme a été forgé par les technocrates de l’atome pour désigner de possibles explosions. Les enceintes ont été prévues "pour", diront les "spécialistes", mais cela ne dépasse pas le stade du calcul théorique et il est difficile de se satisfaire de cette fragile certitude quand les 5 tonnes de plutonium du combustible nucléaire peuvent menacer les populations voisines (Lyon, Grenoble, Genève, sont à proximité).

Les raisons d’être inquiets sont sérieuses. Sur les 7 surgénérateurs qui ont déjà fonctionné dans le monde, 3 ont eu des accidents graves. Surtout qu’aux accidents de nature nucléaire il faut ajouter les risques liés à l’usage de 5000 tonnes de sodium en fusion comme fluide porteur de la chaleur. Le sodium est un métal extrêmement réactif qui explose au contact de l’eau et s’enflamme spontanément à l’air. On ne sait pas maîtriser un feu de sodium portant sur un tel volume de combustible et on sait, malgré le secret, qu’un accident de cette nature a déjà gravement endommagé le surgénérateur de Chevtchenko en Russie. Ces dangers ont amené les USA à renoncer à la filière.

En France, les dirigeants ont décidé de sauter sans hésiter de l’expérience Phénix (250 Mw) à Super-Phénix (1200 Mw). Les prises de position des scientifiques se sont multipliées. Un "appel des 400", hostile à ce programme, a recueilli plusieurs milliers de signatures. La commission de physique nucléaire et corpusculaire du CNRS, la commission Recherche du VIIe plan, se sont prononcées de façon très critique. A Genève, 1300 scientifiques du Centre Européen de Recherche Nucléaire (le CERN) prennent position contre le réacteur. Les représentants politiques locaux s’accordent aux avis des scientifiques : les conseils généraux de l’Isère et de la Savoie demandent l’arrêt de la construction de Super-phénix, de même que la plupart des conseils municipaux de la région.

Et pourtant le programme continue.

Que peut faire une population victime d’une telle obstination sinon exprimer publiquement son opposition ? La manifestation de 1976 n’a pas pu arrêter les travaux, il faut donc que celle de 1977 soit réellement massive. Les organisateurs veulent faire de ce rassemblement "une grande manifestation internationale et pacifique qui montrera la volonté massive des populations de s’opposer aux programmes nucléaires civils et militaires".

La manifestation sera internationale. La pollution n’a pas de frontières. Pourquoi les Français seraient-ils les seuls à manifester quant les Suisses, les Italiens, les Allemands sont aussi directement menacés ? Déjà les écologistes veulent penser et agir en européens. On leur fera payer cher cette mobilisation transfrontalière mais le mouvement est initié : on retrouvera des Allemands, des Suisses, des Italiens, des Anglais et bien d’autres nationalités aux rassemblements de Plogoff deux ans plus tard.

La manifestation sera pacifique. La présence du MAN (Mouvement pour une Alternative Non-violente) est le gage de cette volonté. Le rassemblement doit d’abord être un lieu de rencontres. Pour cela il est organisé en deux temps. Le 30 juillet des débats et forums se tiendront dans les différentes localités qui accueillent les marcheurs. Le 31, une marche pacifique se rendra sur le site.

 

Tout se passe d’abord comme prévu. Pour ne pas avoir de surprises des "jumelages" sont organisés entre les groupes voisins de la centrale et ceux des régions éloignées. Des accueils, des aires de camping, sont installés. Personne ne part à l’aventure. L’association des élus locaux contre Super-Phénix appelle tous les maires, adjoints ou conseillers de la région "à participer pacifiquement aux manifestations contre Super-Phénix". Ils sont également priés de "porter les couleurs de la république et d’user de leur influence au cours des manifestations afin d’éviter toute provocation". S’il y a bien une chose que les comités d’information sur le nucléaire savent, c’est qu’aucune action de force contre le chantier de la centrale ne pourrait être décisive. Seul compte le mouvement d’opinion.

Contre toute attente le climat se modifie dans les quinze premiers jours du mois de juillet. Les comités Malville n’ont pas compté avec une échéance proche : les élections législatives de mars 78.

Les partis de droite ne verraient pas sans intérêt renaître la "grande peur de 68" qui leur avait amené une écrasante majorité à la chambre. Dès les premiers jours de juillet l’ennemi est désigné : l’antinucléaire allemand ! Il est vrai que les manifestations allemandes de cette année 77 ont été toniques et que quelques images violentes ont fait la une des médias. Pour autant à aucun moment ces luttes n’ont dépassé en intensité certains conflits syndicaux ou certaines frondes paysannes dont les antinucléaires peuvent, hier comme aujourd’hui, être témoins. Pas de mairies et de préfectures saccagées par les antinucléaires, pas de gares incendiées, pas de ministres molestés.

D’autres encore, à gauche, aimeraient volontiers voir étouffer cette effervescence "gauchiste" dans laquelle ils continuent à voir une menace.

Côté PC les choses sont claires. Il vient de se rallier à la force de frappe et il a toujours soutenu le recours à l’énergie nucléaire. Depuis Joliot il est fortement implanté au Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) et il détient un fort pouvoir à EDF par le relais de la CGT. La prétendue "autonomie" militaire et énergétique revendiquée par la droite française à travers ses programmes nucléaires correspond à l’orientation "nationale" de sa politique du moment.

Le PS, comme souvent, joue sur l’ambiguïté. Il faut ménager l’allié communiste sans perdre l’électorat de gauche majoritairement hostile au nucléaire. Il faut également tenir compte des soutiens que le lobby électronucléaire a su se gagner parmi les cadres du parti. Il laisse donc ses élus locaux s’engager sans prendre position sur le fond.

De façon inattendue c’est la CFDT qui déclenche la crise. Ses militants sont partout nombreux dans les mobilisations antinucléaires. Ceux des syndicats de l’énergie, en particulier, sont en première ligne. Mais il faut tenir compte de la proximité de certains de ses dirigeants avec le PS. Des dirigeants qui craignent également la montée des influences libertaires et autogestionnaires dans leurs rangs. Le 28 juillet, à deux jours de la manifestation, une intervention de son secrétaire confédéral, paraît dans la presse. Oubliant tous les dispositifs mis en place par les organisateurs pour une marche non violente il fait état de propos prêtés à des antinucléaires non identifiés, prétendant vouloir faire de Malville le "Dien Bien Phu" du nucléaire et il annonce le retrait de son syndicat de la marche.

Les organisateurs sont atterrés par ce "coup de couteau dans le dos". Dès lors un cycle infernal est engagé. Comment des comités dispersés et sans direction commune pourraient-ils se concerter en deux jours et renoncer à leur marche. Les manifestants sont déjà sur les routes et ne sont pas des lecteurs assidus de la presse quotidienne. Ils seront, qu’on le veuille ou non, plusieurs dizaines de milliers dès le samedi. Ce serait une impensable irresponsabilité de la part des organisateurs que de quitter le terrain et de les laisser livrés à eux-mêmes. La manifestation aura lieu et ses animateurs n’auront qu’un objectif : qu’elle se passe au mieux.

Encore faudrait-il qu’on ne cherche pas à tout prix à envenimer la situation. C’est pourtant ce que vont faire les pouvoirs publics, à commencer par le préfet de l’Isère, René Jannin.

Le 28 juillet au matin il annonce l’interdiction de la manifestation et le déploiement des forces de l’ordre. Trois mille policiers sont déjà en place et dix mille autres sont annoncés. A l’en croire, les manifestants français ne devraient pas dépasser les 15 000 mais d’Allemagne et de Suisse viendraient plus de 10 000 manifestants. La presse reprend ses propos, tenus "à demi-mot", pendant la conférence de presse : certains pourraient appartenir à la bande Baader-Meinhoff. La provocation policière est en marche.

Des barrages sont déjà en place pour gêner au maximum l’accès aux villages et à la centrale. Un couple de militants d’un Clin finistérien, accompagné de deux jeunes enfants, en fera l’expérience. Arrivés dès le 28, ils souhaitent simplement voir la centrale. Après un slalom pour trouver une voie d’accès qui ne soit pas barrée par de prétendus "techniciens de l’équipement", ils se garent enfin en vue du dôme de béton. Soudain, crissement de pneus, hurlements, ils se trouvent encadrés par deux véhicules d’où sortent une vingtaine d’hommes armés. Des policiers ? Rien ne permet de le savoir, leur uniforme entièrement noir ne porte aucun insigne. L’un d’entre eux, le responsable apparent du groupe, se détache. Salut les Bretons ! Dans une ambiance plus détendue il explique qu’il fait partie du groupement des gendarmes parachutistes de Mont-de-Marsan. Et ce jeune gradé, lui-même breton, d’expliquer à ses compatriotes qu’il ne faudra pas revenir le dimanche. On leur a passé, la veille, des films sur les "manifestations allemandes" et ils n’ont pas l’intention de faire de cadeaux. Cela va être la guerre. Ironie de l’histoire, le jeune gradé doit avouer qu’il est lui-même originaire de Ploumoguer, lieu présumé, à cette époque, de la future centrale bretonne. Fera-t-il également partie des mêmes gendarmes parachutistes appelés en renfort à Plogoff près de deux ans plus tard ?

Pour autant les organisateurs ne se laissent pas décourager. Aux points d’information organisés sur tous les accès ils s’activent, dans un climat plutôt souriant, à orienter les milliers d’arrivants vers les différents campings organisés par les mairies et à les informer du programme des jours suivants.

Le samedi est occupé par des débats sur quatre lieux de rassemblement. La CFDT qui a décidé de ne pas appeler le dimanche est présente sur celui de Morestel. Ce sera le plus fréquenté pendant toute la journée. Dialogue sans trop de tension entre militants antinucléaires déçus et syndicalistes tentant d’expliquer la position de leur confédération. Cependant on commence à sentir une sourde inquiétude. La pluie n’arrange rien. Les manifestants ont lu la presse. Bien sûr les journaux de droite se déchaînent mais, à gauche, l’Humanité leur emboîte le pas. En première page un dessin de Wolinski nous montre un barbu éclairant d’une bougie le panneau routier annonçant "Malville, 15 kilomètres". Mais c’est trop gentil. En pages intérieures un dessin signé Pym-Lacroux représente trois affreux casqués, matraque et chaîne de vélo en main. L’un a le visage de Giscard, l’autre celui de Barre, le troisième celui de Chirac : "Tous à la manif" disent-ils ! Ennemis du progrès, complices de la droite, tels sont les antinucléaires vus du PC.

Les radios adoptent le même ton. Sur la place de Morestel des militants écoutent l’émission "d’information" d’une radio publique. Un reporter y décrit, en direct, l’agence d’une banque de Morestel, vitrine enfoncée et pillée par des vandales. Pourtant la banque est là, en face d’eux, rideaux baissés, rien ne s’y passe et aucun reporter n’est là !

Des groupes dispersés discutent. Que faire le lendemain ? Chacun sait que la journée sera à hauts risques.

Le Préfet Jannin a donné, le matin même, une interview. Le journaliste du journal "Le Matin" le décrit hautain, haineux, clamant sa détermination :

"Ils ne passeront pas. Des instructions ont été données. Si nécessaire, je donnerai moi-même l’ordre d’ouvrir le feu".

Le journaliste décrit une réunion ahurissante avec des références à un triste passé : "Il y a ici 3000 à 4000 allemands animés par une volonté offensive. Morestel est occupée pour la deuxième fois de son histoire. Mais nous les viderons... comme nous l’avons déjà fait". Une réunion honteuse conclura le journaliste !

Le préfet a tout prévu : des hélicoptères, des véhicules amphibie, des ponts mobiles pour amener sur place des renforts massés sur l’autre rive du Rhône, des hommes-grenouilles, des brigades anti-émeutes en provenance de Paris, 3000 gendarmes et CRS et, pour couronner le tout, un régiment de gendarmes parachutistes.

La décision du préfet laisse, cependant, place à différentes interprétations. Au lieu d’interdire totalement la manifestation, il a décidé d’interdire la traversée de la Nationale 75 qui borde le site. La question est donc jusqu’où aller ? La proposition qui semble l’emporter est celle de franchir la RN 75 pour le symbole et de s’arrêter là.

"Des écharpes tricolores en tête de la marche verte." Ce titre est celui du journal "Le Matin", du 30 juillet. Les élus locaux n’ont pas déserté. Ils seront, écharpe tricolore en vue, à la tête de chacun des cortèges qui convergeront vers le site à partir de 9 heures le dimanche matin. Les membres du comité d’organisation ont de bonnes raisons de penser que, malgré la provocation, la manifestation se déroulera sans heurt majeur.

Des armes de guerre !

A 9 heures, le dimanche 31, deux cortèges se forment comprenant chacun plusieurs dizaines de milliers de personnes. L’ambiance est silencieuse. Il pleut. Un long cordon de cirés colorés s’étire sur plusieurs kilomètres. Les derniers ne connaîtront que par la radio les évènements qui se passent devant. Aux avant postes la manifestation s’est arrêtée dès que CRS et gardes mobiles ont été en vue. Les organisateurs invitent à la dislocation. L’autodiscipline fonctionne et la masse des manifestants s’installe dans une présence silencieuse. Chacun a compris que la marche s’arrête là.

Quelques dizaines de manifestants cependant, dont certains casqués et armés de bâtons, quittent les rangs et se dirigent vers les gendarmes. Les moyens classiques pourraient suffire à contenir cette agitation désorganisée. Mais ici la répression violente a été préméditée. Au lieu de banales grenades lacrymogènes, les forces de l’ordre ont été munies d’armes dont elles ne connaissent même pas les effets. De véritables armes de guerre.

Un journaliste du journal le Dauphiné témoigne : "un manifestant, alors qu’il venait de ramasser une grenade jetée par le service d’ordre pour la renvoyer à l’expéditeur, fut surpris par son explosion. La main arrachée il se mit à courir en hurlant ; il fut aussitôt transporté par une antenne médicale, et immédiatement opéré. Il s’agissait d’un allemand de 20 ans". Quelques temps plus tard la douleur frappe l’autre camp : "une grenade offensive a également explosé dans la main d’un vieux gendarme mobile au moment où il s’apprêtait à la lancer. L’explosion a grièvement blessé deux de ses camarades, l’un à la poitrine, l’autre aux jambes. Lui-même a eu l’avant bras sectionné au niveau du poignet". Ailleurs un autre manifestant a eu le pied déchiqueté par une grenade offensive. Les photos atroces de ces membres mutilés s’étaleront dans la presse le lendemain.

Le pire est à venir. La police décide de faire reculer la masse des manifestants jusque là plutôt spectateurs que acteurs. La charge est violente, un corps reste étendu. Des secouristes se précipitent. Vital Michalon, 31 ans, a succombé. Arrêt cardiaque, dira le préfet Jannin avant qu’il soit prouvé qu’une grenade offensive lui a éclaté sur la poitrine. Beaucoup des manifestants apprennent le décès par les radios portatives dont ils se sont munis. Le retour dans les campements se fait dans un profond abattement.

Le lendemain une bonne partie de la presse se réveille enfin et fait part de son écœurement face aux violences policières. Mais le mal est fait. Le souvenir douloureux de Malville sera présent dans toutes les mobilisations à venir. Les violences et les lâchetés ne seront pas oubliées de si tôt.

 

Avant la tempête.

Septembre 77, retour en Bretagne. Malgré Malville la résolution est intacte. Surtout ne pas tomber dans le piège de la violence, informer, imaginer des formes d’action nouvelles, rassembler. Un coup d’œil sur les archives d’un Clin, celui de Landerneau, révèle le quotidien d’un comité local.

 

 

réunion du 12 septembre :
projet de rencontre avec la CGT et la CFDT pour aplanir les malentendus.

 

3 octobre :
- Préparer une tournée du clown Kergrist pour février. Jean Kergrist, le "clown atomique", est le meilleur ambassadeur de la cause antinucléaire. Son humour, sa didactique, sont imparables. Depuis le début de la lutte il promène son TNP (Théâtre National Portatif) sur toutes les scènes de Bretagne et d’ailleurs. 25 ans plus tard, les cibles se sont multipliées mais son énergie est restée intacte.
- Préparer une semaine du film antinucléaire. Le collectif "grain de sable" qui diffuse une remarquable série de films militants a été contacté. "Grain de sable" regroupe des professionnels du cinéma qui se sont réunis en 1974 pour travailler à un cinéma construit avec les témoins directs des mobilisations. Le catalogue qu’ils nous communiquent contient des films sur l’école (68 est encore très proche), sur le monde du travail mais aussi, et c’est nouveau, sur les premières luttes pour la défense de l’environnement.

 

24 octobre :
- Préparer un stage de sérigraphie. D’abord cantonnés dans les caves et les garages, les ateliers d’imprimerie par sérigraphie vont se multiplier dans les "maisons pour tous" et les "centres sociaux". L’esprit de "mai" fleurit à nouveau. Les affiches ont quitté les murs du quartier latin pour éclore au cœur de chaque bourg. Elles font aujourd’hui le bonheur des collectionneurs et des musées spécialisés.

 

7 Novembre :
- Mettre en place l’opération "auto réduction de 15%". Le premier mai 1976, pour financer sa politique du "tout nucléaire", EDF a augmenté ses tarifs de 15%. L’idée germe de réduire soi même sa facture d’électricité de 15%. L’action est suivie par 4000 personnes en France. L’exemple est donné d’un immeuble de Nantes où 80 familles participent à ce retrait. A ce stade du mouvement, EDF peut encore se permettre de couper le courant aux récalcitrants. Certains paient et recommencent. D’autres tiennent bon.

 

Un groupe de militants installés dans une ferme proche de Landerneau, se trouve dans ce cas. Privés d’électricité, ils ont pu ainsi, pendant plus d’un an, expérimenter ce "retour à la bougie" dont les menacent les partisans du nucléaire : soirées chaleureuses entre copains autour d’un feu de bois, lumière vacillante des lampes à pétrole réquisitionnées dans les familles. L’occasion, peut-être, de se souvenir, avec Bachelard, que " Jadis, en un jadis par les rêves eux-mêmes oublié, la flamme d’une chandelle faisait penser les sages".

 

L’expérience se prête, pour le moins, à une réflexion concrète sur les alternatives au nucléaire : les économies d’énergie, les éoliennes, le solaire. Certaines maisons aujourd’hui "autonomes" ont été "rêvées" au cours de ces soirées. Généralisé, ce mouvement de désobéissance civile aurait pu avoir un impact fort mais la non-violence demande un courage individuel allié à un engagement quotidien. Il est plus facile de participer à des manifestations massives et sporadiques. Le mouvement n’aura pas l’ampleur souhaitée.

 

Une expérience n’est, cependant, jamais oubliée. Aujourd’hui, à nouveau en Bretagne mais aussi dans d’autres régions, des consommateurs font des retraits sur leurs factures d’eau pour protester contre la pollution par les nitrates et les pesticides. Demain d’autres, peut-être, reprendront le flambeau pour bloquer la relance du programme électronucléaire français.

 

28 novembre :
- lecture d’un article du "Nouvel Observateur" concernant un rapport de la commission des finances de l’assemblée nationale, extrêmement critique vis à vis du programme électronucléaire et affirmant tout simplement qu’il constitue un gouffre financier. Nous reparlerons de ce rapport qui sera désigné par la suite comme le "rapport Schloesing", du nom de son rapporteur. Décision est prise de le commander et de le diffuser.

 

12 décembre :
commander des autocollants. La voiture d’un antinucléaire, vieille "4L" ou "4 chevaux" déglinguée, se reconnaît du premier coup d’œil à la somme et à la diversité des autocollants qui la recouvrent. Révolte, humour, dérision, s’y expriment sous toutes les formes. Le plus diffusé sera le "soleil souriant", rouge sur fond jaune, dont le "nucléaire non merci" sera décliné dans toutes les langues. " Nukleel, Nann Trugarez" sera ainsi le slogan antinucléaire breton le plus populaire.

 

 

 

26 janvier :
Le journal Ouest-France fait part d’une information des services officiels suisses qui envisagent comme possible l’arrivée au-dessus de la région brestoise, le vendredi 27 à midi, du nuage radioactif résultant de la chute du satellite soviétique "Cosmos 954". Ce nuage est estimé à 300 km de long sur 50 à 65 km d’épaisseur. Dans une lettre ouverte, le Clin demande au préfet quelles sont les mesures prises pour informer et protéger la population.

 

31 janvier :
Réponse du préfet :
"J’ai l’honneur de vous faire connaître que la radioactivité de l’atmosphère est surveillée en permanence dans le département, au moyen d’un réseau d’appareils disposés dans les centres de secours des Sapeurs-Pompiers, les Commissariats de Police ou les Brigades de Gendarmerie, de façon à assurer un quadrillage complet du département.
J’ajoute que ce réseau n’a signalé à ce jour aucune variation de la radioactivité atmosphérique à la suite de la rentrée dans l’atmosphère de "COSMOS 954"
Le préfet aurait pu ajouter qu’il dispose à Brest des mesures quotidiennes réalisées par la marine nationale. Ces services ne détecteront pas non plus, le nuage de Tchernobyl, plusieurs années plus tard. Chacun sait que la pollution radioactive respecte les frontières de la France, qu’elles soient terrestres ou maritimes !

 

20 février :
- le programme du festival est bouclé. Il se tiendra entre le 15 et le 23 avril. Quatre films sont retenus :

. "La bombe", de Peter Watkins se présente comme un reportage TV. Une ogive nucléaire s’abat sur Londres. La fiction est assez proche de la réalité pour que la BBC ait renoncé à programmer le film, dans la crainte d’affoler la population.

. "Nucléaire Danger immédiat", de Serge Poljinsy traite du programme nucléaire français. Des "paysans-travailleurs" luttent contre ceux qui veulent les expulser pour construire une centrale nucléaire sur leurs terres. Inculpés pour actes "violents", ils deviennent accusateurs.

. "Docteur Fol Amour" de Stanley Kubric met en scène, avec humour, un savant atomiste déséquilibré qui déclenche un conflit nucléaire mondial.

. "Kashima Paradise" de Yann Le Masson et B. Deswarte décrit la résistance acharnée des paysans de Narita, au Japon, entre Kashima et Tokyo, contre la construction d’un gigantesque aéroport international. Certains des acteurs de cette lutte auront l’occasion de rencontrer les gens de Plogoff lors d’une fête sur le plateau du Larzac.

- élections législatives : ce n’est manifestement pas le premier sujet de préoccupation. Un espoir a été cassé à Malville. Même les deux candidats de "Ecologie 78" n’entraînent pas autour d’eux la mobilisation qu’ils avaient des raisons d’espérer. Le Clin de Landerneau estime cependant devoir jouer son rôle civique et interroger les candidats. En 40 questions tous les aspects de la politique énergétique de la France sont évoqués, du nucléaire aux énergies nouvelles. Une seule candidate répond :

"J’ai bien reçu le questionnaire que vous m’avez adressé au sujet de l’énergie nucléaire.
Il ne m’est évidemment pas possible de répondre à l’ensemble des questions mais je tiens à vous faire savoir qu’elles ont retenu mon attention"

Sans commentaire !

 

2 mars :
Soirée électorale à Ploumoguer. Le Clin a invité les 7 candidats de la circonscription. Six ont répondu : P.S, P.C, U.D.B, L.O, R.P.R, U.D.F. En face un millier d’électeurs. Du jamais vu dans cette circonscription sage où le RPR établit généralement ses records nationaux. Bien sûr, aucun candidat ne se déclare favorable à la centrale. De l’avis des journalistes présents, le grand vainqueur est le Clin qui a donné, devant la population réunie, l’image d’une organisation sérieuse, aux positions réfléchies, capable de mobiliser largement.

 

12 mars :
Premier tour des élections législatives. La gauche piétine.

 

17 mars :
Au réveil, une odeur épouvantable. Difficile à définir : gaz ou pétrole ? Chacun, de Brest à Lorient se précipite vers sa gazinière ou sa chaudière pour en vérifier l’alimentation.

 

Pendant la nuit, le 16 mars à 21heures, l’Amoco-Cadiz s’est échoué sur les rochers de Portsall, une nappe d’un gaz chargé de benzène a recouvert la Bretagne, des flots de pétrole inondent les côtes.

 

Mazoutés aujourd’hui

Presque dix ans se sont écoulés depuis le naufrage du Torrey Canyon et la marée noire qui a souillé le département des Côtes-du-Nord (actuelles Côtes d’Armor). Seuls les dégazages sauvages apportent régulièrement leurs galettes de mazout gluant. Et voilà que les pétroliers semblent, à nouveau, attirés par les côtes bretonnes comme les oiseaux migrateurs par la lanterne du phare d’Ouessant.

24 janvier 1976 :
Après avoir quitté le port de Brest, le pétrolier Olympic Bravery vient s’échouer sur les côtes d’Ouessant. Il est vide et ne contient que les 1200 tonnes de son propre combustible. Le vider ne pose aucun problème mais aucune mesure n’est prise. Une tempête rompt le bateau au milieu du mois de mars. Le pétrole inonde les côtes d’Ouessant. Le plan Polmar, supposé lutter contre les pollutions marines, est enfin déclenché mais le mal est fait.

14 octobre 1976 :
En pleine tempête, un pétrolier allemand, le Bohlen, coule au large de l’île de Sein. Le pétrolier contient 1000 tonnes de brut qui commencent à se répandre sur toute la pointe de la Bretagne, depuis Portsall jusqu’à Penmarc’h. Le pompage du navire, tardivement engagé, durera jusqu’à la fin de l’été. Habituée aux naufrages qui, chaque hiver, se traduisent par plusieurs morts parmi les pêcheurs, la population se montre fataliste. Les plus remontés sont les militants écologistes, en particulier ceux de la Société pour l’Etude et la Protection de la Nature en Bretagne (SEPNB, qui deviendra "Bretagne Vivante").
Un tract exprime leur colère. A quoi bon se dépenser pour la sauvegarde de l’environnement naturel si les calculs financiers, l’inconscience et l’incompétence viennent tout ruiner en un seul instant.

"Depuis le naufrage de l’Olympic Bravery en janvier 76, malgré nos avertissements, rien n’a été fait. Il est quand même inconcevable à l’époque où l’on fore sous la mer des puits de pétrole à plus de 4000 m que l’on ne puisse rien faire pour un bateau coulé par 100 m de fond ! On n’a jamais voulu payer le prix des recherches nécessaires à la sécurité des côtes. On arrive, pour le profit, à mettre au point des techniques sous-marines remarquables. Qu’on fasse de même pour éviter les catastrophes ! " (Propos de Henri Didou, secrétaire du comité local des pêches).

Est-il utile de commenter, après les naufrages récents de l’Erika et du Prestige ?

Que faire du pétrole récolté ? Les 67 m3 de mazout ramassés à l’Ile de Sein ont été stockés dans des sacs en plastique mais Madame Giscard d’Estaing doit bientôt rendre visite à l’Ile, il faut faire place nette. Par "solidarité avec les Sénans", le maire de Quimper, Marc Bécam, propose l’enfouissement du mazout à Toulven, près de Quimper. Le 30 avril, à 6h du matin, trois camions lourdement chargés arrivent à la ferme de Kerhuella, domaine qui appartient à la municipalité. L’exploitant des lieux tombe des nues quand il voit déverser le cadeau empoisonné dans la fosse aménagée à cet effet. Emoi des partis de gauche et des associations qui demandent au maire de s’expliquer. "L’enlèvement n’est pas envisagé", répond-t-il, soutenu par le directeur de la protection civile.

27 familles des environs découvrent bientôt des auréoles brillantes à la surface de leur puits. Alarme de la municipalité qui décide "compte tenu de la psychose qui s’est instaurée" de retirer les 40 tonnes de mazout et de les stocker dans des containers sous abri. Ils seront finalement expédiés à Mantes La Jolie, dans la région parisienne pour "traitement". Exemple, à petite échelle, de méthodes qui seront massivement utilisées par la suite.

Anecdote : au début de l’année 2003 une plage des environs de Saint Brieuc est sévèrement souillée par du mazout. Pour tenter de retrouver le pétrolier responsable de ce dégazage, des analyses sont faites. Surprise : le pétrole est celui du Torrey Canyon. Il attend depuis 1967, dans une fosse creusée dans la dune, que l’érosion marine vienne le libérer !

16 mars 1978 :
- 8h00 : L’Amoco-Cadiz est au large d’Ouessant. Comme la plupart de ses semblables, il a une carte d’identité bien chargée. C’est un pétrolier de 233.690 tonnes construit à Cadix en 1974 et propriété de l’Amoco Transport Company Limited-Monrovia-Libéria, société libérienne qui a ses bureaux à Hamilton (Bermudes) et est une filiale de l’Amoco Company de Chicago, elle-même filiale de l’Américan Oil Company (société née du démembrement de la Standard Oil). Il navigue sous pavillon libérien et est affrété par la Schell britannique. Il transporte 221.561 tonnes de pétrole léger du golfe Persique à destination de Portland en Angleterre et de Rotterdam.

- 9h50 : Le gouvernail se bloque. Le capitaine fait stopper les machines et envoie un message annonçant que son navire n’est plus manœuvrable. Il demande aux autres navires de se tenir au large. Le vent souffle du nord-ouest et dirige le navire vers la côte. Les prévisions météo sont :
" Vent de force 7, coup de vent de force 9, peut-être tempête force 10 plus tard. Pluie et averses en rafale. Visibilité réduite ou bonne."

Situation critique !

- 11h20 : Le capitaine après avoir tenté de joindre sa compagnie constate qu’il dérive rapidement vers l’île d’Ouessant. Il demande l’assistance de remorqueurs. Le Pacific qui a quitté Brest à 8h24 est à une distance de 13 milles. Il fait demi-tour et prend contact avec l’Amoco-Cadiz. Commence, alors, un marchandage sur les conditions financières du remorquage.

12 h 55 : Les deux navires sont à 50 m l’un de l’autre. La négociation se poursuit.

13 h 31 : Une remorque a été lancée. L’Amoco-Cadiz n’a toujours pas accepté l’offre d’assistance.

14 h 35 : Le remorqueur a commencé à tirer lentement. Le capitaine de l’Amoco n’accepte toujours pas les propositions qui lui sont faites.

16 h 05 : Le contrat est enfin accepté, le remorquage démarre.

16 h 18 : La remorque casse !

19 h 57 : Quatre fusées successives sont lancées sur le pétrolier pour passer une remorque. Quatre échecs. Le courant s’accélère, les deux navires n’arrivent plus à communiquer. L’Amoco-Cadiz mouille son ancre. Une cinquième fusée atteint enfin son but.

20 h 55 : Le remorquage a repris. Le pétrolier, guindeau cassé, ne peut plus relever son ancre.

21 h 04 : Le pétrolier s’échoue. L’éclairage est coupé, le contact radio est rompu.

21 h 43 : La coque se disloque. Le pétrole coule à flots.

1 h 45 : L’équipage est hélitreuillé.

17 mars 1978 :
Une forte odeur de pétrole se répand sur toute la pointe de la Bretagne. La radio donne les premières informations. Comme toujours rassurantes. Les riverains, incrédules, se dirigent vers Portsall.

Noire tristesse,

Les premiers arrivés sur les lieux mesurent l’étendue de la catastrophe. Ce ne sont pas les nappes ou les boulettes de mazout des traditionnels "dégazages" qui arrivent sur les plages. La mer elle-même a disparu. A sa place, un liquide épais couleur chocolat ondule avec peine. Plus que l’odeur, c’est le silence qui frappe. La mer s’est tue, les oiseaux aussi. Ils ont déserté le ciel. Ceux qui n’ont pas pu fuir commencent à arriver à la côte, morts pour la plupart. La photo d’un petit pingouin, se débattant pour s’extraire de ce linceul visqueux sera publiée dès le lendemain. Elle deviendra le symbole de la tragédie. Chacun est silencieux. Quels commentaires pourrait-on faire ? L’inimaginable a eu lieu.

Dès le soir, les militants des Clin se réunissent. Il n’est pas possible de rester sans réaction. Le lendemain est un samedi, la population du Nord-Finistère se rendra inévitablement en masse sur la côte. Il ne faut pas que chacun se retrouve seul avec sa douleur et sa colère. Les Clin contactent les associations de consommateurs et de protection de l’environnement avec lesquelles ils ont déjà travaillé : la CSF (Confédération Syndicale des Familles), le CSCV (Confédération Syndicale du Cadre de vie), la SEPNB. Dès le matin une réunion est organisée au local de la CSF. Il faut manifester et il faut le faire dès aujourd’hui ! Décision est prise d’appeler, par un tract, les Brestois à manifester à 20h devant la sous-préfecture. Le texte est court. Sous un large titre : "RAS LE BOL DE LA FATALITE", trois phrases toutes simples :

- Nous ne pouvons pas laisser plus longtemps notre colère renfermée.
- Il faut que nous mettions tout en oeuvre pour que de telles catastrophes ne se renouvellent jamais.
- Il est indispensable malgré l’heure tardive de l’appel que tous les habitants de cette contrée bafouée se rassemblent pour manifester leur révolte.

Comment diffuser cet appel tiré à plusieurs milliers d’exemplaires ? Etant donné l’urgence, on ne peut compter ni sur la presse ni sur la radio. Quatre ou cinq militants à chaque entrée de la ville feront l’affaire. La longueur des files de voitures qui reviennent de la côte en fin d’après midi est impressionnante. L’entrée dans la ville se fait au pas. Les tracts sont reçus avec une chaleur qui étourdit les distributeurs habitués à plus de circonspection. On descend de sa voiture pour venir en chercher, on en prend un paquet pour aider à la distribution, on s’encourage mutuellement.

Colère rouge,

A 20 heures, ils sont trois mille au rendez-vous. Dans la nuit un slogan spontané jaillit :

"Mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain"

 

Certains, qui avaient regardé avec un peu de distance les premières manifestations des Clin, constatent soudain que le pire est possible. Il n’est pas difficile d’imaginer les flots de mazout venant engluer les circuits de refroidissement d’une centrale nucléaire construite en bord de côte.

D’autres manifestations suivront. Chaque fois plus imposantes. Dès la première on ne pouvait manquer de remarquer le dynamisme de premiers Comités Anti Marée Noire. Leurs autocollants au pingouin mazouté décoreront des milliers de voitures en quelques jours. A l’origine de leur création on trouve déjà plusieurs militants des Clin.

Les comités anti-marée noire et les Clin sont les principaux animateurs des manifestations qui vont se succéder pendant une semaine. Etudiants, jeunes travailleurs y trouvent spontanément un cadre pour exprimer leur révolte. Les lycéens sont particulièrement actifs, ils sont des milliers à manifester à Morlaix, Brest, Quimper, Châteaulin, Lesneven, Landerneau, à partir du 22 mars. Le lundi 27 mars, jour de Pâques, atteint un sommet. Dix-huit organisations, associatives, syndicales, politiques appellent à un rassemblement auquel participent de 15 000 à 20 000 manifestants.

Officiellement il s’agit d’une manifestation appelée par des organisations "responsables" qui demandent plus de moyens pour la prévention et qui exigent qu’aucun salarié ne perde de revenu du fait de la marée noire. La CGT, la CFDT, la FEN (Fédération de l’Education Nationale), qui sont les premiers signataires de l’appel, entendent bien ramener la mobilisation dans des chemins bien balisés. Peine perdue, le secrétaire départemental de la CGT a beau s’époumoner au micro, sa voix se perd sous le "mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain" repris par la foule. De façon inattendue, le 27 mars devient la première grande manifestation antinucléaire de Bretagne.

Le cortège à travers les rues de Brest est sagement suivi par tous mais quand la dislocation est annoncée 5000 personnes descendent vers la préfecture maritime de Brest réfugiée dans le château médiéval aux murailles imposantes qui garde l’entrée de la rivière Penfeld.

On ne peut pas parler de "débordement". C’est une autre manifestation qui commence. Une manifestation qui, déjà, remet en cause une société où produire et consommer est devenu la seule règle. Lycéens, étudiants, jeunes travailleurs, sont naturellement en tête avec les comités anti-marée noire, mais les parents, les anciens, suivent et ne montrent pas de réprobation quand les premières pierres volent vers les remparts aux créneaux desquels luisent les casques des CRS.

Et à nouveau les grenades offensives explosent dans les premiers rangs des manifestants ! Que craignent les autorités ? Nous ne sommes plus au temps des "bonnets rouges" où les paysans bretons armés de fourches étaient encore capables d’investir quelques forteresses. Il suffirait de classiques lacrymogènes pour écarter les plus hardis des murailles. Comment ne pas se souvenir de Malville et de la provocation orchestrée ! Les Clin devront à présent vivre avec la hantise des blessures graves ou de celle de la mort d’un manifestant.

Une contestation réfléchie :

La sympathie dont bénéficient les comités anti-marée noire est-elle une raison suffisante pour que les autorités souhaitent orchestrer une escalade dans la violence ? Il est certain que ceux ci sont d’une redoutable efficacité.

 

L’inconscience des autorités est spectaculaire. Premier réflexe : cachez cette horreur ! Les touristes vont bientôt arriver, il faut leur montrer des plages propres. En ce temps où le "service militaire" existe encore, des milliers d’appelés ont été réquisitionnés par l’armée pour nettoyer les plages. Ils ont été rejoints par toute une jeunesse étudiante et ouvrière accourue spontanément ou vivement encouragée. Peu importe que ce pétrole présente une forte teneur en benzène, produit volatil et hautement cancérigène.

Dans une conférence de presse, des militants du Clin de Landerneau témoignent. Sous la responsabilité de la municipalité de la ville, un groupe de bénévoles est allé démazouter la plage de Santec durant les vacances scolaires.

- Mercredi 5 avril : " arrivée à 9 heures sur les dunes du Theven. Une heure d’attente pour les gants. Remplissage de seaux et de sacs en plastique avec une mixture de mazout, de sable et d’algues rassemblés au moyen de racloirs. Aucune directive, aucun conseil. Au-dessus les pompiers arrosent les rochers et l’eau mazoutée dégouline, formant une mélasse dans laquelle nous pataugeons jusqu’aux chevilles, ce qui aggrave encore la situation. Manque de gros moyens : tracto-pelles, camions, tonnes à lisier...
- Jeudi 6 avril : le matin, sur une trentaine de bénévoles, huit manquent de gants et de cirés, deux n’ont pu travailler ( les cirés n’ayant pas été nettoyés la veille, comme promis par l’armée, ce qui vaudra à un militaire 20 jours d’arrêt...). Dans l’après-midi, faute de moyens d’évacuation du pétrole, l’armée fait creuser une large fosse dans le sable, on y vide les poubelles en espérant un pompage rapide mais le soir la marée la recouvre... Le lendemain la fosse se transforme en sables mouvants où une jeep s’enlise, puis un camion. On note que personne ne coordonne toujours le travail.

"Pour qui avons nous ramassé le pétrole sur cette plage ?" se demandent les volontaires. "Pour être un point rouge sur la carte d’Etat Major du plan Polmar ou pour permettre à certains de faire des articles de presse et des photos à bon compte ?

De nombreux collecteurs souffrent de nausées et de maux de gorge parfois violents. Les comités anti-marée noire vont être seuls à les informer du danger du benzène et des précautions à prendre. Les seuls aussi à demander un suivi médical. Peine perdue.

Mais les comités veulent également profiter de l’occasion pour faire un travail politique. Une "lettre ouverte à un volontaire" est distribuée à ceux qui vont partir, en particulier, de la gare Montparnasse à Paris.

"Tu vas partir en Bretagne, nous on en revient. Oui, là bas c’est terrible. Sur des centaines de kilomètres, ce pétrole noir, gluant, et puis l’odeur, et puis les milliers de bretons qui se demandent ce qu’ils vont devenir. Oui, il faut faire quelque chose et on comprend que tu aies voulu partir. Mais là-bas, rappelle-toi que ce pétrole n’est pas tombé du ciel."

Après une dénonciation du système économique qui produit les catastrophes, un appel est lancé à l’engagement militant :

" Dans le train qui va partir, discute un peu de tout cela. Et écoute nos propositions. Sur place, ne reste pas dans le ghetto des camps qui seront mis sur pied. Organise-toi avec des copains, avec des copines et créez un "Comité anti-marée noire" parmi les volontaires, sur les bases de la plate-forme des comités bretons. Et dès votre arrivée, prenez contact avec les comités anti-marées noires, avec les associations écologistes locales... Participez aux manifestations en tant que volontaires et, s’il le faut, arrêtez le travail de nettoyage pour cela. La lutte pour les indemnisations, pour que les pollueurs paient, pour que des mesures de sécurité soient prises à l’avenir, c’est au moins aussi important que de nettoyer les plages."

Ainsi parlent de jeunes militants à de jeunes volontaires. Le même discours sera tenu aux appelés présents. De quoi inquiéter la hiérarchie militaire en ces temps de lutte des objecteurs de conscience et de comités de soldats. Quand ils quitteront la Bretagne les appelés et les volontaires se souviendront de cet accueil chaleureux et de la complicité d’une jeunesse en lutte. Plusieurs, à n’en pas douter reviendront à Plogoff.

 


Ce n’est qu’un début...

A partir d’avril 1978, la mobilisation prend une nouvelle force. Les plages polluées et les manifestations réprimées ont fait naître un sentiment de solidarité qui traverse à la fois les générations et les positions sociales. EDF est à présent associée au clan des agresseurs extérieurs, celui des pollueurs des mers et des bétonneurs de paysages côtiers.

Aux films antinucléaires viennent s’ajouter ceux sur la marée noire. "Marée noire, Colère rouge" de René Vautier, le cinéaste de "Avoir 20 ans dans les Aurès", sera le support des multiples soirées d’information organisées par les Clin.

La marée noire a vu la création d’une multitude de groupes. Il faut les fédérer. L’idée germe d’un journal de liaison entre les Clin. Le premier numéro de "Nukleel" (mot breton, forgé pour traduire "Nucléaire") paraîtra en novembre. Le journal se fixe pour objectif d’être l’organe d’information dont les Clin ont besoin, mais aussi de "coordonner la lutte contre EDF". En dehors des moments d’actualité, il traitera de thèmes généraux : les lignes à haute tension, le nucléaire et la santé, le nucléaire et la sûreté, le nucléaire militaire, les luttes antinucléaires à l’étranger, le nucléaire et l’emploi. Pendant quatre ans, avec 15 numéros publiés, il sera présent à chaque phase de la lutte. Le succès est immédiat malgré la forme très artisanale du journal. La moyenne des ventes sera de 3000 exemplaires par numéro avec un record de 5000 pour le numéro consacré au nucléaire militaire

A Ploumoguer le Clin crée le premier GFA breton. Le modèle vient du Larzac. Un Groupement Foncier Agricole permet l’achat collectif de terres dans l’espoir qu’il sera plus difficile d’exproprier des centaines de propriétaires que quelques uns. L’intérêt est aussi de créer un réseau d’adhérents qui répondront présents quand la menace se précisera. Adhérer à un GFA est, à l’évidence, une démarche plus facile que celle d’adhérer à un comité. Même un Clin éloigné du site n’a aucune difficulté à placer plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de parts. En juin 1978, la démarche se concrétise par l’achat de deux hectares et demi de terre agricole sur le site prévu pour la centrale. La terre doit prouver sa valeur économique : elle est louée à un exploitant sympathisant. Il faut dresser le maximum d’obstacles devant l’avancée du rouleau compresseur.

Une course de vitesse s’est, en effet, engagée entre les antinucléaires et EDF. Les prochaines étapes seront une délibération du Conseil Economique et Social, suivie d’un avis du Conseil Régional. Le conseil Général du Finistère aura ensuite son mot à dire avant que l’état prenne sa décision. A Ploumoguer, on met deux nouveaux fers au feu : l’organisation d’une manifestation à Brest le 23 septembre, une rencontre avec les élus du secteur.

Le 8 août 1978, M. Le Hir, le maire de Ploumoguer reçoit dans sa mairie : MM. Bérest et Goasduff, députés du Finistère, M. Lombard sénateur, MM. Arzel et Cheminant conseillers généraux ainsi que tous les maires du canton. Des représentants des syndicats agricoles et du comité des pêches se sont joints aux élus. Le conseiller général du canton de Saint Renan, M. Cheminant rappelle d’emblée l’hostilité générale de la population. Les représentants des communes environnantes et des associations professionnelles abondent dans le même sens. L’Amoco-Cadiz et le secret gardé sur le plan Orsec-Rad reviennent de façon régulière dans le débat.

Les élus, membres du conseil régional, interviennent à leur tour. M. Arzel qui a eu la malchance de recevoir l’Amoco Cadiz sur les côtes de sa commune n’oublie pas, cependant, qu’il est également président de la chambre d’agriculture du Finistère : "pour mener à bien la politique d’installation des jeunes dans l’agriculture", Il faut, dit-il, une"source d’énergie" en Bretagne. Discours connu. C’est avec cet argument qu’on a laissé se développer une agriculture industrielle, effectivement gourmande en énergie mais dont la pollution gangrène en ce moment la Bretagne. Les "marées vertes" des algues pourrissantes ont remplacé les marées noires sur les plages. Dans le même temps, plus de la moitié des exploitations agricoles ont été éliminées.

M. Arzel souhaite donc une centrale mais il est catégorique : pas de ça chez moi ! Pas de centrale sur des terres agricoles (surtout si ce sont ses terres électorales). D’ailleurs, croit-il savoir de source "bien informée", Ploumoguer ne serait plus en tête sur la liste.

M. Bérest, député, également membre du conseil régional, est d’un avis proche : aucune décision ne peut être prise contre l’hostilité unanime de la population. Il est donc contre la création d’une centrale "dans ce secteur".

Le second député, M. Goasduff, a des contacts en "haut lieu". Il fait état de la récente proposition qu’il a faite au ministre de l’industrie d’une centrale munie "d’aéroréfrigérants secs" à Brennilis.

Brennilis, dans les Monts d’Arrée a été l’une des premières centrales nucléaires françaises. Construite pour fournir le plutonium nécessaire à l’arme nucléaire elle n’a vraiment jamais beaucoup produit d’électricité. Cependant c’est un site "nucléarisé". Il sera l’objet de phantasmes à répétition pendant toute sa carrière : surgénérateur, centre de retraitement, centre d’enfouissement de déchets radioactifs... Sa chance : le lac de retenue qui alimente la centrale est ridiculement petit et ne permet pas le refroidissement d’une unité de grande puissance. D’où l’idée "d’aéroréfrigérants".

M. Lombard, pour conclure la réunion, propose aux conseils municipaux et aux associations de prendre une délibération à transmettre aux membres du Conseil Economique et Social, à ceux du Conseil Régional, ainsi qu’au Préfet de Région pour signaler leur opposition à la construction d’une centrale nucléaire, précisons bien : à Ploumoguer !

La leçon de l’Amoco-Cadiz n’est pas perdue. Les élus savent que la mobilisation qui a gonflé dans la grande ville voisine ne retombera pas de sitôt. Mieux vaut se débarrasser du problème chez le voisin.

Les Clin ne sont pas dupes. La réunion du conseil économique et social est programmée pour septembre. Dès à présent une manifestation est décidée, à Brest, pour le 23 du même mois.

 

Chronique d’une lâcheté ordinaire

Le temps de la décision approche. La presse distille les bruits de couloir. Le premier, le conseil économique et social aura à se prononcer le 12 septembre. Première lâcheté : les élus abandonnent aux représentants du monde "économique" la responsabilité d’un choix derrière lequel ils pourront s’abriter. Officiellement le choix est orienté par un rapport du C.N.E.X.O (Centre National d’étude pour l’Exploitation des Océans) et de l’I.S.T.P.M (Institut Scientifique et Technique des Pêches Maritimes). Des "fuites" concernant ce rapport sont publiées dès le début du mois. Les sites de Tréguennec, Erdeven, Beg-an-Fry, seraient écartés par le C.N.E.X.O pour "l’importance des activités de pêche, la richesse planctonique et l’étendue de la tache thermique". L’I.S.T.P.M de son côté est plus précis. Il attribue à Ploumoguer la première place avec l’appréciation : "site non défavorable" ! Le moins qu’on puisse dire est que les "scientifiques" ne tiennent pas trop à se mouiller. Plogoff vient ensuite comme "site non défavorable mais réservé". Allez donc traduire !

Au fil des jours des informations font état d’un ordre qui pourrait être inversé. Les pressions occultes font leur effet. Plogoff veut montrer que, lui aussi, se prépare au pire et avant même la décision du C.E.S, une réunion préparatoire à la constitution d’un GFA est organisée.

Le verdict tombe le 12 septembre : c’est Plogoff ! Sur les 77 membres du conseil, 30 ont déserté. 28 se prononcent pour, 13 contre, 1 s’abstient et 5 refusent de voter.

A Plogoff c’est la consternation mais pas l’abattement. La résistance s’organise. Le GFA est créé dès le 15 septembre. La décision est prise de maintenir la manifestation prévue à Brest le 23 septembre mais de la transformer en la première étape d’une mobilisation de soutien de l’ensemble de la Bretagne à Plogoff.

En attendant on ne veut pas perdre de temps et un rassemblement est appelé pour le dimanche 17 septembre sur le site.

"Dernier combat pour une bataille perdue ? " titre "Ouest-France". Combien de fois les gens de Plogoff et les comités antinucléaires ne vont-ils pas entendre cette phrase !

Plogoff n’est pas seul.

Il faut que cette première riposte soit réussie. Jean-Marie Kerloc’h, le maire, réunit son comité de défense pour rédiger un "appel à la population" qui sonne comme une déclaration de guerre. Déjà des pétitions circulent, des affiches fleurissent un peu partout, lettres noires sur fond jaune :

" Avis aux conseillers généraux : centrales nucléaires, nous n’en voulons pas, nous n’en aurons pas ".

 

Les mots d’ordre de la manifestation sont arrêtés. Des classiques d’abord : " Notre député nous a trahis", ou encore "Non au nucléaire en Bretagne". Plus percutant : "Bretons, en 14 chair à canon, en 78 chair à neutrons ". Le ton est donné : cette fois on ne se laissera pas massacrer !

Le maire, ancien marin de la "Royale" prépare le déroulement du rassemblement dans le détail. On abordera le site de Feunteun Aod, lieu d’implantation prévu, à la fois par la mer et par la terre. Par la terre : départ de la mairie à 15h. Par la mer : tous les marins-pêcheurs de la région sont conviés à converger jusqu’au petit port de Feunteun Aod.

Les 5000 manifestants vont vivre un moment exceptionnel. En tête le drapeau tricolore. Les militants des comités devront s’y faire. Plogoff se veut républicaine. Elle a fourni, plus que d’autres, son contingent de marins d’état et de militaires. Elle se souvient, avec fierté, de son passé résistant, quand la Pointe du Raz était une base de débarquement ou d’embarquement pour les "combattants de l’ombre". Le drapeau tricolore sera son rempart face aux forces de répression.

Derrière, les slogans sont plus musclés. " Hier chair à canopinée. Combien de brestois sont allés à Plogoff ? Vous ne mobiliserez jamais les Léonards (habitants du nord Finistère, du "Léon") contre Plogoff. Arzano et Biarritz, pour eux, c’est la même chose ! Je n’ai jamais cru à Ploumoguer en raison de la proximité de Brest. Ce n’était pas souhaitable, du point de vue de l’EDF qui ne prendrait pas le risque d’une implantation à côté d’une grande ville".

Ce mépris, Jean-Marie Kerloc’h l’avait ressenti jusqu’à l’écœurement. "Plogoff est en deuil" dira-t-il à la lecture du verdict. Mais pas question de baisser les bras. Sans attendre la décision du conseil général du Finistère, dont il n’espère plus rien, il lance un avertissement solennel à ceux qui voudraient les contraindre à renoncer : "On peut d’ores et déjà être certain que les études sur le terrain ne se feront pas toutes seules".

Première provocation.

Le dernier épisode doit se jouer au Conseil Général du Finistère le 29 novembre. Sans attendre, le comité de défense de Plogoff décide d’organiser une manifestation à Quimper le samedi 18 novembre.

Rien ne laisse supposer que cette manifestation puisse être autre chose que celle, conviviale, qui s’était déroulée à Plogoff en septembre. Pourtant les manifestants découvrent une ville en état de siège. Après avoir rapporté les propos d’un quimpérois : "On n’avait pas vu cela depuis l’occupation", le journaliste du journal Ouest-France, qui couvre l’évènement, laisse s’exprimer sa stupéfaction :

"La préfecture du Finistère, samedi en début d’après-midi, avait les apparences d’une ville morte : rues aux trois quarts désertes et gardées par des CRS, parkings vides, grilles de la plupart des magasins baissées. Depuis quelques jours, il est vrai, les bruits les plus alarmants répandus dans la ville avaient fini par créer un climat de psychose générale : les manifestants étaient décidés à tout casser ; certains d’ailleurs seraient armés ; on annonçait la venue d’allemands, d’italiens et d’autres étrangers ; les affrontements avec les forces de l’ordre allaient être d’une violence extrême. On citait Malville et la manifestation antinucléaire de Brest en septembre qui s’est terminée par deux heures de bagarres de rue. On évoquait aussi le rassemblement des paysans bretons à Pontivy où les accrochages furent aussi sévères."

Il est vrai que tout a été organisé pour créer l’incident qui pourrait mettre le feu aux poudres. Les cars sont systématiquement arrêtés avant leur arrivée en ville par des policiers faisant étalage de leur arrogance. La délégation du Pellerin, en particulier, est empêchée d’arriver. Les fourgons blindés rangés bien en évidence aux entrées de la ville et le long des quais, constituent de véritables appels aux jets de pierre. Le piège de Malville va-t-il à nouveau fonctionner ?

Sur le lieu de rassemblement certains des organisateurs, effrayés, en viennent à conseiller à Jean-Marie Kerloc’h de renoncer au défilé et de donner l’ordre de dislocation. L’erreur serait fatale. Ce serait la meilleure façon de laisser des groupes livrés à eux-mêmes face aux policiers surarmés. Fort heureusement, le maire de Plogoff et le comité de défense gardent leur sang froid et c’est sur un ton bon enfant que le cortège gagne les quais de l’Odet face aux canons à eau braqués. En tête, les élus avec leurs écharpes. Beaucoup de jeunes, des familles parfois au complet. Une forêt de drapeaux et de banderoles et encore de nouveaux slogans à chaque fois plus ironiques.

Finalement, une manifestation sans incident comme l’avaient souhaité les organisateurs, mais aussi la révélation de la volonté du pouvoir politique de ne reculer devant aucun moyen pour arriver à ses fins.

"Manifestation pacifique, Manifestation dans la dignité", devait titrer la presse du lendemain, "on se demande encore si la présence d’un bon millier de CRS, de gendarmes et de policiers dans le centre et la périphérie de la ville n’était pas surtout destinée à faire perdre leur sang froid aux manifestants. Surtout que, en plus des bruits répandus, la fin de semaine avait été marquée par l’omniprésence des CRS dans les rues de Quimper"s’interrogeait un journaliste.

Et quand la nuit est tombée, la ville, "a lentement repris ses esprits, comme si elle sortait d’un rêve étrange et angoissant", devait conclure le journaliste déjà cité.

dernière farce.

29 novembre : nous y sommes. Le Conseil Général est enfin réuni pour la décision ultime. Jean-Marie Kerloc’h n’y assistera pas. Son cœur de maire a été malmené et c’est de sa chambre de l’Hôpital Laennec à Quimper qu’il suit, à distance, les évènements. L’offensive est menée par Guy Guermeur le député de Plogoff et du Cap. Il décrit le pactole qui se présente à portée de main : 6000 personnes à nourrir et à loger, 900 maisons à construire ou à aménager, des restaurants, des blanchisseries, des écoles... Il n’oublie pas le couplet sur la sécurité : "Tous les accidents les plus invraisemblables sont imaginés. Les moyens d’en interdire les conséquences sont multipliés, les sécurités en général triplées. Et si, malgré tout, le cœur nucléaire fondait, les canalisations du réacteur se cassaient, les circuits d’eau se mélangeaient, tout serait bloqué dans un cylindre de béton d’un mètre d’épaisseur, doublé d’une enceinte d’acier. La centrale peut résister à des tremblements de terre et recevoir le choc direct d’un avion à réaction, voire subir un attentat". Bref devait dire son collègue M. de Bennetot, industriel considéré par ses collègues comme le "spécialiste" de la question nucléaire : "Il y a moins d’accidents dans les centrales nucléaires que dans les fabriques de chapelets".

Inutile de commenter.

Le vote donne le résultat attendu : 25 voix pour, 18 contre, 2 abstentions. La gauche confirme son opposition. La plupart des élus de droite du Nord Finistère, défavorables à Ploumoguer ont à nouveau rejoint le camp des "pour". Chacun note, cependant, le courage de M. Cheminant, conseiller du canton de Saint Renan, qui ne craint pas de se désolidariser de ses amis politiques en votant contre la centrale. "Pour être en paix avec ma conscience", dit-il.

A l’hôpital, l’électrocardiographe de Jean-Marie Kerloc’h s’emballe quand il apprend le résultat :

"Qu’ils viennent avec leurs CRS, qu’ils approchent, ils me trouveront sur le terrain ! "

Le combat continue.

 


Une déjà longue histoire.

L’histoire de Plogoff ne commence pas en septembre 78 mais dès 1974, avec l’annonce d’une centrale nucléaire quelque part en Bretagne. Trois premiers sites sont retenus par le ministère de l’industrie : Beg-an-Fry, Erdeven et Plogoff. Par la suite, Ploumoguer sera ajouté à la liste et deviendra favori. Pour Plogoff, l’affaire débute, dans les faits, en 1976.

Début juin, une escouade d’ingénieurs et de techniciens de EDF se présente sur les lieux et annonce de futurs sondages. Plogoff ne perd pas de temps. Deux jours plus tard, sur l’initiative du maire, un comité de défense est créé. Le conseil municipal délibère dans la foulée : 18 voix contre, une seule abstention. Le maire prévient les autorités : si les techniciens veulent passer, il faudra le faire en force car ici ils sont attendus de pied ferme.

Les sondages doivent commencer le mardi 8 juin. Plogoff se retranche derrière ses barricades. Des petits-enfants aux grands-parents, les familles se relaient à chaque entrée de la commune. Les tours de gardes se succèdent toute la nuit par groupes de trente à quarante. Une deuxième journée se passe et une deuxième nuit. Le préfet a fixé rendez-vous au maire pour le jeudi. A la préfecture, des techniciens de EDF expliquent qu’un tout petit sondage n’engage à rien. On connaît la chanson, diront le maire et ses conseillers. Troisième nuit sur les barrages et victoire totale : pour "ne pas perdre de temps" EDF décide d’aller sonder ailleurs. Ils reviendront, promettent-ils. Cet "au revoir" durera deux ans.

Côté Plogoff on ne baisse pas la garde, le Comité de défense sera maintenu et se réunira tous les premiers mardis du mois. Campé sur ses positions, il attendra qu’on vienne sur ses terres avant de réagir à nouveau. Ce qui ne l’empêche pas de rester attentif à ce qui se passe dans tous ces "ailleurs" où la centrale baladeuse menace de se poser : Erdeven, le Pellerin, Ploumoguer.

Erdeven, lutter, informer, faire la fête.

Comme Plogoff, Erdeven, sur la côte morbihannaise apprend en 1974 que sa commune est menacée. Un Comité Régional d’Information Nucléaire (CRIN) est immédiatement créé. Régional car, d’emblée, ses animateurs savent qu’ils devront mobiliser l’ensemble de la Bretagne. Comité d’Information car, face au rouleau compresseur de EDF, il ne s’agit pas d’alimenter des paniques spontanées. Il est essentiel d’engager la lutte par le haut avec une population réellement informée. Expliquer la nature particulière de la pollution radioactive, relever tous les non-dits des arguments économiques avancés par EDF... Le CRIN de Erdeven se présente comme le modèle des Clin. Sa lutte annonce les grands rassemblements festifs avec la fête antinucléaire du 5 avril 1975 où se retrouvent 15000 participants. Beaucoup reviendront chez eux avec des idées plein la tête.

 

Une section du CRIN se crée dans le Cap-Sizun dès décembre 1974, suivie, en novembre de l’année suivante par la naissance de "Evit Buhez ar C’hap" (Pou

Le Cap est un territoire à part. Cette langue de terre qui s’allonge jusqu’à la Pointe du raz est aussi retranchée qu’une île. L’étranger y est accueilli, mais on s’y veut maître chez soi. Avec prudence, le CRIN y commence ses réunions d’information dès janvier. Pari gagné : à Cléden-Cap-Sizun, à Goulien, à Primelin, à Esquibien et, plus encore, à Plogoff, les réunions sont suivies par un public qui oscille entre 50 et 100 personnes. Poursuivant sur sa lancée, le CRIN organise un premier rassemblement le 13 juillet à la baie des Trépassés. Conférences, groupes musicaux, chanteurs, cadre fabuleux, tous ces ingrédients font une fête réussie qui attire 5000 personnes. Deux ans plus tard, la leçon ne sera pas oubliée.

 

Le Pellerin, la radicalité d’une lutte.

On ne peut comprendre Plogoff sans Le Pellerin. Déjà mobilisé depuis 1974, le site du Pellerin, sur la Loire près de Nantes, entre dans l’actualité nationale au moment où il subit l’épreuve de l’enquête d’utilité publique. A la fin du mois de mai 1977, le préfet de Loire-Atlantique réunit les douze maires des communes situées dans un rayon de 5 km autour du Pellerin. Objectif : leur donner les consignes pour l’affichage, dans leurs communes, des avis annonçant l’enquête. Refus catégoriques de sept d’entre eux, dont celui du Pellerin qui s’explique : "Une centrale nucléaire aurait pour effet de démanteler les structures de nos communes. Or, c’est précisément pour défendre ces structures que nous avons été élus". Le sous-préfet de Nantes, expédié sur les lieux pour procéder à l’affichage à la place des maires, y est attendu par des comités d’accueil. A peine affiché, l’arrêté préfectoral fixant le début de l’enquête au 31 mai est déchiré et brûlé.

Mardi 31 mai : l’enquête débute. Les registres d’enquête qui doivent être consultés en mairie n’y parviennent pas : des manifestants bloquent l’entrée des mairies. La préfecture inaugure la pratique des camionnettes gardées par la gendarmerie et baptisées "mairies annexes".

Jeudi 2 juin : à Couëron, commune séparée du Pellerin par la Loire, une quarantaine de manifestants envahissent la mairie et, après avoir neutralisé les deux gendarmes présents, coupent avec une cisaille la chaîne qui retient les registres. Ils servent ensuite à un feu de joie au milieu du marché hebdomadaire.

Vendredi 3 juin : suite à cette action, quatre agriculteurs et une agricultrice sont arrêtés à leur domicile et traduits, en flagrant délit, devant le Tribunal de grande instance de Nantes. Provocation bien réfléchie : ils sont maintenus sous mandat de dépôt jusqu’à leur procès qui doit avoir lieu le 10 juin à Nantes. La population est immédiatement avertie par haut-parleur. Un conseil municipal extraordinaire se réunit. Il assure les inculpés de son soutien.

Ce premier acte de "résistance civique" va décider de la réussite de la mobilisation. Brûler une poignée de circulaires administratives est l’exemple même de cette "non-violence active" qui exige, à la fois, courage et respect d’autrui. Courage car elle expose ses auteurs, seuls, face à la loi. Respect d’autrui car elle ne comporte aucune agression physique à l’égard de qui que ce soit. A Nantes, le procureur, craint la contagion. Action "gravissime", "actes de guérilla", dira-t-il, pour justifier le maintien sous mandat de dépôt des cinq agriculteurs.

 

"Nous refuserons le nucléaire par tous les moyens", répondront les opposants à la centrale, "Si nos méthodes ne sont pas légales, elles sont légitimes".

Vendredi 10 juin : jour de procès. La veille 1500 personnes se sont réunies devant le tribunal. Parmi elles, le Général de Bolladière, l’officier qui a refusé la torture en Algérie et qui s’est opposé aux essais nucléaires en Polynésie. " Il faut détruire le mythe de l’atome pacifique... Un gouvernement n’a que deux façons de s’imposer : la persuasion ou la répression. Il a choisi la seconde alternative.", regrettera-t-il. Avec lui, René Dumont, le commandant Cousteau, Haroun Tazieff, les maires de la région, apportent leur soutien aux inculpés. Au procès, Bernard Lambert président de la FDSEA de Loire-atlantique et fondateur des "Paysans Travailleurs" approuve une "sortie de la légalité" nécessaire à l’avènement d’un monde différent.

A 25 ans d’intervalle, José Bové et ses amis retrouveront les mêmes mots pour justifier la destruction, à visage découvert, de plants OGM. Le jugement, stupéfiant, nous ramène, lui aussi, à notre actualité : 8 mois de prison dont 6 avec sursis.

Le millier de manifestants qui attend devant le palais de justice réagit immédiatement. "Ils" veulent l’escalade, "ils" l’auront ! Une quarantaine de personnes se rendent à Saint-Jean-de-Boiseau et déchirent le dossier d’enquête qui s’y trouve. La réaction violente des gardes mobiles y fait trois blessés. Au même moment une radio pirate, "Radio libre 44", diffuse sa première émission sur le thème de la centrale et du procès, les Clin s’en souviendront au moment de créer "Radio Plogoff". 2000 personnes manifesteront encore à Nantes le 14 juin. Après des affrontements violents à Cheix-en-Retz, l’enquête se clôt le 11 juillet.

17 octobre 1978 : Il a fallu un an au Conseil d’Etat pour se décider. L’avis est favorable. Dès le lendemain, les conseils municipaux du Pellerin et de Cheix-en-Retz démissionnent. "Les électeurs m’ont assigné une mission de défense de leur terre, non la gestion d’un immense chantier de béton" déclare le docteur Villaine, maire du Pellerin. La dernière délibération des deux conseils sera un jumelage avec Plogoff. Le maire du Pellerin sera présent avec une importante délégation de sa commune à la manifestation du 19 novembre à Quimper malgré l’obstruction des forces de l’ordre qui tenteront de les empêcher d’arriver !

17 décembre 1978 : Il faut relancer la mobilisation. La dernière manifestation a rassemblé des milliers de marcheurs du Pellerin à Nantes le 28 octobre. Sur le thème "non à la centrale, oui à la vie" une opération de débroussaillage, labour, semailles est organisée sur le site. Une délégation de Plogoff est présente au milieu des 7000 participants. La communauté d’action entre les communes situées aux deux extrémités de la Bretagne historique, n’est pas un simple mot.

11 janvier 1979 : c’est fait ! La déclaration d’utilité publique signée par le premier ministre, Raymond Barre, a été publiée au journal officiel. Le ministre a poussé la provocation jusqu’à attendre le dernier jour légal pour cette parution. Le tocsin et les sirènes d’alarme retentissent sur les bords de Loire, les inscriptions sont repeintes sur les routes, les conseils municipaux se réunissent, la résistance s’organise !

11 mars : On a pris son temps mais le résultat est là. Malgré la pluie, 8000 manifestants sont présents à Nantes pour une manifestation qui dépasse les frontières du pays nantais. Un bon millier viennent de l’Ouest breton sous la bannière de Plogoff. Des délégations de Flamanville, de Gravelines, de Chinon, de La Hague, ont également fait le déplacement. Les pouvoirs publics cherchent à nouveau à exploiter les quelques incidents de fin de manifestation. Sans succès.

28 mars : une localité inconnue de Pennsylvanie fait soudain la une de l’actualité mondiale : "Three mile Island". Un incident majeur s’est produit sur la centrale PWR présente sur ce site. Une pompe du système de refroidissement de la centrale s’est rompue. De l’eau radioactive a envahi le bâtiment, des gaz radioactifs s’en échappent. Le système de secours fonctionne mal, la température et la pression montent à l’intérieur du cœur, l’ordre est donné d’évacuer cette vapeur dans l’atmosphère. Une augmentation de la radioactivité est notée jusqu’à 25 km de la centrale, elle a été multipliée par mille dans l’enceinte. Pour la purger, 100 000 litres d’eau radioactive sont déversés dans la rivière Susquehanna qui longe l’usine et alimente les villes situées en aval. Aucun danger, diront les officiels !

Le 30 mars, une nouvelle fuite est détectée. Il n’est plus possible d’en ignorer les conséquences. Consigne est donnée aux habitants distants de 16 km de la centrale de rester enfermés chez eux. Dans un rayon de 8km, il est demandé d’évacuer les femmes enceintes et les enfants. Les écoles sont fermées. Une photographie reprise par le journal Ouest-France, montre une jeune femme quittant sa maison avec son enfant dans les bras. Dans un geste dérisoire et émouvant à la fois, elle lui a recouvert la tête d’un torchon, avec l’espoir de le protéger des radiations. Sans nul doute, les habitants de Plogoff et du Pellerin, lecteurs du journal, auront compris le message.

Au Pellerin on fait les comptes. La centrale de Three mile Island n’a qu’une puissance de 900 Mw. Les quatre tranches prévues au Pellerin sur la même technique correspondraient à 5200 Mw. En Pennsylvanie on est inquiet pour les 680 000 habitants résidant à 50 km de la centrale, mais autour du Pellerin, ils seraient 935 000 dans la même situation.

Le docteur Villaine, maire du Pellerin, est persuadé que, pour sa commune, le moment est crucial : " c’est le moment où jamais de mettre le paquet. Les faits démentent ce qu’on a pu nous raconter, et ce n’est pas le robot "virgule" qu’on a vu à la télévision qui me rassurera. On ne peut que déplorer l’affaire de Pennsylvanie, mais c’est pour nous une chance. Désormais, il doit être évident pour tous que la construction de telles centrales doit être arrêtée non seulement en Basse-Loire, mais partout." Le maire, dans la foulée, introduit un recours devant le Conseil d’Etat, visant à annuler le décret d’utilité publique.
La ville de Nantes agit de même : "faudra-t-il encore une nouvelle catastrophe pour que l’appel des Nantais et de leurs élus soit entendu ? ", déclare son représentant.
Après avoir dénoncé "l’électro fascisme", la SEPNB, par la voix de Jean-Claude Demaure, estime que "désormais la balle est dans le camp des élus ; il faudra qu’ils cessent d’être assis entre deux chaises, deux motions, deux congrès."

 

Le Pellerin a gagné !

Rapide retour sur la décision du Conseil d’Etat du 17 octobre 1978. A y regarder de près, cet avis "positif" était assorti de tant de "à condition que" et de "si", que, si on savait lire, il ressemblait plutôt à un "non" déguisé. Il faut dire que les conseillers avaient eu connaissance d’une note interministérielle sur la sécurité nucléaire, transmise par les services de Raymond Barre, qui laissait rêveur. Qu’on en juge :

"Sur le plan psychologique, la situation créée par un accident d’origine nucléaire dans une opinion publique très sensibilisée à ces questions pourrait être difficilement maîtrisable. "

Après avoir analysé le degré de pollution qui résulterait de la fusion du cœur d’une centrale et la formation d’un "panache" radioactif, la note concluait que, face à une situation de ce genre :

"Il serait indispensable, dans un premier temps, et avant le passage du panache, d’éloigner la population exposée à son action dans un rayon d’au moins cinq kilomètres, voire de dix en l’absence d’un confinement efficace de la population ; le reste de la population serait invité à s’abriter sur place en appliquant éventuellement telle ou telle mesure complémentaire de protection."

Dans un rayon de 10 km autour du Pellerin on trouve déjà 50 000 habitants. Ils sont 435 000 à 20km et près de 1 million à 50 km !

20 avril 79 : C’est gagné ! "Compte tenu de la proximité de l’agglomération nantaise, le gouvernement a demandé des études complémentaires concernant le site du Pellerin".

Pour amortir la reculade le site est déclaré "simplement retardé" et non pas définitivement abandonné. Mais personne n’est dupe. Dès le lendemain des incidents de Pennsylvanie, le site du Pellerin avait déjà disparu des cartes officielles distribuées par EDF à la presse. La résistance et la vigilance des gens du Pellerin avaient payé.

A Plogoff, la leçon sera retenue.

 


La tension monte.

Les articles de presse ne suffisent pas, il faut toucher chacun à domicile. Une plaquette verte, couleur écologie, est diffusée dans chaque foyer finistériens sous le titre " Le projet de la centrale nucléaire de Plogoff - 25 questions -25 réponses ". 220 000 plaquettes sont distribuées. "Quel est le coût de cette opération, qui a fourni le fichier qui sert à la diffusion ?" interroge le parti socialiste dans une lettre ouverte au préfet.

Qu’apprend-t-on dans cette plaquette qu’on n’ait déjà entendu ? Que Plogoff aura sa cité de logements EDF, son complexe sportif comme à Avoine, sa piscine couverte comme à Saint-Laurent- des Eaux, sa mairie monumentale comme à Pierrelatte. Mais allez dionc savoir pourquoi, à Plogoff on préfère les galets de la grève et les bruyères de la côte. En réponse, le journal "Oxygène", édité par la Société pour l’Etude et la Protection de la Nature (SEPNB) sortira un numéro spécial, même couverture verte, même présentation, mais bourré d’informations et d’humour corrosif. Le journal des CLIN ne sera pas en reste avec une planche dessinée de Nono, le dessinateur qui dessine plus vite que son ombre, témoin amusé de toutes les luttes bretonnes.

On y apprend aussi que Plogoff porte sur ses épaules l’avenir de l’économie française. En effet, si le nucléaire a été choisi c’est parce qu’ "il ouvre de nouveaux débouchés à l’exportation et permet un nouvel essor industriel". ou, pour être encore plus précis, parce que "l’expérience acquise dans la mise en œuvre de cette technologie et l’extension actuelle des débouchés sur le plan international ouvrent des perspectives intéressantes aux techniques françaises qui contribueront à améliorer notre balance commerciale".


La France championne de la dissémination.

On ne saurait être plus clair. C’était le temps où les centrales, et les armes, se vendaient comme de banales savonnettes. Le temps où on n’était pas choqué de voir le réacteur nucléaire Osirak construit en Irak, avec l’aide de la France, être détruit par les "mirages" que la France avait vendus à Israël. C’était le temps où les États-Unis, l’URSS, la rance et l’Allemagne se battaient pour alimenter en technologie nucléaire les futurs états "voyous".

Nul, alors, ne faisait mine de s’inquiéter de voir l’Iran et l’Irak, regorgeant de pétrole, vouloir à tout prix produire de l’électricité d’origine nucléaire. L’Inde, Israël, mais aussi l’Afrique du Sud de l’apartheid, la Libye, la Syrie, le Pakistan, la Corée, la Chine... tous étaient présentés comme des clients forts pacifiques et forts honorables. Personne, cependant, ne pouvait ignorer que leur objectif final était la réalisation d’armes nucléaires qui leur permettraient, un jour, de parler d’égal à égal avec les "grands". Ils sont au moins dix dans le monde à y être parvenus et à posséder, au surplus, les missiles balistiques qui vont avec.

 

Professeurs et médecins enrôlés.

Retour à Plogoff. Comme si les parents ne suffisaient pas, il faut s’attaquer aux enfants. Les professeurs des lycées sont bombardés de livres, d’affiches, de plaquettes de diapositives. L’inspecteur d’Académie du Finistère adresse une missive aux enseignants du département :

"Le 9 octobre dernier, je vous ai transmis une lettre de l’Académie de Rennes, sur les conférences proposées aux élèves de vos établissements : "Comment résoudre les problèmes de l’énergie". A la suite d’une entrevue que j’ai eue dernièrement avec M. le chef de Centre de l’E.D.F de Quimper, je suis en mesure de vous apporter quelques informations d’ordre essentiellement pratique".

Suit, la date des conférences et le contact de la conférencière, une enseignante du collège de Plougasnou recrutée par l’association "Ouverture sur la vie". Le nom de l’association ne laisse pas imaginer que la seule vie qui l’intéresse est celle des centrales nucléaires. Elle est "aidée financièrement" par différents organismes dont le ministère du travail, le CEA et, naturellement, EDF... On ne se presse pas pour inviter ses conférenciers dans les classes ? La circulaire de l’inspecteur d’Académie du Finistère engage les établissements à obtempérer ! Les enseignants auront une réaction saine : leurs portes resteront fermées.

La propagande ne se refuse aucun terrain. Les clients sont accoutumés à trouver chez leur pharmacien le bulletin "Les informations de la santé" distribué gratuitement par le "club pharmaceutique d’éducation pour la santé", vocable qui cache un quelconque lobby de l’industrie pharmaceutique. Le numéro qui paraît, au cours de l’année 1980, est d’une nature particulière. Sous le titre "La radioactivité et la vie", il est uniquement consacré à l’apologie des centrales nucléaires. Illustrations toutes extraites des documents EDF, texte dicté par le ministère de l’énergie. Pas un mot sur les dangers de l’irradiation, de la contamination ou de la surexposition aux rayons X. Les pharmaciens auront bientôt la surprise de voir les militants des Clin venir leur proposer une lettre de contre-information à mettre à la disposition de leurs clients. L’effet sera radical : le bulletin "info santé" disparaîtra rapidement des comptoirs des pharmacies. Dans le même temps le journal "Nukleel" sortira un spécial "Nucléaire et Santé" qui sera proposé aux médecins pour l’information de leurs clients dans les salles d’attente. Certains l’adopteront.

 

Chacune des initiatives de EDF et des pouvoirs politiques renforce la détermination et élargit le cercle de la contestation. Ainsi se construit un véritable réseau de résistance.

 

Rassurés quant à leur capacité à s’opposer à la propagande officielle, le comité de défense de Plogoff, les Clin et les comités, ne peuvent imaginer que les prochains coups viendront de ceux qu’ils supposaient être leurs alliés.

 

Au milieu des récifs.

22 février 1979. Georges Marchais, secrétaire général du Parti Communiste fait l’honneur de sa visite aux bretons. La tournée commence par une rencontre avec les journalistes à Rennes. Au programme, l’Europe. Il faut s’opposer par tous les moyens à l’entrée des grecs, des espagnols et des portugais. Morceau d’anthologie internationaliste :

" L’entrée dans la Communauté de l’Espagne, du Portugal, de la Grèce, aura des conséquences lourdes pour la construction et la réparation navales, l’industrie électronique et l’agriculture. Espagnols, Portugais et Grecs ont une main-d’œuvre payée deux à trois fois moins qu’en France. La concurrence sera dure pour l’industrie et les produits bretons". Un journaliste fait remarquer l’intérêt de l’intégration européenne pour les ouvriers espagnols, portugais et grecs. La réponse est prête : "Je suis comptable et responsable des ouvriers français ! ".

Pourquoi Georges Marchais trouve-t-il si important de venir agiter, devant les yeux des travailleurs bretons, le chiffon rouge de l’étranger menaçant leurs emplois ? En réalité une raison bien plus sérieuse justifie cette visite : la question du nucléaire.

Laissons à d’autres le soin d’analyser l’attachement des dirigeants du Parti Communiste pour l’industrie nucléaire. Disons qu’à cette époque il était sans nuances. Illustration : en octobre 80, Georges Marchais ira à La Hague, ce temple des temps nucléaires, révéler les cinq commandements du parti pour "faire du nucléaire un atout pour la France". Parmi ceux ci la poursuite du retraitement et la mise en oeuvre des surgénérateurs "moyen extraordinaire de revalorisation de l’uranium et du plutonium".

Engagement sincère.

En Bretagne, la consigne semble être mal passée. En tête du cortège des 15 000 manifestants rassemblés à Brest le 23 septembre 1978, et aux côtés de Jean-Marie Kerloc’h, le maire de Plogoff, se trouvaient les élus communistes du Nord-Finistère.

Au sein même de la manifestation, les jeunesses communistes distribuaient un tract : "Non au nucléaire en Bretagne", affirmaient-ils. "L’implantation de centrales (comme en RFA ou aux USA il y a quelques années) présente de nombreux dangers : protection de la population, stockage et élimination des déchets, centrales qui ne sont rentables qu’une dizaine d’années, les réactions nucléaires qui ne sont pas toujours maîtrisées... On ne peut pas se permettre de faire courir ces risques là à la population".

"NON LE NUCLEAIRE N’EST PAS INDISPENSABLE EN BRETAGNE" insistaient-ils en larges lettres et en précisant que "les élus communistes, parce qu’ils sont restés fidèles à leur position de refus de 75" refuseront de voter en faveur de la centrale de Plogoff.

Le secrétaire de la fédération du Finistère du PCF confirmait leurs propos : "Les conseillers régionaux communistes ne changeront pas leur position. Nous sommes opposés au tout nucléaire qui est dangereux et ne sert pas les intérêts de la population... Proposer une centrale à Plogoff, c’est démentiel. Partout nous allons développer la campagne contre les centrales".

Dans les faits, les militants communistes de la région de Plogoff et du Cap, sont parmi les plus actifs. Présents dans les comités mais aussi sur les barricades quand il le faut. Faisons leur le crédit de la sincérité : comment, pour un militant communiste, ne pas éprouver la satisfaction de se trouver au sein d’une mobilisation réellement populaire.

Il était vraiment urgent que la direction du parti vienne y mettre bon ordre.

Normalisation.

Georges Marchais est donc à Rennes, ce 22 février. Inutile de finasser, il faut que les choses soient claires : "La Bretagne ne peut échapper au nucléaire et si le site de Plogoff convient, je suis pour". Le propos sera répété tout au long de son "Tro Breizh" (son tour de Bretagne). A Carhaix, municipalité communiste, il enfonce le clou : "Les Bretons n’ont pas que des qualités... ils ont trop souvent voté à droite et ils votent maintenant trop social-démocrate".

Retenir : le danger, ce sont d’abord les socialistes. "Les Bretons intelligents savent désormais où est la vérité" conclut-il.

Tout cela se termine à Brest par une "Grand-messe" devant 2000 partisans parmi lesquels se sont glissés, malgré un filtrage serré, quelques antinucléaires peu avares en quolibets.

Naturellement, Plogoff est en état de choc : "Nous considérons que de tels propos, proférés par un responsable du parti communiste se disant au service du peuple et défendant les intérêts et les aspirations des populations locales sont inadmissibles. Faut-il rappeler à Georges Marchais que la quasi-totalité de la population de Plogoff et du Cap-Sizun a dit et dira non à la centrale nucléaire ? ". Il faut dire que le coup est rude. On se souvient encore que Louis Le Roux, conseiller municipal à Brest, conseiller régional, membre du comité central, s’était fait, il y a peu, une gloire de son vote négatif an Conseil Régional. Plus tard, le maire communiste de Carhaix et conseiller général en faisait autant au Conseil Général du Finistère. Comment ne pas réagir en lisant maintenant, dans la presse, leurs déclarations en faveur de la centrale.

Quand la secrétaire de la section de Plogoff du parti communiste fait, à son tour, volte face, la coupe déborde et un rassemblement houleux se produit spontanément devant son domicile.

Par sa voix, la section de Plogoff du PCF avait, de multiples fois, exprimé son soutien à la lutte contre la centrale. Personne n’avait oublié la réunion organisée à Plogoff par les communistes le 25 septembre 1978 dès l’annonce du choix effectué par le Conseil économique et social. Le comité de défense, les Clin, la population, avaient répondu à l’invitation. La salle Perherin avait fait le plein. Autour des militants locaux, tout ce que le département comptait en personnalités communistes était présent. Robert Pechanski, physicien nucléaire à Saclay et membre du Comité Central, apportait même la caution scientifique du Parti.

Forts de la position de leurs élus et représentants, les militants locaux du PC s’étaient résolument jetés dans la bagarre. Difficile ensuite de déserter et de rentrer dans le rang sans provoquer quelques réactions. La brutalité des déclarations de Marchais était d’abord une agression à l’égard des militants de la base de son propre parti. Personne, cependant, ne souhaitait faire de ceux-ci des boucs émissaires. La première réaction épidermique ne fut en aucun moment encouragée et resta sans lendemain.

Pourtant, dans les hautes sphères du PC, l’idée germe d’une provocation qui ferait passer Plogoff pour un repère d’exaltés.

André Lajoinie, président du groupe communiste à l’assemblée, est désigné pour aller sur place laver l’affront à la tête d’une délégation d’élus et responsables locaux. A Plogoff on comprend que la tentation sera forte, dans un réflexe déjà éprouvé, de lever des barricades et de bloquer les entrées de la commune. La complicité des forces de l’ordre ira-t-elle jusqu’à affronter les manifestants ? Sera-t-il possible d’éviter quelques pierres sur les carrosseries des visiteurs ? Dans tous les cas de figure, Plogoff, la commune qui refuse son entrée au chef d’un groupe parlementaire, se verra mise au pilori.

Dans une réunion commune avec les Clin, une alternative non-violente est imaginée qui devrait mettre les rieurs et les démocrates du côté de Plogoff. Il n’y aura pas d’affrontement car il n’y aura personne. La consigne est claire : le long de la route, les téléphones fonctionneront pour annoncer l’arrivée des intrus. Au signal chacun rentrera chez soi.

Les choses se passent comme prévu. Escortée par les voitures de la gendarmerie, la délégation traverse des bourgs déserts où la vie s’est retirée derrière des volets clos. La discipline et le calme des gens de Plogoff impressionnent les journalistes présents. "Qu’a voulu prouver le PC en revenant sur les lieux de ses provocations répétées ce jeudi 12 février ? ", s’interroge Pierre Duclos, directeur du "Canard de Nantes à Brest".

Le calme de Plogoff contraste avec la réaction déchaînée de André Lajoinie dans la conférence de presse qu’il donne après son excursion sur les routes du Cap. Frustré par l’échec de sa provocation, il évoque " la terreur semée à Plogoff par des bandes aux méthodes fascistes". Il ne sait plus où arrêter l’escalade verbale : "Nous ne permettrons pas que des émules d’Hitler recommencent sous quelque prétexte que ce soit". Que sait-il de Plogoff, interroge le journaliste. Certainement pas que cette terre a donné les premiers français libres embarqués vers l’Angleterre, qu’elle a servi de refuge et de port d’embarquement aux aviateurs alliés abattus par la DCA, qu’elle a caché les résistants transitant entre la France et Londres, qu’elle en a payé le prix. Lajoinie mesure-t-il à quel point il a détruit, ce jour là, l’image de son parti ?

Naturellement les Clin sont unanimes à dénoncer la trahison. Ils constatent rapidement qu’ils auront, à présent, des adversaires, non seulement dans les sphères du pouvoir, mais aussi sur le terrain. Cela se traduira par des affiches lacérées ou recouvertes de slogans dénonçant le "retour à la bougie". Parfois même par des menaces physiques les soirs de collage. Dans leur masse, cependant, beaucoup de sympathisants et adhérents du PC resteront favorables à la lutte antinucléaire. Celle ci devra, par contre, se priver de leur présence active. Beaucoup en garderont le regret d’une occasion manquée.

Une position mi-chou, mi-chèvre.

Le virage communiste est pain béni pour les socialistes. Les communistes sont chez eux dans les ports du Sud Finistère. Les fêtes du "parti" sont des moments rares qui voient "l’Internationale" résonner au dessus des coiffes bigoudènes affairées autour des stands. Charles Tillon, le chef de la résistance communiste, a fait ses premières armes à Douarnenez où il a mené la célèbre grève des "penn sardin", ces employées des conserveries rassemblées derrière le drapeau rouge des luttes révolutionnaires. La ville est, depuis ce temps, fidèle au PC. Sur le même secteur, le parti socialiste commence à lui faire une concurrence de plus en plus efficace.
Louis Le Pensec député socialiste sud-finistérien, était présent au premier rassemblement antinucléaire de Brest. Il ne cache pas son hostilité à la centrale. La défection de Georges Marchais donne à son parti l’occasion de capitaliser la contestation. Sans doute, aussi, les socialistes se souviennent-il de la diatribe contre le vote "social-démocrate" des bretons. Le communiqué qu’ils font paraître n’est pas tendre :

"Les socialistes bretons ont pris acte de la nouvelle position exprimée par le secrétaire général du parti communiste français, qui vient désormais faire chorus avec ceux qui plaident la soumission à la fatalité du nucléaire.
Après l’atome militaire, c’est l’atome civil qui rejoint maintenant, dans la logique du virage à 180°, la doctrine des communistes français. On imagine sans peine la surprise des conseillers régionaux, généraux et municipaux communistes de Bretagne qui, il y a quelques semaines à peine, se sont tous prononcés contre la centrale de Plogoff.
Le parti communiste vient de déclarer forfait, dans le débat antinucléaire. Les socialistes, quant à eux, continueront à refuser le chantage aux coupures d’EDF et à proposer des solutions concrètes, pour une alternative poussée, notamment sur les énergies nouvelles, les économies d’énergie et une société de moindre gaspillage." (Ouest-France, 24-25 février 1979).

Contre la centrale les socialistes ? En Bretagne certainement. En ce qui concerne les niveaux supérieurs, on le croira jusqu’à ce que Michel Rocard vienne éclairer notre lanterne. Lui aussi s’est lancé dans un "Tro Breizh" électoral. Il est au meilleur de sa forme et en compétition avec Mitterrand pour la candidature de son parti aux présidentielles. Il est chez lui en Bretagne où ses partisans règnent sur toutes les instances. Mais c’est aussi un "présidentiable" qui doit calmer leurs ardeurs militantes. Le 4 mai, à Brest, au siège du parti socialiste, il reçoit la presse pour une déclaration en forme de douche froide :

"Le nucléaire, moins on en fait, mieux on se porte. Mais je ne suis pas persuadé qu’on puisse ne pas en faire du tout. On ne pourra pas éviter un peu de nucléaire... Le parti socialiste ne donne pas de consignes d’opposition, chaque fédération restant juge de son attitude. Mais nous soutenons la Fédération du Finistère quand elle s’oppose à l’implantation d’une centrale sur son territoire".

De retour à Paris, il ira plus loin dans le renoncement en "adjurant ses amis écologistes d’avoir une vision globale" des problèmes énergétiques. C’est à dire, en bref, d’accepter le nucléaire.

En attendant, ce sont ses amis socialistes bretons qui lui répondent. La section socialiste du Cap-Sizun se déclare "indignée" par la phrase de Michel Rocard. Ses "amis écologistes" ne sont pas en reste. La coordination antinucléaire bretonne estime que, "par rapport aux propos tenus par Michel Rocard, ceux de Georges Marchais huit jours plus tôt avaient au moins le mérite d’être clairs". Les Clin et comités Plogoff invitent les militants de ces partis à la résistance : " Nous disons " Non à tout nucléaire" et invitons tous les militants socialistes, communistes ou autres à dénoncer les contradictions de leurs partis et à rejoindre dans leurs luttes sur le terrain les comités antinucléaires en vue de proposer une alternative au nucléaire fondée sur le développement des énergies renouvelables, les économies d’énergie et la suppression du gaspillage."

Le PSU-Bretagne constate, de son côté, que "en huit jours, les deux grands partis de la gauche traditionnelle jettent les masques" et que "Rocard répète avec des roses ce que Marchais avait jeté avec brutalité à la tête des antinucléaires". L’UDB (Union Démocratique Bretonne) ironise "Ptêt ben qu’oui, ptêt ben qu’non" et constate, elle aussi, que Rocard et Marchais c’est blanc-bonnet et bonnet-blanc.

Matraqués par la propagande de EDF et du pouvoir giscardien, trahis par les partis de gauche... comme si la situation n’était pas déjà assez compliquée, le mouvement antinucléaire devra, en plus, compter avec les bombes.

Nuits bleues.

14 janvier 1979, une explosion détruit deux pylônes de la ligne à haute tension sortant du poste de connexion de la centrale nucléaire de Brennilis. La vieille Graphite-gaz ne produit poussivement que ses 70 Mw mais elle a été un maillon essentiel de la course à la bombe nucléaire. Elle reste un symbole fort et, surtout, la rumeur court d’un possible surgénérateur sur le site.

L’action est revendiquée par le FLB-ARB (Front de libération de la Bretagne, Armée Révolutionnaire Bretonne) qui déclare vouloir combattre EDF de façon déterminée "ainsi que les notables qui travaillent à préparer les gens à l’arrivée des centrales". En réaction à Malville, l’action violente bénéficie d’une relative tolérance de la part de la population. Les cibles du FLB sont attentivement choisies, les bombes n’ont jusqu’à présent pas fait de victimes, elles répondent à la violence policière. C’est pourtant une spirale dangereuse, nul ne sait quels drames elle peut annoncer. Aucune provocation n’est d’ailleurs à exclure. On a parlé, ici et là, d’attentats provoqués, ou au moins encouragés, par certains organismes de sécurité. Les méthodes utilisées contre Greenpeace et le Raybow-Warrior ne datent pas de Charles Hernu !

A peine Georges Marchais et Michel Rocard ont-ils tourné les talons que cinq bombes explosent à nouveau le 6 mars à deux heures du matin. Trois visent les locaux de EDF à Paris, Brest, Guingamp. Deux visent les forces de l’ordre : une à la gendarmerie de Brest, la dernière au commissariat des renseignements généraux de Saint-Brieuc. Une sixième a été désamorcée à Lannion.

Les attentats ne sont plus simplement symboliques. A Paris, une cavité de plusieurs mètres carrés a été creusée dans le mur de l’agence située rue de Vienne. Les vitres et les vitrines du quartier ont volé en éclats. A Lannion le dispositif de mise à feu qui a été découvert était un mécanisme d’horlogerie réglé sur 2 heures et relié à une poubelle pleine d’explosifs. Les dégâts auraient pu être considérables. A Brest, le siège de EDF est pulvérisé. A la gendarmerie la charge a explosé à 5 mètres du lieu où se trouvait le planton de permanence. Les militants antinucléaires savent que si le pire se produit, leurs adversaires n’hésiteront pas devant l’amalgame.

Le dos au mur.

Un observateur attentif aurait toutes les raisons de considérer la situation des antinucléaires comme critique. EDF utilise sa puissance financière pour acheter l’influence des élus, attirer l’adhésion des milieux socioprofessionnels et saturer la population de sa propagande. Les partis de la droite gouvernementale et le parti communiste les combattent, le parti socialiste pratique le double langage et les dirigeants des centrales syndicales gardent leurs distances. Pour tout arranger, les groupes tentés par l’aventure de la violence viennent perturber leur message.

Pourtant, s’il veut avoir une chance de gagner, le mouvement antinucléaire a besoin de l’approbation et du soutien actif de la masse de la population. Difficile équation.

Fort heureusement les comités Plogoff ne se posent pas ces questions. Ils avancent.

 

Oxygène et fête à Feunteun Aod

Au début du mois de mai 79, Jean-Marie Kerloc’h réunit le comité de défense pour un état des lieux. Le GFA compte déjà une dizaine d’hectares en gérance ; 1420 porteurs de part disséminés sur toute la France et même à l’étranger ; 134.681 F (20 500 euros) bloqués sur un compte au Crédit Agricole. Il faudra bientôt installer une activité agricole sur un terrain depuis des décennies livré aux ajoncs. L’idée d’une ferme-bergerie est avancée. Une date est retenue : celle du 3 juin, journée internationale contre le nucléaire. On en fera une "marche d’oxygénation" qui partira du bourg pour atteindre le site. Des milliers de ballons portant le sigle "danger radioactif" seront lâchés, ils testeront la diffusion du nuage nucléaire qui, comme à Three Mile Island, serait émis de Plogoff en cas d’accident.

La fête du 3 juin est une réussite. Plogoff est au rendez-vous de la mobilisation mondiale : 15000 personnes vont reprendre le chemin de Feunteun Aod. Le grand moment sera pourtant, fin août, l’inauguration de la bergerie.

L’idée de la bergerie a fait son chemin. Le GFA n’est pas très riche mais le Larzac est là pour rappeler que le travail militant remplace l’argent. Naturellement il n’est pas question d’élever une magnifique "cathédrale" comme celle que des milliers de mains ont dressée pierre par pierre à la Blaquière sur le plateau du Larzac. Il faut donner rapidement la mesure de la détermination des opposants à la centrale. Un bâtiment agricole classique suffira.

Pendant trois semaines, jeunes et moins jeunes, hommes et femmes se font terrassiers, maçons, charpentiers et bientôt, un bâtiment d’une vingtaine de mètres de longueur s’abrite derrière un talus. Plus tard une haie sera plantée. Naturellement, la construction n’a fait l’objet d’aucune demande de permis de construire.

L’inauguration a lieu le 25 août. 10 000 personnes sont au rendez-vous. Les sandwichs, les soupes de poisson, les gâteaux bretons, les "fars" et les "kouign-aman" sont rapidement avalés par la marée humaine qui se presse aux stands. Les badges, les auto-collants font entrer l’argent dans les caisses et surtout 130 nouveaux porteurs de parts du GFA portent le total à 2000. Parmi les visiteurs, des gens du Cap et de Bretagne mais, déjà aussi, des sympathisants venus intentionnellement d’autres régions ou même de l’étranger.

Jean-marie Kerloc’h est entouré des élus de la région quand il coupe le ruban vert de l’inauguration. Des élus socialistes mais aussi Michel Mazéas, maire communiste de Douarnenez qui, après une visite à Three Mile Island, ne peut plus cacher ses doutes. Dans la foule, également, deux représentants du Larzac qui annoncent le futur jumelage des deux sites et une jeune femme indienne, militante antinucléaire aux USA, venue à Douarnenez pour exposer les problèmes de son peuple. Chants, danses et musique prolongent l’après midi. La journée se termine par un fest-noz sur la place de la mairie.

 

EDF reprend les hostilités en septembre. Un pavé pesant ses trois kilogrammes arrive sur le bureau des maires, des responsables syndicaux, des chambres consulaires et des journalistes. On y trouve, décrit, un trou de 24 hectares, 17 millions de tonnes de rochers à extraire, 400 000 mètres cubes de béton, 50 000 tonnes d’armatures métalliques, 750 000 tonnes de coffrage et 13 milliards de francs. Des chiffres et encore des chiffres qui finiront par donner le tournis et ramener de vieux réflexes.

 

Résister à la tentation.

Le 13 novembre les maires du Cap Sizun se réunissent en mairie de Plogoff pour mettre au point le principe d’une coopération intercommunale au cas où...

" Les choses sont très claires, répète Jean-marie Kerloc’h, nous nous sommes prononcés contre la centrale, nous sommes toujours contre et le resterons. Mais, si elle doit venir, elle viendra cette centrale. Ce n’est pas nous qui pourrons hélas ! empêcher cela. Alors il nous faut adopter une position commune".

Stupeur à Plogoff.

Comment ? Le capitaine abandonne le navire au moment où s’annonce la tempête ? Les manifestations devant la mairie se font houleuses. Le maire convoque un conseil municipal pour le dimanche matin à 10heures.

Le conseil est dramatique, la tension accumulée dans une résistance tous-azimuts se libère, les amis d’hier se déchirent. Jean-marie a bien un crâne de breton têtu, il persiste et demande un vote de confiance : 12 approuvent sa démarche, cinq sont contre. Que les opposants démissionnent ! Exige-t-il. Refus de ceux-ci qui estiment représenter la pluralité des opinions existant dans la population et s’indignent de la prétention du maire à vouloir un conseil municipal "à sa botte".

Les Clin sont atterrés. Vont-ils devoir affronter un nouvel ennemi au sein même de la commune ? "Le langage du profit n’est pas de mise, disent-ils. Nous ne sommes pas là pour gérer un cimetière mais pour agir avec tous les porteurs de parts du GFA, bretons, français et étrangers ; avec tous ceux qui ont travaillé à la bergerie ; avec tous ceux qui luttent dans notre région et ailleurs. Plogoff n’est pas seul. Il y a, à travers le monde, un vaste mouvement de gens qui ont pris conscience du danger et qui luttent pour la même cause... Pour nous la lutte antinucléaire ne peut reposer sur une seule personne. C’est un large mouvement de masse. Aucun compromis. Aucun double langage. Nous refusons le nucléaire et aucun chantage ni aucune promesse n’entameront notre détermination. La lutte continue à Plogoff comme ailleurs".

Coup de théâtre. Le maire, ses trois adjoints et sept conseillers démissionnent dans le but de provoquer une réélection. Les cinq conseillers critiques pensent avoir la population pour eux ? " C’est le verdict populaire qui décidera qui a tort, qui a raison dans cette affaire" explique le maire.

Jean-marie Kerloc’h est fatigué. Marin retraité de la "Royale", il est entré à la mairie en 1965 pour se retrouver maire en 71 "sans avoir rien brigué", dit-il. En 77 il était reconduit mais pour des ennuis de santé il pense à démissionner. Déjà il avait dû suivre la réunion du conseil général de son lit d’hôpital. Il ne comprend pas la manifestation et les insultes devant son domicile. "Ils n’ont jamais fait cela au domicile ou devant la permanence du député ou de l’ancien conseiller général qui, pourtant, se sont prononcés pour la centrale ! ". Comment ne voit-il pas qu’il n’y a rien de plus violent qu’un amour déçu ?

La situation est délicate pour la préfecture. Si le préfet refuse ces démissions, les conseillers devront les reformuler par lettre recommandée. La démission deviendra alors effective dans un délai de un mois et de nouvelles élections devront se tenir début janvier. Le problème est qu’au même moment doit démarrer l’enquête d’utilité publique. On imagine sans mal la tension d’une campagne électorale en pleine enquête. Le préfet dénoue la crise en refusant la dissolution complète du conseil. Seuls les 11 postes des démissionnaires seront remis au vote. Dès lors Jean-marie Kerloc’h et ses amis estiment que le jeu n’en vaut plus la chandelle. Si la population ne peut pas choisir entre ses opposants et lui, autant rester. Par contre le maire abandonne la présidence du comité de défense car, dit-il "Ce que je regrette surtout, c’est d’avoir pris la direction du comité communal antinucléaire ; une telle responsabilité n’était pas compatible avec la gestion de la commune".

Sage décision. A tout pouvoir, il faut un contre-pouvoir. Le comité de défense de Plogoff se donne une nouvelle présidente, Annie Carval, une jeune femme paisible et déterminée qui, lancée brutalement dans l’arène, fera preuve d’une clairvoyance et d’un courage exceptionnels.

Jean-marie Kerloc’h n’aura aucun mal à retrouver l’estime de ses concitoyens. Son obstination à ne pas reculer d’un pied devant les mesures d’intimidation, son attitude déterminée face aux forces de répression, en feront l’un des symboles forts de la lutte. Les Clin et les comités Plogoff poussent un soupir de soulagement. Rien de plus fort qu’une solidarité qui survit à l’épreuve.

 

Le décor est planté.

Au moment où l’enquête publique va démarrer, jetons un coup d’œil sur les acteurs de la pièce. Au centre, le comité de défense de Plogoff et le conseil municipal. Autour, les Clin et Comités Plogoff mais aussi les associations de protection de l’environnement, les associations de consommateurs ainsi que la multitude de tous ceux qui, pour des raisons diverses, ont mis leur énergie au service de ce combat. En face, la machine politique et administrative, la préfecture, les forces de l’ordre.

Les Clin.

A juste titre, la publicité faite autour des longues journées de résistance de Plogoff a mis sur le devant de la scène la population de Plogoff, son comité de défense, son maire et son conseil municipal. Le rôle des Clin a été moins visible. C’était leur choix. Ils ont pourtant été un des facteurs essentiels du succès.

Qui sont-ils ? Nous en avons montré la création avec le CRIN de Erdeven, les premiers CRIN de Cornouaille puis les Clin de Ploumoguer, Brest et Landerneau. Ils sont bientôt 70 à 80 comités qui couvrent toute la Bretagne. Chacun regroupe de 10 à 50 militants mobilisables à tout instant.

Leur première caractéristique est la jeunesse de leurs adhérents.

Les plus âgés ont autour de trente ans. Ils avaient entre 20 et 25 ans dans les années 68. Ils ont l’expérience des manifestations improvisées, des occupations d’usines et de bâtiments administratifs, des distributions de tracts, des collages d’affiches organisés dans l’urgence. Ils ont accompagné, en pensée et en actes, les travailleurs de LIP reprenant en main leur destin. Ils ont résisté à la militarisation avec les paysans du Larzac. Paysans, ils se sentent avant tout des travailleurs de la terre. Jeunes travailleurs et militants syndicalistes, ils ont secoué les vieilles routines des actions catégorielles et retrouvé la tradition des luttes anti-hiérarchiques. Ils attendent encore le second souffle de la fête qui, en 68, leur a embrasé l’imagination. Ils ont un métier, parfois de jeunes enfants. A 35 ans, ils apparaissent déjà comme les « vieux » du mouvement.

Les plus nombreux sont encore étudiants ou affrontent leurs premières années de "vie active". Ils se sont rôdés au hasard des mouvements lycéens qui, depuis 10 ans, entretiennent une agitation constructive. Ils ont connu des moments forts comme ceux de la lutte contre les "lois Debré" qui les ont vus défiler avec un entonnoir retourné sur la tête. Les plus jeunes sont encore lycéens. La catastrophe de l’Amoco Cadiz et les comités anti-marée noire ont été leur porte d’entrée dans la mobilisation antinucléaire.

Les Clin se sont organisés sur un mode « libertaire ». Ils ne sont pas déclarés en préfecture. En leur sein pas de conseil d’administration, pas de président, même pas de porte-parole. Tout se décide en assemblée générale. Les fonctions pratiques, secrétaire, trésorier, sont tournantes. Le même esprit structure la coordination régionale des comités : le secrétariat est confié à un groupe local renouvelé chaque année. Quand Plogoff est venu remplacer Ploumoguer en tête du palmarès des sites nucléaires, le Clin de Ploumoguer, riche de son expérience, s’est vu confier ce premier secrétariat régional. Quand l’enquête publique est venue concentrer la mobilisation sur Plogoff, le Clin de Plozévet, dans le Sud-Finistère a pris le relais. Cette organisation large, bien structurée, fonctionnant au consensus vivra sans heurt pendant toute la durée de la lutte. Son absence de représentation " officielle " sera un élément d’efficacité. Personne sur qui faire pression, personne avec qui négocier un compromis " politiquement raisonnable ". Pas de longs et inutiles débats pour dégager une " ligne politique ". Une seule volonté : s’opposer à la centrale. Une méthode : s’informer et informer.

Informez vous !

 

Une affiche de Alain Le Quernec, affichiste quimpérois, figure dans les collections de plusieurs musées d’art moderne. En gros plan, le visage d’un homme. Le flash qui l’éclaire suggère qu’il est déjà trop tard. En dessous, en bandeau, le même personnage dans l’attitude connue des trois singes de la tradition asiatique. L’un a les mains sur les oreilles, l’autre sur les yeux, le dernier sur la bouche. Surtout, ne rien entendre, ne rien voir, ne rien dire.

Le message au sommet de l’affiche n’est pas un slogan. Il invite à refuser la fatalité, à écouter, à regarder, à parler :

"Nucléaire, Informez vous !".

La popularité des Clin devra beaucoup à ce choix d’informer et d’abord de se former.

Un premier manifeste des Clin de Bretagne est rédigé à Ploumoguer en décembre 1975. Il résume la philosophie du mouvement en une seule phrase : nous sommes tous des experts !

- Nous sommes tous des experts scientifiques. Nous irons rechercher l’information là où elle se trouve et la diffuserons à tous.
- Nous sommes tous des experts politiques. Nous allons choisir nous-mêmes la façon dont nous voulons vivre.

La Bretagne est l’une des dernières régions à avoir subi la convoitise de EDF. Ailleurs, des comités ont déjà fonctionné, des réseaux d’informations se sont mis en place. Les Clin sauront utiliser cette expérience.

L’expérience des réseaux scientifiques d’abord. Celui, par exemple, du GSIEN (Groupement de Scientifiques pour l’Information sur l’Energie Nucléaire). L’initiative est venue de scientifiques de l’université de Paris-XI (centre d’Orsay). Inquiets du contenu du programme électronucléaire décidé en 1974, ils sont particulièrement révoltés par le contenu contestable du rapport expédié par le ministre d’Ornano à tous les élus locaux concernés par des projets de centrale. Ils décident donc de publier une plaquette sur les "risques et dangers du programme électronucléaire" qui tentera de rétablir l’équilibre. Ce premier document sera une mine pour les militants, il sera suivi d’une publication périodique, la "gazette du nucléaire" et d’un livre publié aux éditions du Seuil, "électronucléaire-danger". Les tables de presse des Clin en diffuseront des centaines. Leurs auteurs seront régulièrement invités.

L’expérience des réseaux syndicaux est également d’une aide précieuse. Les syndicats de l’énergie CFDT, en particulier. Présents au cœur du système, ils fournissent une information puisée à la source. L’ouvrage qu’ils publient en 1975, "L’électronucléaire en France", sera dans la bibliothèque de chaque militant.

L’expérience des réseaux militants est la plus précieuse. A Fessenheim, à Malville, à la Hague, des groupes ont déjà déblayé le terrain. Leurs revues, leurs modes d’actions peuvent être exploités.

 

Au fur et à mesure des compétences s’affirment. Un Clin du Nord Finistère, par exemple, a décidé d’inviter ses concitoyens à de véritables "cours du soir". Une conférence, cela s’oublie. Les participants sont priés de venir avec leurs questions mais aussi avec leurs cahiers et leurs crayons pour prendre des notes. Cinq dates :

Jeudi 8 mars 79 : Quels sont les différents types de centrale nucléaire ? Quelles pollutions produisent-elles en fonctionnement normal ? Quels sont les accidents possibles ?
Jeudi 15 mars : Les déchets radioactifs. Le problème du retraitement (La Hague).
Jeudi 22 mars : Les lignes à haute tension. Leur impact sur l’activité économique. Leur impact sur la santé.
Jeudi 29 mars : Les énergies nouvelles, renouvelables et non-polluantes. Leur avenir.
Jeudi 5 avril : Le nucléaire militaire.

Les séances commencées à 18heures durent une heure et demie. Les exposés "laisseront la majeure partie du temps aux questions et aux échanges", précise l’article d’invitation. Et surtout, "aucune connaissance préalable n’est nécessaire" ajoute-t-il.

Et cela marche. Du lycéen au retraité, 40 à 50 personnes participent au cycle de cinq cours.

 

Voir : Quand le CLIN de Landerneau donnait des cours du soir.

 

La pratique se répand et les "formateurs" improvisés tournent de commune en commune. Sentiment étrange, après avoir affronté les chemins brumeux des Monts d’Arrée, de Cornouaille ou du Léon, que d’ouvrir la porte du seul local resté éclairé dans le bourg pour recevoir l’accueil chaleureux d’une cinquantaine de personnes venues en voisins pour une "veillée" de nature très particulière.

La parole partagée.

Parfois, dans les réunions, l’information vient de la salle.

C’est par exemple le témoignage d’un médecin. Un de ses patients, embarqué sur un sous-marin nucléaire, a subi une irradiation accidentelle. Hospitalisé dans un centre de "convalescence" de la marine il n’en est pas revenu. Sa veuve n’a jamais pu avoir communication de son dossier. Secret militaire.

C’est, encore, un artisan électricien qui a longtemps servi au CEA, version militaire. Il témoigne, en 1978, avoir participé à l’expérimentation d’obus à forte pénétration dont la tête était constituée d’uranium 238 "appauvri". Le choc contre les cibles fait fondre l’uranium qui s’enflamme. L’oxyde d’uranium obtenu est ramassé "à la petite cuiller" par des appelés mal informés tandis que le sol n’est parfois recouvert que d’un simple jet de goudron pour fixer les particules. Il ne supportait plus les risques, il a quitté l’armée.
Nous écoutons. Le propos semble sincère, le témoin très compétent en matière de nucléaire, mais il nous est difficile d’imaginer une telle irresponsabilité.

 

Pourtant... 1991, première guerre du golfe. On découvre que de nombreux soldats anglais et américains de retour dans leurs foyers sont victimes d’une étrange maladie. On note, en particulier un nombre élevé de cancers. Fortement soupçonnés : les obus perforants à tête d’uranium 238.

L’Uranium 238, encore appelé "uranium appauvri", est un sous produit de l’industrie nucléaire. On sait que l’uranium "naturel" est pour l’essentiel de l’uranium 238 contenant 0,7% d’uranium 235. C’est cet uranium 235, susceptible de donner des réactions explosives, qui est utile à la fabrication d’armes ou de cœurs de centrales. Il faut donc "écrémer" l’uranium pour obtenir un produit plus riche en isotope 235. Le "déchet" de cet enrichissement est de l’uranium qui ne contient plus que 0,3% d’isotope 235. Des milliers de tonnes de ce produit encombrent les sites nucléaires. Qu’en faire ?

On l’a d’abord utilisé comme lest. Les ouvriers de l’arsenal de Brest qui ont travaillé sur le "Penn Duick" de Tabarly s’en souviennent : ils devaient porter un dosimètre car la quille du bateau était constituée d’uranium 238. Sa forte densité lui vaut également la fonction de lest pour équilibrer les ailes d’avions de ligne. Le problème est que ce corps s’enflamme vite. Quand un Boeing de la compagnie El Al s’est écrasé sur une banlieue d’Amsterdam, les responsables de la compagnie ont reconnu que l’appareil portait 390 kg d’uranium appauvri dont 150 kg ont été vaporisés dans l’incendie qui a suivi, contaminant les quartiers voisins. A la suite de ce crash, 850 habitants du quartier où le Boeing s’est écrasé ont dû être traités pour des "maladies inhabituelles". (Bruno Barillot - Uranium appauvri - un dossier explosif. Golias. 2001).

Mais l’uranium 238 est aussi un métal très résistant qui a, de plus, la propriété de s’enflammer après l’impact. D’où l’idée de l’utiliser comme "pénétrateur" dans les obus incendiaires antichars. Pendant la première guerre du golfe on estime que 940 000 cartouches de 30mm en uranium appauvri ont été tirées par les avions A-10 américains et 14 000 munitions de 105 et 120mm tirées par les chars. Au total 300 tonnes d’uranium ont ainsi été répandues dans le désert irakien. (sources : Bruno Barillot)

Le phénomène s’est reproduit en Bosnie et au Kosovo où 40 000 projectiles à l’uranium appauvri ont été tirés par l’aviation américaine. Naturellement, les militaires au sol n’ont pas été informés des dangers qu’ils couraient à s’approcher des points d’impacts et, encore moins, la population civile.

L’uranium 238, en plus d’être radioactif, est comme beaucoup de métaux lourds, un poison violent. Ces guerres "chirurgicales" étaient, en réalité, des guerres "sales" dont les premiers effets ont été constatés sur les soldats et qui empoisonneront pendant longtemps les populations "libérées".

Retour en 1978. Autre témoignage, celui d’un jeune ouvrier chauffagiste. Ayant devancé l’appel au service militaire afin de "voir du pays", il est envoyé sur les îles de Polynésie. Un essai nucléaire mal dosé ravage l’atoll de Fangataufa, il y est déposé avec une équipe de jeunes militaires pour tracer une piste d’atterrissage. Il se souvient de la poussière soulevée par les bulldozers et de la chaleur qui les obligeait à rester en short et chemisette. Il se souvient surtout de l’arrivée du premier avion et du débarquement des "spécialistes", en combinaison blanche et masque à gaz, bardés d’appareils de mesure. Rapatrié, il a été démobilisé sans examen ni dossier médical.

 

16 novembre 2002 : une réunion dans la commune de "La Martyre" dans le Nord-Finistère. L’association des "vétérans des essais nucléaires" qui s’est créée l’année précédente, plus de trente ans après les essais, recueille des témoignages. Devant la caméra qui l’enregistre, Jean-Henry Bouffard, retraité de la marine se souvient :

" La pire des bombes a été Canopus, dans l’atoll polynésien de Fangatoffa en 1968. 400 fois Hiroshima... Les poissons et les cocotiers ont tous grillé. La piste d’atterrissage a fondu. A 10 km, j’ai filmé le champignon. En short et en sandalettes. Au moment de l’explosion on tournait juste le dos pendant 10 secondes."
Et les témoignages se succèdent dans la salle où ont pris place plus de 200 vétérans ou leurs veuves. A la tribune l’amiral Sanguinetti sait de quoi il parle : il y était. A ses côtés, Simone de Bollardière, épouse du général de Bollardière militant actif contre les essais nucléaires en Polynésie.
Les vétérans se battent d’abord pour ne pas mourir dans l’indifférence. Aujourd’hui les cancers les rattrapent. Ils espèrent beaucoup du projet de loi déposé par Marie-Hélène Aubert, députée verte, afin que l’état français exprime un message fort " vis à vis de tous ceux et celles qui ont eu à subir des séquelles sur leur santé et celle de leurs descendants du seul fait de leur participation aux expériences nucléaires de la France".

Les associations s’engagent.

Peu après la création de leur comité, les militants d’un Clin du Nord Finistère ont la surprise d’être contactés par le représentant local de "L’Association Pour la Protection des Salmonidés en Bretagne" (APPSB)

Nucléaire et saumon même combat ?

Il apporte avec lui, en plus d’un montage de diapositives illustrant les premiers méfaits de l’agriculture industrielle en Bretagne, une réflexion déjà avancée sur les méfaits du "productivisme". Les questions que se pose l’association vont "bien au-delà de la simple réflexion sur le poisson". C’est tout un mode de vie qu’il faut remettre en cause. Une société avide de profit à court terme, "une technocratie qui n’a foi que dans la technique aveugle, assurée qu’indéfiniment elle apportera des solutions aux erreurs qu’elle ne cesse d’accumuler, n’est plus acceptable" déclare son représentant.

Paradoxal : des "pêcheurs à la ligne" sont parmi les premiers à faire une analyse politique clairvoyante du monde qui s’annonce. Parmi les premiers à comprendre que le mépris de l’environnement traduit un mépris de l’homme. Une philosophie résumée dans leur slogan :

"Quand le poisson meurt, l’homme est menacé".

Devenue depuis "Eau et Rivières de Bretagne", l’association est aujourd’hui incontournable pour tout ce qui concerne les problèmes de pollution de l’eau, des sols et de l’air. En 1976, il lui fallait une bonne dose de courage intellectuel pour s’engager dans la lutte antinucléaire. Dans un article du 4 octobre 1978, son président et membre fondateur, Jean-Claude Pierre explique ce choix :

" Toujours plus. Voilà le maître mot et notre soif d’énergie n’est en fait que la conséquence d’une boulimie généralisée qui traduit peut-être quelque secrète angoisse...
Des biens de consommation sans cesse plus nombreux, et plus sophistiqués, des performances technologiques accrues, mais pendant le même temps de moins en moins d’air pur, d’eau pure, de silence : le gaspillage érigé en système...
Aujourd’hui nous sommes mis en échec par le lisier et les nitrates et demain nous maîtriserions le plutonium ?" ( cité dans "Les Rivières m’ont dit" - Jean Claude Pierre -)

Juste retour des choses, les Clin participeront aux débroussaillages de rivières organisées par l’APPSB. Ainsi celui de juillet 1977 sur l’Elorn. Il s’agit de nettoyer 2,5km de rivière qui étouffent sous la végétation. Les riverains ne coupent plus les arbres des rives. Hier bois de chauffage, ils sont, aujourd’hui, sans valeur. La lumière ne pénètre plus jusqu’à l’eau. La rivière meurt. Tout cela, les centaines de militants arrivés en renfort l’apprendront sur le terrain de la bouche de pêcheurs chevronnés qu’ils n’imaginaient pas avoir, un jour, l’occasion de côtoyer. Plusieurs de ces militants, venus à l’écologie par le nucléaire, comprendront la multiplicité des combats pour l’environnement et rejoindront, en retour, l’association.

Le 13 février 1979, une bouffée d’air pur enrichit la presse périodique bretonne. Un nouveau mensuel est né : "Oxygène"

A l’origine, une poignée de jeunes militants de la SEPNB. Si l’APPSB s’est déjà taillée une belle réputation, elle la partage avec la SEPNB (Société Pour l’Etude et la Protection de la Nature en Bretagne). L’association a été créée par des universitaires soucieux de s’opposer à la destruction accélérée des milieux naturels. Ils seront les premiers à faire vivre la notion, encore obscure, "d’écologie". Leur compétence reconnue leur permet d’obtenir la création de "réserves naturelles" qui seront autant de pôles de résistance à partir desquels ils pourront tenter la reconquête de l’espace habité. L’association dispose déjà d’une revue trimestrielle "Penn-ar-Bed" (Bout du monde) qui fait le lien entre ses 3000 adhérents. "Oxygène" sera ouvert à toutes les associations amies et à tous ceux qui souhaiteront se rassembler "à ce nouveau carrefour des luttes écologiques (pollution, urbanisation sauvage)". Ce sera un journal de combat, "un combat qu’il convient de mener quotidiennement, simplement par souci de dignité humaine..." Et l’éditorial précise : "Nous ne cautionnerons pas plus des choix énergétiques (nucléaire) qui hypothèquent notre avenir de nantis, que le gaspillage des richesses du tiers monde ou les politiques productivistes.". Ce sera aussi un journal "comme un autre", mis en forme de façon professionnelle, proche de l’actualité, avec des rubriques régulières, bien illustrées (l’humour de Nono, Yffic, Goutal et des autres dessinateurs bretons sera mis à contribution). Avec les Clin, le courant passera et la connivence sera permanente. Dans l’éditorial du numéro spécial consacré à l’enquête publique à Plogoff, Yves Le Gal, directeur du centre d’études marines de Concarneau et directeur de la publication, restitue au combat de Plogoff sa véritable dimension :

"Ce n’est pas en prolongeant l’agonie de systèmes de production et de consommation complètement dépassés que l’on abordera, avec tous les atouts, le XXIéme siècle. Aujourd’hui, beaucoup de bretons ont compris ce que commencent à deviner quelques technocrates introduits aux meilleures écoles, que la formidable poussée de la croissance, vécue au cours des vingt dernières années était... un accident de l’histoire".

Propos tenus en 1980... On ne parlait encore ni d’effet de serre, ni de développement durable.

ÉCoordination des Clin, APPSB (devenue "Eau et Rivières de Bretagne"), SEPNB (devenue "Bretagne Vivante") constituent déjà un beau trépied. Les associations de consommateurs viennent également en renfort.

La CSCV (confédération syndicale du cadre de vie) et la CSF (confédération syndicale des familles) savent à quel point le chauffage "tout-électrique" lié au programme nucléaire, est ruineux pour les familles modestes. Elles savent aussi que la destruction de l’environnement naturel atteint en premier lieu ces familles. La plage, la pêche à pied, les sports nautiques, sont les premiers loisirs de ceux qui n’ont pas les moyens de rejoindre les paradis ensoleillés. Associations d’éducation populaire rodées à la démocratie de proximité, elles sont révoltées par le mépris affiché pour les habitants concernés par les projets de centrale. Leur place est tout naturellement aux côtés de Ploumoguer puis de Plogoff.

C’est un "front syndical" d’un genre nouveau qui se forme. Un "front citoyen" qui réussit à s’extraire des problèmes catégoriels pour défendre l’intérêt général. Un "front convivial" qui oublie toute concurrence entre associations pour s’enrichir par l’action commune.

Plogoff occupé.

Entre le 31 janvier et le 14 mars. Telles sont les dates choisies pour l’enquête d’utilité publique.

Dès le 9 janvier Jean-Marie Kerloc’h et Pierre Guével, maire de Primelin, brûlent, sur la place de la mairie de Plogoff, les dossiers de synthèse que le préfet leur a adressés courant décembre.

14 janvier : Première et timide contre-attaque des pouvoirs publics. Les gérants du GFA sont traduits en justice pour la construction de la bergerie sans permis de construire. "Le permis, c’est moi qui l’ai donné" dira le maire de Plogoff. "Vous n’en aviez pas le droit", répond le procureur de la république qui demande la destruction du bâtiment mais qui, fataliste, ne fixera pas d’astreinte à la démolition. "De deux choses l’une", dit-il, "ou bien les choses iront d’elles mêmes et la région retrouvera son caractère sauvage, ou bien les bulldozers se chargeront de la démolition". Sage décision. Sans que les choses soient vraiment allées "d’elles mêmes", la bergerie est toujours là, au milieu des landes "sauvages".

15 janvier : Désaffectés depuis plusieurs mois, les locaux de l’ancien petit séminaire de Pont-Croix ont été réquisitionnés pour abriter les gendarmes mobiles venus, avec 15 jours d’avance, faire régner l’ordre républicain. Ils y gagneront le surnom de "petits séminaristes". Mauvais départ !

20 janvier : Les maires, adjoints et conseillers municipaux des communes du Cap, se sont réunis en assemblée générale à Plogoff. 100 présents. "Ma meilleure réunion depuis cinq ans" devait déclarer Jean-Marie Kerloc’h. Décision unanime : c’est sur les flammes d’un "tantad" (un feu de joie) et au son du tocsin que débutera l’enquête.

22 janvier : "Je vous requiers de procéder dès ce jour et avant le 22 janvier16 heures, aux formalités d’affichage des arrêtés d’enquête conformément au code des communes". Ainsi a parlé le préfet Jourdan dans un courrier adressé aux maires du Cap. A 16 heures tapantes des gendarmes se présentent devant les maires concernés et les informent du fait que le sous-préfet Goudard sera en mairie le lendemain avec mission d’afficher les arrêtés.

Une soixantaine de personnes ont accueilli les gendarmes, ils seront plus nombreux demain. A Pont-Croix on a vu arriver un convoi de 19 camions bâchés accompagnés "d’estafettes" et de "méharis". On annonce sept escadrons soit 400 gendarmes.

23 janvier : "Ils sont venus de nuit comme des voleurs", dira plus tard Jean-Marie Kerloc’h. A 4h20 du matin le sous-préfet Goudard, accompagné d’une trentaine de camions chargés de gardes mobiles, a affiché sur les volets de la mairie, à la lumière de torches électriques, l’avis d’enquête d’utilité publique. Opération commando. 20 camions stationnés au pont du Loc’h, lieu stratégique à l’entrée de Plogoff, pour couvrir les arrières. 9 camions en avant garde avec le sous-préfet. Face à eux : la cinquantaine de personnes d’un comité d’accueil. Bousculades, concert de klaxons : le sous-préfet ne prend pas plus de quelques minutes pour afficher l’arrêté et le photographier avant qu’il ne soit arraché et déchiré. Il fallait que force reste à la loi. La mascarade ne fait que commencer.

25 janvier : Mgr Barbu, évêque de Quimper et de Léon, a adressé une lettre aux chefs de paroisse de la région du Cap-Sizun en réponse à l’émotion suscitée par "l’occupation de "Saint-Vincent" de Pont-Croix par un détachement de gendarmes mobiles". Nous avons été réquisitionnés, explique-t-il en publiant l’arrêté du préfet Jourdan : "Je vous requiers de fournir dans les locaux de l’ancien petit séminaire de Pont-Croix, l’hébergement des forces de l’ordre requises pour le maintien de l’ordre éventuel dans le cadre de l’enquête d’utilité publique relative au projet de construction d’une centrale électronucléaire à Plogoff". Message reçu Monseigneur, nous ne confondrons pas la matraque et le goupillon.

27 janvier : Une délégation de Flamanville, avec Didier Anger, est venue rencontrer le comité de défense. "Nous avons joué le jeu de l’enquête publique", disent-ils, "une large majorité s’est prononcée contre le projet. Un mois plus tard, l’enquête obtenait un avis favorable". De toutes façons, expliquent-ils, les travaux avaient commencé avant même la déclaration d’utilité publique. Avec EDF, la seule loi est celle du plus fort. "Ne faites pas comme nous, faites comme ceux du Pellerin, les seuls à triompher". Il y a bien longtemps qu’à Plogoff on en est persuadé.

28 janvier : Un nouveau convoi d’une quinzaine de véhicules accompagnés d’un hélicoptère est arrivé à Pont-Croix où stationnent déjà quatre escadrons de 75 gendarmes mobiles. Trois escadrons supplémentaires sont basés à Saint-Guénolé et Pont-Labbé.

A Quimper, le préfet Jourdan, adepte de la méthode "Jannin", semble vouloir préparer un nouveau Malville : "s’il y a des entraves matérielles sur les routes, je m’efforcerai de les vaincre", déclare-t-il à l’occasion d’une conférence de presse.

29 janvier : " Le ciel est bas et au crachin depuis deux jours, à la pointe de Bretagne" écrit Théo Le Diouron dans le journal Ouest-France. "Dans le Cap, ce sont des heures difficiles que l’on s’apprête à vivre... il règne depuis plusieurs jours une bien étrange atmosphère."

30 janvier : A 9h45 le capitaine de gendarmerie commandant le Groupement de Quimper se présente sur la place de Plogoff porteur du dossier de l’enquête qui doit commencer le lendemain. Un comité d’accueil a été réuni à la hâte : le maire, ses trois adjoints, la présidente du comité de défense et une trentaine de membres du comité. Sans avoir obtenu la signature du maire sur le bordereau de réception du dossier, le capitaine de gendarmerie repart, un autocollant antinucléaire sur le capot de sa voiture.

A 15h30 les maires des communes voisines sont arrivés. Le drapeau breton a été haussé au dessus du drapeau tricolore. Le tocsin sonne à l’église. Les 3,5 kg du dossier s’envolent en fumée.

La voix de Jean-Marie Kerloc’h est grave. L’accent du Cap ajoute à l’émotion du moment :

" Le 30 janvier est une journée historique pour nous. Depuis cinq ans que nous nous battons, chacun se rend compte aujourd’hui qu’il y aura désormais des épreuves de force. Il faudra beaucoup de courage.".

Première nuit des barricades

Jeudi 31 janvier : La nuit a été blanche. Dès la veille, à la nuit tombante, des barricades se sont montées aux entrées de Plogoff. On sait que demain, les camionnettes baptisées "Mairie annexe" doivent être en place à 9heures pour le démarrage de l’enquête.

Pneus usagés, pierres et gravats, câbles d’acier ceinturant le pont du Loch, vieilles carcasses de voitures, arbres abattus. De l’huile de vidange, du fioul, de l’essence ont été largement répandus, prêts à s’enflammer. A la baie des Trépassés, à Goulien, à Primelin, à Cleden-Cap-Sizun d’autres barricades se lèvent dans la nuit.

Ils ne passeront pas !

"La tempête est dans le ciel et sur les flots, mais pas dans les esprits", constate René Pichavant dans un article du "Télégramme". On attend dans la sérénité. Le service de renseignement de Jean-Marie Kerloc’h l’a averti : ce sera à 4 heures du matin.

A l’heure dite, la fusée rouge de détresse d’un guetteur placé en vigie, éclaire le paysage du Loc’h. La mer, le vent, la pluie dessinent un décor de film fantastique. Soudain, un blindé est là, qui braque son projecteur, oeil lumineux au front du cyclope. Un chant, en langue bretonne, monte du camp des défenseurs. Les barricades s’enflamment.

Qui, mieux que René Pichavant, journaliste à la plume courageuse et homme du Cap lui-même, aurait pu décrire ce moment d’une geste populaire ?

"Cela dura trois heures et demie. Trois heures et demie, quatre heures de lente, très lente progression, parmi les pneus enflammés, les moissonneuses hors d’usage, les carcasses de voitures, les tonnes de pierres déversées sur la chaussée et les câbles passés sous le pont. Un véritable travail de maquisard auquel le colonel Charlot, commandant le groupement de gendarmerie, devait rendre hommage à la fin de ce qu’il faut appeler quand même les hostilités.
Tout ce que Plogoff compte d’âmes se retrouvait derrière les barricades, les mains vides, mais le cœur chaleureux. Et beaucoup pleuraient.
Et la nuit se passa, longue, angoissante, poignante, avec ce vent qui secouait le Raz." (René Pichavant, journal "Le Télégramme").

La barricade est enlevée vers 7 heures. Réflexe républicain : les assiégés se regroupent devant la mairie. Les premiers gendarmes apparaissent.

 

"On les voyait s’avancer et des chants encore s’élevèrent. Quand, soudain, à tirs tendus, direct dans le tas, fusèrent les grenades lacrymogènes, qui frappèrent de plein fouet une épaule, un poignet... Et quand le jour se leva, on put voir des visages de gardes mobiles curieusement passés au noir." (René Pichavant)

Discrètement, les "mairies annexes" traversent le bourg en direction de la pointe du Raz et vont, étrange idée, se réfugier à la sortie de la commune, entre la chapelle Saint-Yves et son calvaire.

En début d’après midi la poignée de gendarmes maintenue en faction voit avec inquiétude les manifestants qui, en groupes épars, montent vers eux et commencent à les submerger. Ils seront bientôt 3000 venus en car de Brest, de Morlaix, de Quimper et même du Pellerin. C’est un jour de semaine, plusieurs se sont mis en grève pour être là.

Le face à face est angoissant. Les visières des casques se baissent.

Pourtant aucune pierre ne volera. Monté sur les marches du calvaire, Jean-Marie Kerloc’h n’a pas besoin d’un long prêche pour convaincre chacun qu’après cette présence symbolique et massive, le mieux est de rentrer au bourg.

Vendredi 1er février : Les services de l’équipement mettront la journée à dégager les débris des barricades. Groupe après groupe on se relaie devant les gendarmes qui supportent, l’arme à la bretelle, les premiers quolibets.

"Nous ne cherchons pas de provocation. Nous entendons simplement et pacifiquement démontrer notre résolution et notre énergie farouche car ce n’est pas fini" annonce Annie Carval, présidente du comité de défense. "Nous continuerons, plus décidés que jamais. Le pouvoir nous a bel et bien déclaré la guerre", ajoute Jean-Marie Kerloc’h.

Un bref communiqué du Parti Communiste. La fédération finistérienne du PCF y " regrette qu’un certain nombre d’antinucléaires aient créé un climat de haine et de violence qui ne permette pas au débat démocratique de se dérouler". Depuis quelques jours, le slogan "Plogoff, Kaboul, même combat" s’étale en larges lettres sur le château d’eau, à l’entrée de la commune. Les troupes soviétiques viennent d’envahir l’Afghanistan, l’image dérange.

La presse nationale commence à s’intéresser à Plogoff. L’envoyée spéciale du "Matin" a perçu "quelque chose qui ressemble à la Corse sous le ciel humide de Plogoff". Libération titre : "Le nucléaire français reconnu d’hostilité publique".

Samedi 2 février : Toute la nuit de vendredi à samedi a été occupée à retarder l’arrivée des mairies annexes à Saint-Yves. Le terrain a été labouré, un grillage a été tendu. Pierres, gravats, carcasses de voitures s’entassent. Triste corvée de nettoyage pour les gendarmes arrivés à 7 heures.

A 9 heures, la "mairie annexe" est en place. Le premier piquet de surveillance prend son tour de garde face aux gendarmes. Le crachin vient rendre la garde inconfortable : le car municipal de transport scolaire est réquisitionné pour servir d’abri. On constate alors que la "mairie-annexe" bouche l’entrée de l’église, un huissier est appelé pour constater l’obstruction. La camionnette avance d’un mètre. Dans la chapelle, momentanément occupée, résonnent des cantiques en breton, vieux rappels d’un catéchisme depuis longtemps oublié, mais aussi, plus révolutionnaire, le "déserteur" de Boris Vian adapté à la sauce plogoffite.

Dimanche 3 février, 15h30 : Le comité de défense et les Clin avaient lancé l’appel pour une manifestation de soutien. Des délégués des "Lip", des paysans du Larzac, des délégations de Flamanville, du Pellerin, de Golfech sont présents. 15 moutons sont arrivés. Les premiers. Ils prendront la tête du cortège pour rejoindre leur bergerie de Feunteun Aod.

Les élus ouvrent la marche. Derrière vient Alain-Pierre Condette, le berger, accompagné de son frêle troupeau. Sous les drapeaux et les banderoles, 20 000 manifestants suivent. Les derniers n’ont pas encore quitté le bourg quand les premiers reviennent déjà de Feunteun Aod.

Devant la bergerie on a entonné le "Bro goz ma zadou", l’hymne au "vieux pays de nos pères". Le breton s’affirme soudain comme la langue de la résistance.

Lundi 4 février : Les gendarmes ont patrouillé toute la nuit. Entre deux rondes une tonne à lisier a eu le temps d’étaler une bonne couche de liquide nauséabond juste à la porte de la chapelle. Le lisier au service d’une lutte écologique, du jamais vu encore. Au matin, l’odeur est forte, les mairies annexes choisissent de s’écarter quelque peu de leur lieu habituel. "Les forces de l’ordre reculent, nous gagnons du terrain" a ironisé le comité de vigilance en venant prendre sa première faction.

Les femmes de Plogoff

Beaucoup de retraités en première ligne et aussi beaucoup de femmes. En tête la présidente du comité de défense, Annie Carval et l’adjointe au maire, Amélie Kerloc’h.

La presse et les médias découvrent les "femmes de Plogoff" :

"A Plogoff, il y a Jean-Marie et les femmes, s’exclamait vendredi un Douarneniste en voyant les femmes capistes s’activer pour barrer la route aux gendarmes mobiles. Sur les barricades, de fait, elles avaient toute la nuit été aux premiers rangs. Et depuis elles sont encore en première ligne, les femmes de Plogoff, dans la bataille des mairies annexes à Saint-Yves. Du matin au soir, ce sont elles qui mènent inlassablement la guerre des nerfs avec les gendarmes mobiles. Un travail de sape mené avec une farouche détermination. Travail mené imperturbablement, qu’il pleuve ou qu’il vente dans le Cap. A cette dure réalité, les femmes de Plogoff se sont pliées et ont façonné un caractère à toute épreuve.
Chaque propos est répété. Asséné. Chaque mètre carré de terrain âprement disputé, défendu aux gendarmes. Hier après midi, c’est l’épouse d’un berger qui a contraint les forces de l’ordre à se replier pour dégager l’entrée de son portail. Quelques instants après, c’est un petit bataillon qui s’infiltrait dans le cordon des gendarmes pour aller, toutes ensemble, la règle est une par une, jusqu’à la porte des mairies annexes. Il s’en est suivi à chaque fois bousculades, tensions, montées de fièvre." (Ouest-France du 5.2.80)

On pensait cette population de retraités résignée. Erreur : elle a tout son temps pour être face aux gendarmes. On croyait docile cette commune sans hommes. Encore faux.

C’est vrai, sur 600 foyers de la commune, 430 ont un homme à la mer : 350 au commerce, 50 dans la "Royale", 30 à la pêche, mais "nos maris n’étant pas là, nous sommes habituées à prendre constamment nos responsabilités", explique Annie Carval. "Nous n’avons pas pour habitude de nous retrancher derrière nos maris" ajoute Amélie Kerloc’h dont le mari navigue, en ce moment, au large des côtes d’Afrique. A vrai dire, elles sont même nombreuses à préférer voir leur mari en mer plutôt qu’à Plogoff pendant l’enquête. Elles connaissent la vivacité des hommes du Cap et savent qu’elles s’en tireront très bien sans eux.

17 heures. C’est l’heure de la fermeture des mairies annexes. A Plogoff on dit déjà : "la messe de 5 heures". D’étranges paroissiens y montent en groupes animés. Sous les blousons ce ne sont pas nécessairement des chapelets qui se cachent. Ce soir, le départ a été salué par des jets nourris de pots de yaourt pleins de peinture jaune et rouge. Réplique des gendarmes à coup de grenades lacrymogène. Dans un réflexe, les pierres rapidement arrachées aux talus se sont abattues avec un bruit sourd sur les voitures et les boucliers. Premières pierres en réponse aux fusils.

Mardi 5 février : Trois tonnes à lisier ont été déversées sur le site de la mairie annexe. Les policiers pataugent dans une soupe peu appétissante. Dans le quartier on accepte cette "nuisance olfactive". C’est pour la cause ! Le comité de vigilance est maintenant bien rodé pour son travail de harcèlement. Ce soir la messe de "cinq heures" est passée à un niveau supérieur. Les pierres, les bouteilles ont, d’emblée, accompagné les pots de peinture. Le rideau de grenades lacrymogène s’est fait plus nourri.

Une image a frappé les journalistes présents : celle d’une grand-mère octogénaire ramassant un caillou pour le donner à un jeune manifestant afin qu’il le lance sur le convoi de gardes mobiles.

Nouveauté : l’arrivée de la "mère poule". C’est ainsi qu’a été baptisé l’hélicoptère chargé, du ciel, d’assurer la sécurité de ses "poussins" restés au sol. Pour l’instant la mère poule pond des oeufs en forme de grenades attachées à des parachutes et de sachets de peinture. "Peinture à l’eau" a précisé la préfecture.

A Brest, 1500 lycéens en grève ont défilé dans la rue. Ils ont constitué des comités de soutien et se tiennent prêts à rejoindre Plogoff en cas d’évènement grave.

mercredi 6 février : Le comité de vigilance a innové. Le car communal porte aujourd’hui un haut-parleur qui diffuse en boucle le Ali-Alo et les bruits de botte du chant des partisans ou encore le "temps des cerises" des révoltés de la Commune. A Plogoff aussi on a de la culture révolutionnaire.

La messe de cinq heures est chaude. On voit sortir les premiers lance-pierres : gomme carrée tendue sur un manche de bois durci au feu. A Plogoff on dit : "un" flèche. Dès 16 heures un caillou vole.

Une colonne de véhicules bondée d’hommes monte en renfort. Elle est reçue par une grêle de pierres venue des manifestants dispersés dans les champs. Réponse à tir tendu des grenades lacrymogènes. La manœuvre n’est pas facile : la "mère poule" n’a pas pu quitter son perchoir : trop de vent.

Jeudi 7 février : La mère poule est de retour. Les grenades tombent à nouveau du ciel. Un premier blessé.

A la baie des trépassés le convoi des "séminaristes" s’est brutalement arrêté. Une mine antichar est là, au milieu de la route. Approche prudente. Les "démineurs" trouvent deux assiettes assemblées. Peintes en noir, lestées par du béton, munies d’une antenne et laissant entendre le tic-tac d’un mécanisme d’horlogerie. Pour compléter le tout, une mention " Pyros IRL S II " indique une provenance irlandaise. Les maquilleurs, à l’évidence, ont du métier.

Quelques communiqués de presse tentent d’opposer les élus aux "casseurs". "Je suis fier de cette population", répond Jean-Marie Kerloc’h. "D’ailleurs, depuis quelque temps, elle reçoit un appui moral massif de partout en France. Il n’est pas possible qu’elle fasse marche arrière".

Il est vrai que la presse "nationale" commence à regarder avec intérêt ce qui se passe sur ce bout de la terre. On avait pronostiqué un rapide retour au calme après les habituels effets de tribune. On s’est trompé.

Bernard Chapuis dans son billet du "Monde", s’étonne de cette "génération spontanée" de manifestants. D’où peuvent sortir tous ces gens, interroge-t-il, "quand on sait que nos quatre grands partis politiques sont globalement favorables à l’énergie nucléaire". Yann Kermor de "Libération" ne dit pas autre chose quand il évoque "l’étonnant Plogoff qui mènera décidément sa lutte antinucléaire en dehors des sentiers battus du militantisme traditionnel". A droite, on commence à prendre peur, Bernard Rosset, dans le Figaro, manie l’insulte : "La pointe du Raz est un peu le nez de la France, Plogoff ne veut pas voir plus loin que le bout de ce nez".

Ambiance : le matin, à 8h45, la colonne de gendarmes passe devant le domicile d’une personne qui jette un coup d’œil à la fenêtre. Soudain à l’arrière du dernier camion, un lance pierre apparaît. Le caillou casse la vitre pour atterrir dans la cuisine.

Premier otage.

Vendredi 8 février : Vers 22 heures, des consommateurs sortant du bar "La Flambée", se sont fait accueillir par des grenades lacrymogènes tirées par une patrouille de gardes mobiles. Cailloux et bouteilles leur ont répondu. Quand les premiers gendarmes apparaissent à 6h30 du matin du côté de la chapelle Saint-Yves, une barricade de carcasses de voitures s’enflamme.
Les évènements de la nuit ont amené 300 personnes à la messe de cinq heures. Le quartier est bouclé. Les gendarmes ont entouré les champs environnants pour empêcher des manifestants de se dissimuler entre les ajoncs et les fougères.

Vient l’heure du repli : fumigènes et lacrymogènes contre galets et boulons.

Soudain, un bruit assourdissant : le première grenade offensive. Elle laissera un beau trou dans le macadam. Les forces de l’ordre annoncent 15 blessés. Un manifestant, qui a reçu une grenade, saigne abondamment de la tête.

Les journalistes présents constatent que la violence devient rituelle :

"Où donc s’arrêtera l’inquiétante escalade engagée ? A Plogoff, personne n’en sait trop rien. Chaque soir on franchit un pas supplémentaire. En début de semaine, la plupart des manifestants venaient les mains vides. Plusieurs se sont équipés ces trois ou quatre jours de casque, de lunettes, de fronde, de foulard et nombre de ceux qui retenaient leurs concitoyens désireux de lancer des projectiles en début de semaine se sont mis eux-mêmes à lancer des pierres maintenant". (Ouest-France)

La journée n’est pas finie. A Saint-Yves, on s’emploie à étaler des gravats pour l’accueil du lendemain. Une nouvelle se communique dans les rangs : ils ont quitté Pont-Croix.

Une demi-heure plus tard ils sont là qui traversent la nuit du bourg où la lumière publique a été coupée. Trois camions d’où, à nouveau, partent des grenades lacrymogènes. Des jardins alentour volent les pierres et les bouteilles. Des tôles sont cabossées, des vitres éclatées. Bientôt une nappe d’huile de vidange et d’essence s’enflamme au passage des camionnettes.

Au retour les gendarmes remarquent un homme, seul dans la nuit, au bord de la route. Eugène Coquet, marin de commerce de retour d’une campagne sera le premier otage. On aurait trouvé "un" flèche dans sa poche. Comparution en flagrant délit dès le lendemain et condamnation à quarante-cinq jours de prison !

Le danger de dérapage est de plus en plus perceptible. Nombreux sont ceux qui voudraient arrêter l’escalade. Une pétition circule pour demander le retrait des forces de l’ordre et "dépassionner le débat afin que des actes irréparables ne se produisent". On pourra la signer en mairie pendant la journée du dimanche. La sagesse voudrait qu’elle soit écoutée mais le gouvernement giscardien et le préfet, ne reculeront pas d’un pouce.

Nouvelles du front extérieur : En pleine nuit, entre Caen et Bayeux, un train de matières irradiées a été arrêté et bloqué par des antinucléaires. Une opération menée par des hommes en cagoule qui ont coupé les commandes de frein avant de "tagger" les wagons et de disparaître dans la nuit. Un "Mouvement de résistance à la nucléarisation" a revendiqué cette action menée en réponse à la "violence de l’Etat et des nucléocrates qui imposent à la population une nucléarisation forcée avec leur armée de gardes mobiles, comme à Plogoff et Cherbourg".

A Trogor.

Lundi 11 février : Le week-end a été calme. Une délégation remet au préfet la pétition signée le dimanche et qui a recueilli 1376 signatures toutes certifiées de Plogoff. "Les mairies annexes ne servent à rien" disent-ils, "si ce n’est à sauver un semblant de légalité et à maintenir la pression policière sur la commune avec toutes les exactions qu’elle entraîne, retirez-les". Peine perdue.

Une nouveauté : les mairies annexes ont déménagé. Elles se trouvent à présent à Trogor, à l’entrée du bourg, sur un délaissé de route plus simple à surveiller et plus facile à évacuer les soirs de grand-messe. On remarque également que certains gendarmes portent un gilet pare-balles.

400 personnes assistent à la messe de cinq heures. Le moral n’y est pas, les mains restent dans les poches. Pourtant, en face on ne se presse pas. Un gendarme redescend même de son camion pour photographier la foule. Cette fois c’en est de trop. Quelques pierres croisent la trajectoire de quelques grenades. Le rituel est sauf.

Mercredi 13 février : La journée a été chaude. Les congés scolaires ont amené un nouveau public face aux gendarmes.

Nouvelles de Cherbourg : le "Pacific Swan", navire chargé de déchets radioactifs en provenance du Japon est attendu. Le "Rainbow Warrior", navire amiral de Greenpeace, croise au large du Cotentin avec l’espoir de pouvoir l’intercepter.

Jeudi 14 février : Trogor a pris ce matin l’allure d’un grand chantier. Les marteaux piqueurs des gendarmes pétaradent, les tronçonneuses font jaillir des gerbes de feu.

Avec l’expérience, la construction des barricades est devenue plus savante. La construction avait commencé dès 20 heures la veille.

" Une solide équipe d’hommes et de femmes de Plogoff ont placé en travers du délaissé de chemin où stationnent les mairies annexes, deux grands poteaux électriques en ciment récupérés dans les fossés proches. Les armatures de ces poteaux mises au jour ont été soudées d’un poteau à l’autre puis solidement attachées à des pieux enfoncés d’au moins un mètre dans la route. Ce premier travail effectué, armatures et soudures ont été noyées dans un ciment à prise rapide. Un travail de spécialistes que des dizaines de mains - au plus fort de l’action, ils étaient bien une centaine hier soir, au travail sur le barrage - vont parfaire en y jetant pêle-mêle tessons de bouteilles, tonnes de cailloux badigeonnés, noyés même, dans un mélange d’huile de vidange, de coaltar et de graisses animales dégageant une odeur putride." (Théo Le Diouron, Ouest-France).

L’armée devra mobiliser les moyens puissants du Génie pour arriver à déblayer le terrain. Cette obstination "non violente" des gens de Plogoff renouvelée chaque nuit et anéantie chaque matin est certainement un symbole bien plus fort que celui des échauffourées du soir. Mais les frondes et les fusils donnent de bien plus belles images...

Ce soir, après la messe de cinq heures tout le monde se retrouve devant la mairie pour accueillir quarante brebis prêtes à agneler. Un cadeau du Clin de Pontivy. Glenmor, le premier des "bardes" bretons est là pour une visite amicale. On fait le projet d’un "Tro Breizh" (un tour de Bretagne) pour "sensibiliser les bretons aux évènements qui se déroulent à Plogoff". On pense aussi à une éolienne pour alimenter la bergerie en électricité. La vie à Plogoff pourrait être paisible si les forces du désordre ne l’investissaient pas tous les matins.

Vendredi 15 février : l’évènement aujourd’hui, c’est une première émission sur Plogoff à la télévision. Impression mitigée. Sous couvert "d’objectivité", la moitié de l’émission a été consacrée à Chinon où, naturellement, personne n’a à se plaindre de la centrale. On y montre 9 courts de tennis : "c’est grotesque" déclare Annie Carval, la présidente du comité de défense, " Nous n’avons pas besoin de tennis ici. Seulement d’une information honnête et sérieuse".

Des journalistes du "Progrès de Lyon" sont venus enquêter. Ils comparent Plogoff et Malville : "Si les objectifs des antinucléaires sont identiques, on ne peut décalquer Plogoff sur Creys-Malville. Chez nous l’opposition à la centrale était plus structurée, mieux organisée. A Plogoff, elle nous est apparue plus souterraine, disséminée dans les villages, mais peut-être plus enracinée dans la vie des gens". (propos recueillis par Guy de Lignières, Ouest-France ).

Opposition peu structurée ? Les journalistes pressés ne voient pas que Plogoff est soutenu par un réseau de comités qui couvrent l’ensemble de la Bretagne et dont l’organisation est d’autant plus efficace qu’elle est discrète. Par contre ils voient juste quand ils soulignent l’enracinement d’une population à son territoire. Sans cet attachement et ce courage rien n’aurait été possible.

Samedi 16 février : Huguette Bouchardeau, secrétaire du PSU rencontre Jean-Marie Kerloc’h. Beaucoup de militants du PSU sont engagés dans les Clin. Invitée par ses amis, elle fait part de son étonnement : "C’est la première fois que je vois une telle mobilisation de la population. La lutte de Plogoff est exemplaire. Le pouvoir, avec les gendarmes, ses hélicoptères, ses grenades, montre bien quelle société nucléaire-policière il nous prépare. Tenez bon, vous redonnez du courage au-delà de la Bretagne". (recueilli par Théo Le Diouron, Ouest-France).

Elle assistera ensuite à l’un des départs les plus violents depuis le début de l’enquête. 700 à 800 personnes sont présentes. Le vent ramène les gaz lacrymogènes vers les gendarmes. Soudain des déflagrations. Les militaires et anciens militaires de Plogoff, nombreux parmi les manifestants, reconnaissent le bruit : grenades offensives ! On en contera 30 qui viendront arracher des morceaux de macadam à la route et projeter des pierres dans les champs des alentours. Trois personnes au moins sont touchées par ces débris dont l’une saigne abondamment.

Le bruit court : ne plus ramasser les grenades. Ceux qui ont "fait" Malville se souviennent des membres arrachés. Les forces de l’ordre ne peuvent ignorer qu’elles prennent le risque de blesser gravement voire même de tuer.

Du nouveau : une radio libre émet depuis la mairie. Radio Plogoff. Les animateurs locaux sont aidés par plusieurs jeunes militants parisiens qui ont déjà participé à de telles initiatives (Radio 93, Radio Riposte) et qui, pour cette raison, sont poursuivis en justice. Radio Plogoff deviendra par la suite, un des éléments essentiels de la mobilisation.

Première chasse à l’homme.

Mardi 19 février : C’est jour de carnaval. Les écoliers et collégiens de Plogoff ont paradé devant les mairies annexes, écumoire sur la tête en guise de casque, balayette en main et couvercle de poubelle sur la poitrine.

Plus de 1000 personnes sont présentes au rendez-vous de cinq heures. Le silence est impressionnant. Annie Carval est inquiète et circule dans les rangs pour inviter au calme. Pourtant, à nouveau, des bouteilles enflammées volent.

Il faudrait savoir temporiser, la foule présente n’est pas violente dans sa masse et saurait arrêter les jets dangereux si on lui en laissait le temps, mais les grenades offensives répliquent immédiatement.

D’ailleurs les forces de l’ordre se seraient mal accommodées ce jour là d’un départ dans le calme. De nouvelles troupes ont été déployées. Des "brigades légères" qui ressemblent furieusement à celles qui opéraient sur les trottoirs du quartier latin en 68. Chaussures de basket, masque à gaz, lunettes de protection et matraque. Dissimulés dans les fourrés, les gendarmes en sortent aux premiers jets de pierre pour une chasse au manifestant manifestement programmée. Le gibier est mince : un sexagénaire matraqué, poussé, tiré jusqu’à un camion et emmené jusqu’au séminaire de Pont-Croix.

Un vieux gauchiste ? L’homme est Clet Ansquer de Lescoff en Plogoff, retraité de l’administration pénitentiaire, gardien de prison pendant 35 ans à Quimper !

Bonne nouvelle : de quoi se plaignent donc ces écologistes ? La presse nous apprend que la France se rapproche des Etats Unis dans le domaine de l’énergie solaire. M. Henri Durand président du C.O.M.E.S, le commissariat à l’énergie solaire (on ne savait pas que cela existait), affirme qu’en l’an 2000 le solaire fournira 5% du total des besoins énergétiques de la France créant ainsi 80 000 emplois et permettant l’économie de 15 millions de tonnes de pétrole.

On peut toujours rêver. Un rapport rédigé par Yves Cochet, député du Val d’Oise et futur ministre de l’Environnement, indique qu’en septembre 2000, les énergies renouvelables, toutes origines confondues, représentaient 7% de la production française dont seulement le millième pour l’énergie solaire soit 0,007% !

Jeudi 21 février : Plogoff franchit les frontières. Ulrich Wickert de la TV allemande est à Plogoff pour un déplacement de deux jours. Le quatrième. Il prépare une émission de grande écoute pour sa chaîne. Malgré le souvenir de la guerre, encore vif dans le Cap, il a été merveilleusement accueilli. Il découvre une première vraie résistance au nucléaire en France mais aussi "des gens qui luttent contre le nucléaire pour préserver une société lentement bâtie au cours des siècles... une société humaine, très humaine" (propos recueillis par Jean-Charles Perazi, Ouest-France). De nombreux téléspectateurs allemands viendront sur place chercher cette vérité.

Vendredi 22 février : Béret noir, tenue noire, des gendarmes parachutistes sont en première ligne. Ceux là même qu’on a vu à Malville.

Au moment de la dispersion le spectacle est étonnant. Au coude à coude, ils avancent en poussant des sons gutturaux et en frappant en rythme leurs matraques sur leurs boucliers. Croient-ils impressionner ? C’est un éclat de rire généralisé qui les reçoit !

Une dernière grenade offensive lancée par dépit et les voilà rembarqués.

Samedi 23 février : Ce matin Trogor a pris l’allure d’une décharge publique. Les bennes à ordure du secteur y ont été déversées pendant la nuit. Belle corvée pour commencer la journée. Les gendarmes parachutistes sont des seigneurs. Aucun d’eux ne touchera une pelle. Ils regardent avec mépris leurs collègues "mobiles" se charger de la corvée.

En fin de matinée Paul Quiles arrive à la mairie où il rappelle que le parti socialiste "est le seul grand parti politique à s’opposer à la politique du tout nucléaire en France". Peut-être souhaiterait-t-il vraiment qu’il en soit ainsi.

Mardi 26 février : Lisier à 9heures, lacrymogènes à 17h. Rien à signaler.

Demain Clet Ansquer passe en procès à Quimper. Plogoff prépare le déplacement.

A Quimper

Mercredi 27 février : Plogoff a investi Quimper. Toutes les précautions ont été prises. Le rassemblement de soutien partira du champ de foire, loin du tribunal. Seuls les gens de Plogoff se rendront au palais de justice. Ils assurent eux-mêmes le service d’ordre dans les rues adjacentes.

En entrant dans le tribunal, un homme trébuche et tombe provoquant l’éclat de rire d’un CRS. Mais l’homme est irascible et répond par quelques coups de pieds bien placés et par une gifle sonore. Encore un capiste ? Direction le panier à salade et explication embarrassée : l’homme est un juge ! Un juge après un maton, à Plogoff on en rit encore.

Le procès commence. Clet Ansquer prend la parole. La salle est comble, tous les amis sont venus. Clet se montre l’homme du Cap qu’il est de naissance. Un homme amoureux de son sol et qu’il est prêt à défendre, y compris physiquement. Retraité de l’état, après 34 années au service de surveillance de la maison d’arrêt de Quimper, il n’aurait jamais imaginé avoir à lancer une pierre sur des CRS. Il l’a fait et ne cherche pas à le nier.

Mais on l’accuse d’avoir lancé une bouteille incendiaire, un "cocktail Molotov". "Est-ce parce qu’on est gardien de prison qu’on sait faire de tels cocktails ? " interroge-t-il. Il a proposé aux gendarmes de prendre ses empreintes. Ceux-ci ont d’ailleurs senti ses mains pour chercher la trace d’un carburant : test négatif.

On l’accuse encore d’avoir "participé volontairement à des violences contre les forces de l’ordre". Participé volontairement à des violences contre les forces de l’ordre, il l’a fait. Mais, dans ce cas, c’est tout Plogoff qu’il faudrait arrêter. "C’est le procès des 2300 personnes de Plogoff qui est fait ici" déclare Jean-Marie Kerloc’h "car Clet Ansquer, comme honnête homme, défend ce que tout citoyen doit défendre, son patrimoine".

Les témoignages des gendarmes se succèdent à la barre. Pitoyables. "On ne l’a pas vu lancer de cocktails Molotov mais il était entouré de jeunes qui en lançaient... c’est un meneur, il avait l’air d’exciter les jeunes par la voix et le geste... il nous injuriait, on l’avait repéré". Le problème pour les forces de l’ordre est bien celui là. A Plogoff, jeunes et anciens se côtoient et les plus révoltés ne sont pas nécessairement les plus jeunes.

Les gendarmes ont en face d’eux des "retraités" dont certains ont servi dans la résistance et les forces françaises libres avant d’être embarqués pour l’Indochine et les aventures africaines. Pour eux, quelques pierres ne sont pas scandaleuses, même lancées par le "flèche" de leur enfance. Ils ne bougent pas d’un centimètre quand les grenades lacrymogènes ou même offensives commencent à pleuvoir. Ils en ont vu d’autres. Croit-on vraiment les faire reculer en faisant de Clet Ansquer un exemple ?

Clet, à son tour, dénonce les méthodes policières : "A Pont-Croix, j’ai passé une nuit atroce, debout, attaché au pied d’un lit, sans un verre d’eau. Les bêtes on les traite mieux. J’ai fait 34 ans en prison... comme surveillant, jamais je n’aurais osé traiter les détenus de cette façon". Silence glacial dans la salle.

Le procureur de la république a été formé à l’école de la loi "anti-casseurs" votée pour réprimer les manifestations de l’après 68 : peut être condamnée toute personne présente à une manifestation ayant donné lieu à des violences, même si elle a gardé les mains dans les poches.

"Nous jugeons Clet Ansquer sur les faits, non sur ses opinions" déclare-t-il, avant de se lancer dans une violente dénonciation de "ceux qui empêchent le déroulement libre de l’enquête d’utilité publique", de ceux qui inscrivent des menaces sur les murs, de ceux qui attirent des jeunes dans la région.

Les défenseurs n’ont aucun mal à faire valoir que si la loi "anti-casseurs" doit être appliquée c’est toute la population de Plogoff qui doit être mise sous les barreaux.

Après 35 minutes de délibération le verdict tombe : un mois de prison ferme ! Des huées et des invectives s’élèvent de la salle. Plogoff sait à présent ce que signifie "justice aux ordres".

Dehors le climat s’est tendu. Quelques centaines de personnes sont restées attendre la fin du procès. Après quelques bousculades aux marges de la manifestation, les CRS chargent. En ville, ils sont chez eux et tiennent à le démontrer : course rodéo des "estaffettes" sur les trottoirs, charges scandées par le rythme des matraques sur les boucliers, cris de guerre divers... Les quais de l’Odet prennent des allures de quartier latin. Bilan : quatre blessés sérieusement atteints.

La rafle.

Vendredi 29 février : La journée s’annonce banale. Au matin, les gendarmes ont nettoyé le lisier de la veille. Les femmes de Plogoff sont venues au rendez vous accompagnées d’un mannequin déguisé en "mobile". Vers 16h30 elles ont reçu le renfort des hommes pour accompagner le départ des mairies annexes. Trois cent à quatre cent personnes sont présentes, bien moins nombreuses que les forces de l’ordre.

16h55, le départ est dans cinq minutes. Les gendarmes, en position depuis une demi-heure déjà, bouclier au poing, matraque de l’autre, visière baissée sur le casque, ne font pas mine de vouloir bouger. Une bouteille enflammée éclate bientôt derrière un véhicule. C’est le signal attendu !

La ruée est brutale.

" L’hélicoptère synchronisé fait des acrobaties et du rase mottes, pique vers les champs au ras des fils. Sur la route les grenades explosent à cadence accélérée, des lacrymogènes dernier modèle à 260 francs pièce, des "offensives" au plâtre et la charge se poursuit. Tout le monde court éperdument sur la grand-route. Plusieurs sautent dans les jardins, les plantations. L’hélicoptère tournoie et ronfle comme une guêpe atteinte de delirium. Quand, en sens inverse, du bourg, des camions foncent à toute vitesse, sirènes hurlantes, dans la foule qui reflue. La grande attaque concertée. Les camions freinent brusquement. Des parachutistes s’en éjectent et bondissent, masques en place, matraques en l’air, par-dessus les talus, frappent tout ce qui se trouve à portée, sans distinction d’age ni de sexe, frappent du pied ; du poing, du bâton, du casque, crient, crachent, frappent encore. Effrayants. La furie dure dix minutes dans la fumée dense, irrespirable. L’enfer.
Dix sept heures dix. Les camions redémarrent. Ils emportent une quinzaine de manifestants, menottes aux poignets. La rafle rappelle de terribles moments des années d’occupation." (René Pichavant - Les pierres de la Liberté - Editions Morgane).

Lorsque les camions de gendarmes sont partis et que le déluge des grenades s’est arrêté, la population, en état de choc, se regroupe lentement autour de la mairie. Une femme de 70 ans s’adresse aux journalistes : "ils m’ont craché à la figure. J’ai vu deux guerres, ils ne respectent plus rien ni personne". Une autre montre sa jambe tuméfiée, écrasée à coups de pieds. Un jeune a le ciré couvert de sang : coup de matraque. Sur les marches une femme hurle son angoisse : son fils vient d’être embarqué. Ils sont onze au total. Onze otages.

Tous à Pont-Croix ! Le cri a jailli, spontané. Libérons nos camarades ! Amélie Kerloc’h, adjointe au maire, sent le danger :

"Ils sont prêts à tout. J’ai vu aujourd’hui des femmes rouées de coups de pied et de coups de crosse de fusil.
Restons chez nous. N’allons pas à Pont-Croix mais faisons en sorte qu’ils ne puissent plus venir ici.
Faisons de Plogoff une Île.".

La nuit sera longue. Chaleureuse. Par petits groupes chacun rejoint son quartier pour revenir bientôt bras et remorques chargés. Vieilles voitures extraites des casses, rochers sortis des grèves, poteaux, madriers, câbles... les barricades dépassent en hauteur tout ce qui a pu être fait jusqu’à présent. Au pont du Loc’h on prend au pied de la lettre les propos de Amélie Kerloc’h. Le pont est perforé pour recevoir une charge de dynamite. La mèche est allumée. Fort heureusement le pont résiste à l’explosion. Le symbole aurait été fort mais Plogoff se serait vu privé d’eau et de téléphone.

Ils arrivent à cinq heures. Les barricades s’enflamment. Les grenades offensives ouvrent la voie aux gendarmes parachutistes. Les "mobiles" suivent protégés par des gilets pare-balles. Le bulldozer "Avranches" du génie entre en jeu, les scies circulaires lancent leurs appels stridents. Il faut deux heures à la colonne pour atteindre Trogor où l’attend un monceau d’ordures qu’il faudra encore dégager afin de faire place nette.

Samedi 1er mars : Calme étrange à Plogoff. De partout affluent les soutiens. Jean-Marie Kerloc’h est entouré d’élus du département venus par solidarité. Les troupes d’occupation sont restées sur place. Elles s’étalent aux yeux de tous entre le Loc’h et le bourg. Quatre-vingt-neuf camions, pratiquement un devant chaque maison. Le silence est lourd au moment où les mairies annexes amorcent leur départ. Annie Carval, au porte-voix, demande à chacun de garder son calme. Lentement les camions s’ébranlent, lentement la foule se met en marche. Trois ou quatre jets de pierre. Le pire, encore une fois, a été évité.

Cette nuit, fourmis inlassables, ceux de Plogoff redressent les barricades.

Ils ne sont pas les seuls à passer une nuit blanche. Dans toute la Bretagne, les Clin s’affairent à rebaptiser villes et villages. De Rennes à Brest les lettres Plogoff s’étalent sur les panneaux indicateurs aux entrées et sorties d’agglomération. Nous sommes tous " de Plogoff " disent ces inscriptions.

Etat de siège à Quimper.

Jeudi 6 mars : Les premiers jours de la semaine ont été calmes. Les gendarmes ont prestement embarqué après le départ des mairies annexes et la " mère poule " est restée très haut dans le ciel. Preuve que les départs houleux pourraient être évités.

Cet après midi c’est sur Quimper que se reporte l’attention. On y juge neuf des manifestants raflés le 29 février. A 15 heures, Jean-Marie Kerloc’h en tête, les gens de Plogoff arrivent au tribunal. Chacun a préparé son lance-pierre, qu’il porte au coup comme un emblème.

Deux des prévenus sont poursuivis pour « avoir participé à une action concertée menée à force ouverte par un groupe ». Quatre autres pour « avoir continué de participer activement à un rassemblement ». Toujours la loi anti-casseurs.

Le maire et ses conseillers ont apporté leur valise : ils sont prêts à dormir en prison dès le soir même car eux aussi ont participé à toutes les actions de Plogoff et ils le revendiquent.

Comme le premier, ce procès est une farce. Les journalistes présents hésitent entre le fou rire et l’effarement.

Le fou rire quand le procureur étale un plan des lieux sur la table du juge et cherche, pendant vingt bonnes minutes et au milieu des journalistes hilares, à localiser la place de chacun au moment de son arrestation.

L’effarement quand Me Choucq, avocat des inculpés, sort de la salle suivi de l’huissier pour lui faire constater que, dans la salle des témoins, des gendarmes déjà entendus font un compte-rendu à ceux qui vont témoigner à leur tour.

Mais ce qui l’emporte c’est l’émotion quand les témoins, des femmes en majorité, accusent :

« J’ai vu un jeune, le dos nu, la matraque tombait dessus. C’était horrible, j’espère ne plus voir une chose pareille à Plogoff. »

« Les gardes mobiles traînaient des jeunes gens. Croyez monsieur, dans mon cœur de mère, cela n’a fait qu’un tour. Un des gardes m’a vu avancer la tête et m’a traitée de S… il m’a craché à la figure. Jamais les jeunes qui sont devant vous dans le box des accusés, n’auraient osé dire une chose pareille… » ( propos d’une femme de 70 ans rapportés par Ouest-France)

L’avocat condamné !

Le procureur de la république a préparé sa contre-attaque. Dans son dossier, deux lettres de manifestants arrêtés puis relâchés qui témoignent ne pas avoir été brutalisés. « Je veux prouver par là, dit-il, qu’il n’y a pas eu de violences. M. Le Bras (l’un des auteurs des lettres), en effet, après avoir été contrôlé avait été relâché. »

Me Choucq, bien renseigné, bondit : « Je ne veux pas croire qu’un lien de parenté entre M. Le Bras et un représentant du Parquet ait quoi que ce soit à voir dans le fait que M. Le Bras ait été relâché »

C’en est de trop pour le procureur : « C’est un outrage à magistrat, je demande l’intervention du bâtonnier, une audience et une sanction disciplinaire immédiates »

Ainsi fut fait. L’audience de flagrant délit fut suspendue et maître Choucq prit la place des manifestants sur le banc des accusés.

Son ami Me Mignard et deux de ses collègues quimpérois, dont le bâtonnier en exercice, prenaient en main sa défense.
« Un avocat respecte bien ses juges quand il les traite durement, sans connivence, sans génuflexion » plaide, sans succès, Me Mignard. Le verdict tombe vers 21h30 : dix jours de suspension.

Les avocats se souviennent qu’un juge, quelques jours plus tôt avait été libéré après avoir giflé un CRS. Dans un communiqué ils « s’étonnent d’autant plus de la précipitation avec laquelle leur confrère a été sanctionné qu’ils se rappellent qu’à peine une semaine auparavant un magistrat du siège du tribunal de grande instance de Quimper a, quant à lui, pour des faits de notoriété publique et qui auraient pu également justifier une procédure de flagrant délit, bénéficié d’un sort meilleur et d’une apparente immunité. » En attendant, les avocats quimpérois décident d’une grève totale des audiences bientôt suivis par leurs confrères du barreau de Nantes. L’affaire fera grand bruit dans l’hexagone et vaudra à Me Choucq de nombreux soutiens.

Quant aux accusés, privés d’avocat, ils ne leur reste qu’à retourner en prison.

Devant le Palais de Justice personne ne veut croire à la réalité des faits rapportés. Ils étaient 3000 en début d’après midi, ils sont encore quelques centaines sur place. Aux huées, les CRS répondent par une charge violente. Des personnes présentes dans la salle d’audience, témoins, avocats, journalistes, sortent et s’indignent de la scène qu’elles ont sous les yeux. Les CRS remontent les marches et les matraquent à leur tour, les poursuivant à coup de crosse jusqu’à l’intérieur du tribunal devant le président stupéfait.

La violence se poursuit dans les rues de Quimper, une nouvelle fois livrées aux CRS. Violence contre les manifestants roués de coups à cinq contre un. Violence même contre les journalistes qui veulent fixer la scène sur la pellicule photographique.

Dernière semaine.

Lundi 10 mars : C’est la dernière semaine. Samedi il y avait 2000 manifestants à la "messe". Les tirs tendu des grenades ont provoqué de sérieuses blessures mais le drame de Malville a, pour le moment encore, été évité.

Il est temps qu’un acte symbolique fort vienne détendre l’atmosphère. Ce sont les médecins du Cap qui en prennent l’initiative. Avec eux les vétérinaires, pharmaciens, infirmières, infirmiers, dentistes, kinésithérapeutes et autres personnels sanitaires du canton de Pont-Croix veulent témoigner leur solidarité active à Plogoff. Parti de la mairie, leur cortège est ovationné quand il arrive à Trogor où les attendent 2000 manifestants. Jusqu’à cinq heures, infiltrés parmi les gendarmes, ils réussissent à maintenir un calme relatif mais, bientôt, pierres et grenades volent sous le bruit assourdissant de l’hélicoptère qui, à nouveau, fait du rase mottes.

A la mairie, autour de Jean-Marie Kerloc’h, une dizaine de personnes travaillent sans relâche pour mettre sous pli l’appel du conseil municipal et du comité de défense à une opération "Cap en deuil" pour la fin de l’enquête. Cet appel est adressé à toutes les mairies du Finistère ainsi qu’aux principales villes de Bretagne.

Le comité demande "à tous les Cornouaillais, Bretons, élus locaux, commerçants, artisans, entrepreneurs, enseignants, travailleurs, paysans et toutes les personnes qui se sentent solidaires du combat de Plogoff de s’y associer vendredi 14 mars à 15 heures par un arrêt de travail en fermant mairies, écoles, commerces, usines et en venant manifester à Plogoff pour les dernières heures d’une enquête bidon d’hostilité publique qui n’aura été prétexte qu’à des grandes manœuvres militaires pour les gendarmes et à des matraquages de la population jusque dans l’enceinte même de notre Palais de Justice de Quimper ! "

" Durant ces six semaines, poursuit-il, on a occupé, frappé, emprisonné Plogoff, mais au 45ème jour d’enquête comme au 1er, Plogoff dit et dira toujours non à la centrale de l’EDF, la Commune entière dut-elle être emprisonnée."

Les Clin également préparent l’après-enquête. Une fête rassemblera tous ceux qui ont soutenu Plogoff le dimanche 16 mars à la Pointe du Raz. On a fait appel aux artistes bretons. Le plateau sera magnifique. On annonce déjà Stivell, Glenmor, Melaine Favennec, Yvon Etienne, Youenn Gwernig, Dan ar Braz, Sonerien Du, Djiboudjep.
Félix et Nicole Le Garrec seront là également. Sous un chapiteau monté sur le parking de la Pointe du Raz, ils présenteront les premières images de leur film " Des pierres contre des fusils".

Mais la semaine n’est pas encore achevée. La violence s’est déplacée à Pont-Labbé. Des manifestants se sont assis devant le convoi de camions rentrant au bercail. Peine perdue, les "séminaristes" n’ont pas lu Gandhi. Sans sommation les matraques ont frappé.

Mardi 11 mars : On les avait oubliés. Pour toute enquête publique il faut des "commissaires enquêteurs". Recrutés parmi les anciens gendarmes, les anciens militaires, les fonctionnaires de l’équipement en retraite, ils brillent généralement par leur incompétence à juger du dossier soumis à enquête et par leur docilité vis-à-vis des autorités.

Rien ne prédestinait l’Amiral Georgelin, président de la commission, ou le commandant de marine Nédélec, son assesseur, à piloter un dossier aussi délicat.

"Nous ne tenons pas à jouer aux guignols" se défend par avance le commandant Nédélec.

"Je connais le pays pour y être venu plusieurs fois dans le cadre de mes missions de vice-président de la Société Nationale de Sauvetage en Mer. Je connais toutes les chapelles de la région. J’ai fait mes études au petit séminaire de Pont-Croix". ajoute, pathétique, l’amiral Georgelin.

Les voilà maintenant enfermés, pour les quatre derniers jours de l’enquête, dans les camionnettes "mairies annexes".

Pour leur baptême du feu Plogoff a fait les choses en grand. Le haut-parleur du car de ramassage scolaire a craché de toute sa puissance des marches militaires, le chant du départ, le chant des partisans. On a chanté en français et en breton, on a repris les couplets du "Déserteur" revu et corrigé à la mode Plogoff.

Ces deux marins ne s’attendaient certainement pas à un tel accueil en terre maritime. "Il faut que vous sachiez que nous sommes totalement neutres ; absolument libres et indépendants dans cette enquête" tentent-ils de plaider à la porte des camionnettes.

Un homme, enfin, se présente :
"Vingt-huit ans dans la Royale ; conduite exemplaire ; devenu révolutionnaire à cause de EDF et de ces messieurs (doigt pointé vers les gendarmes) ; Ferdinand vous salue amiral."

Jean-Marie Kerloc’h, en personne, viendra lancer un appel à la solidarité entre gens de mer. Jamais amiral ne se sera senti si mal à l’aise. Mieux aurait valu affronter tempêtes et torpilles.

 

Jeudi 13 mars : Avant dernier jour d’enquête. Jour des anciens combattants.

Ils sont en tête de la marée humaine qui descend lentement vers Trogor. On chante la marseillaise dans les premiers rangs. Certains ont épinglé des insignes antinucléaires au côté de leurs médailles militaires. Drapeaux déployés et béret vissé sur la tête, ils tentent de franchir le cordon des gendarmes. "On a libéré le terrain en 45, nous le libérerons une seconde fois" lance un ancien résistant. Un coup de crosse vient pourtant déchirer la main du porte-drapeau des officiers mariniers.

Les gendarmes parachutistes se sont déployés en cercle autour des manifestants. Pendant que le chant des partisans, en breton, résonne dans le haut-parleur, une partie des élus et des manifestants se dirige vers eux. L’affrontement, ce soir, sera très bref. Les gendarmes choisissent la retraite en bon ordre.

Dernière messe.

Vendredi 14 mars : "Pour la dernière "messe" de l’enquête d’utilité publique on a battu des records à Plogoff", constatent Théo Le Diouron et Jean-Charles Perrazi dans Ouest-France.

Record de participation tout d’abord. Une marée humaine d’au moins 5000 personnes a déferlé sur la commune. Pourtant les barrages de police s’étaient multipliés sur toutes les routes d’accès afin d’égarer les arrivants dans le réseau inextricable des chemins creux.

Record de grenades offensives. Un participant en a compté 85 tirées en salves comme pour le bouquet final d’un feu d’artifice.

Record d’humour et de spontanéité chez les manifestants.

15 heures : quatre escadrons de gendarmes sont déployés à Trogor. Dans le ciel la "mère poule" virevolte comme un gros moustique prêt à piquer.

15 heures trente : la foule s’avance lentement, très lentement. Les visières s’abaissent sur les casques, deux rangs de boucliers se soudent.

Soudain les rangs des manifestants s’écartent. On aperçoit d’abord une poussette déglinguée portant un panneau "mairie annexe". A l’intérieur le "registre d’enquête" : un vieux catalogue de papiers peints. Le "pilote" apparaît à son tour. Vieille capote militaire, écumoire sur la tête, pot d’échappement cabossé en guise de fusil lance-grenades. Derrière le nez rouge chacun a reconnu Jean Kergrist. Il n’a pas eu à installer aujourd’hui le décor de son T.N.P (son Théâtre National Portatif), les rangs serrés des gendarmes lui offrent le plus spectaculaire des fonds de scène.

16 heures : un cortège funèbre apparaît portant le cercueil de "Plogoff irradié". Au pied du calvaire de Trogor les vieux chants funèbres bretons s’élèvent.

Jean-Marie Kerloc’h a pris le micro. Autour de lui, des élus venus de toute la Bretagne :

"La manifestation de ce soir a une signification particulière, dit-il, elle symbolise six semaines de luttes... L’enquête se termine. Tout n’est pas fini pour autant. Nous sommes bien décidés à ne pas nous laisser faire".

Annie Carval est soulagée. Pas de drame pour le moment. Elle souhaite que "l’ambiance bon enfant qui régnait continue pendant toute la lutte". Elle le souhaite particulièrement pour ce dernier rendez-vous.

16 heures trente : encore une demi-heure. On a chanté, en breton, le chant des partisans. On a fait résonner le "Bro goz ma Zadou". On a repris en chœur le "Déserteur" version Plogoff. Tout le répertoire y est passé.

 

La bataille de Trogor.

16 heures 45 : les premières grenades.

"C.R.S qu’attendez-vous pour partir" lance une voix dans le Haut-Parleur.

16 heures 55 : "course de gendarmes parachutistes à travers les champs" notent Théo Le Diouron et Jean-Charles Perrazi (Ouest-France). "Pluie de projectiles. Des bouteilles incendiaires. Déluge de grenades. Des explosions qui ne cessent de se succéder. Celles des grenades offensives. Il y en aura 85 en tout. Et puis, ensuite, un calme étrange, après le départ des mairies annexes. Des milliers de personnes dans les derniers nuages de fumée dissipés par un vent violent semblaient sortir d’un mauvais rêve. L’enquête est terminée."

Guy de Lignières, journaliste à Ouest-France, a choisi de suivre la bataille du ciel. L’émotion est au bout de la plume.

"Les fumées lacrymogènes lèchent la lande rase. le vent emporte des fumerolles qui sortent du ventre de la terre. Des champs de Trogor fuse avec brutalité une lave grisâtre qui se dissout rapidement dans le ciel, bien avant de rejoindre les nuages.

Impressionnante Pointe du Raz. Un souffle d’épopée. Une fresque d’histoire d’aujourd’hui que la mer ronge sans fin, depuis toujours. Une mer sauvage contenue par de multiples criques, remparts de granit sur lesquels elle éclate et se brise. C’est la bataille des siècles. Chaque jour elle est gagnée par les gens de Plogoff.

Dans les champs de Trogor, de part et d’autre de la route, c’est la bataille des hommes, minuscules bonhommes.

Les uns avancent, en rangs serrés, par petits groupes, comme les légions romaines du "campus militaire" d’Astérix. Ils manœuvrent, tournent, contournent chaque maison du hameau, investissent les alentours, un parfait ensemble. L’art militaire comme dans les grandes écoles. Austerlitz, ça devait être un peu comme ça.
Les autres, les manifestants, sont épars autour du village. Ils courent dans tous les sens, semblent se perdre et se retrouver, se dispersent, escarmouches de tirailleurs isolés, accrochages furtifs, flux et reflux d’une fourmilière de grappes humaines escaladant muretins et chemins. Tout près, des vaches paissent, comme si rien ne se passait. Question d’habitude, sans doute, après 40 jours.
L’éclatement des grenades à effet instantané couvre le moteur de notre avion. Et nous sommes à 300m au dessus de la mêlée.
Quelques instants pour imaginer les bruits et les cris de la bataille. Pas besoin de trompettes guerrières...
Enfermé, coincé dans la carlingue de notre "Piper", je me sens d’une ridicule impuissance et presque honteux du grandiose spectacle qui se déroule sous mes yeux. En bas des gens s’affrontent, se tapent dessus, se jettent la haine et la révolte. En bas, c’est la lutte. Certains disent la guerre. Ce n’est pas du cinéma, en supervision. Je suis devenu un voyeur, j’ai envie de descendre, d’être là pour pouvoir témoigner au plus près, avec les risques du métier.
La colonne des mairies annexes s’ébranle sur la route de Pont-Croix ; les camions et les cars de policiers suivent. C’est la colonne d’une retraite vers un autre camp retranché où, tout à l’heure, la bataille reprendra, avant que les derniers paquetages ne soient définitivement bouclés. Une retraite après la bataille. Le soleil d’Austerlitz semble alors ne plus éclairer qu’un Waterloo, au moins celui d’une cohorte de soldats malades de Plogoff, peut-être aussi celui d’un Etat, "cyclope d’une puissance et d’une maladresse insignes, enfant monstrueux de la force du droit", prophétisait déjà Paul Valéry, le chantre du cimetière marin. J’ai froid dans le dos.
Le vent du large filtre dans notre avion.
A l’horizon, la mer et la terre, la terre et la mer. En bas, un cap qui ne dort pas."

Samedi 15 mars : la presse rend compte des dernières violences policières à Pont-Croix. Plusieurs centaines de manifestants s’étaient rassemblées devant le "petit séminaire" pour un dernier accueil aux gendarmes. Les gendarmes parachutistes décident de leur laisser un dernier souvenir. Les cibles sont choisies.

Des manifestants d’abord matraqués à terre avec une sauvagerie déchaînée. Deux blessés doivent être transportés dans un état grave à l’hôpital de Douarnenez. L’un d’entre eux a la pommette enfoncée et une fracture au-dessus de l’arcade sourcilière.

Des journalistes ensuite.

Un reporter de France-Inter, d’abord. Réfugié à l’intérieur de la caserne il a le malheur d’être présent au moment où des gardes mobiles traînent sur le macadam un manifestant gravement blessé. On le fait dégager à coup de matraque. Il porte plainte pour coups et blessures volontaires dès le lendemain.

Un photographe du "Télégramme" ensuite. Il photographie la scène et subit le même sort.

La veille, à Plogoff, les forces de l’ordre avaient déjà tiré sciemment deux grenades lacrymogènes sur un groupe de journalistes situés à six mètres et dont le seul tort était de les regarder s’embarquer.

Les syndicats de journalistes protestent. De même la rédaction du "Télégramme".

"Cet incident après bien d’autres montre qu’en certaines circonstances les gendarmes mobiles ne savent pas garder leur sang-froid. Le maintien de l’ordre impose parfois des actions violentes. On regrettera toutefois que les hommes de service à Pont-Croix en soient arrivés à un tel degré d’aveuglement qu’ils confondent un magnétophone ou un appareil photographique avec un cocktail molotov. Il est vrai qu’en attaquant deux hommes désarmés ils prenaient moins de risques." (Le Télégramme)

On annonce des blessés également à Paris. Le "comité de soutien à Plogoff" - qui regroupe le Mouvement d’Ecologie Politique (MEP, l’un des mouvements qui fonderont les Verts), le PSU, l’organisation communiste libertaire ainsi que plusieurs organisations bretonnes - a rassemblé 2000 manifestants à la gare Montparnasse. La fin de la manifestation donne lieu à une charge de CRS jusque dans les bouches de métro. Bilan : 20 arrestations, 9 blessés dont deux graves.

Raz de marée humain sur la Pointe du Raz.

Dimanche 16 mars : le temps est splendide. Dès 11 heures tout est prêt sur le parking de la Pointe du Raz. Les stands d’information des Clin, les buvettes, les crêperies, les stands du Groupement Foncier Agricole où on peut encore acheter des parts du GFA, les tentes pour la projection des films, les estrades pour les sonneurs et les chanteurs.

Dès le début de l’après-midi on sent que le rassemblement aura une dimension gigantesque. Rapidement, à plus de 15km de la Pointe, la circulation commence à s’engorger. A 5km on ne peut déjà plus stationner. La circulation piétonne, elle-même, n’est pas fluide. Ceux qui arrivent se heurtent à ceux qui repartent. 50 000 personnes, au bas mot, seront venues sur le site.

Certains sont passés par les lieux des affrontements. A Trogor une pancarte rappelle que "Ici ont eu lieu les combats pour que le Cap vive libre". Nous ne l’avons pas encore signalé mais Trogor était aussi l’atelier d’un sculpteur empêché de travailler pendant six semaines et témoin obligé de tous les évènements. Le visiteur qui passe aujourd’hui à Trogor ne peut manquer d’y remarquer, taillée dans le granit, la statue d’un adolescent à la fronde tendue.

La fronde est bien le symbole de la lutte. les Clin ont installé un décor représentant un manifestant la fronde à la main. Un trou est laissé libre pour la tête. Chacun peut y glisser son visage et partir avec la photo souvenir.

Le Fest-Noz du soir, au bourg, est mémorable.

Alan Stivell a ouvert le bal, à peine débarqué du train de Paris et obligé de le reprendre quelques heures plus tard. Il tenait absolument à être là. Pas de discours, pas de déclaration. Juste quelques morceaux traditionnels joués au biniou et deux chants en breton dont l’un rappelant la résistance des irlandais face à l’envahisseur anglais. Juste quelques pas de danse avant le départ vers une capitale bien éloignée des préoccupations de Plogoff.

Après lui, "Sonerien Du" et Dan ar Braz entraînent les groupes présents dans un rythme d’enfer. Qui a déjà participé à un fest-Noz peut imaginer quelle fête a été vécue ce soir là.

Pourtant chacun sait que demain, encore, sera une dure journée. Le procès interrompu des "neufs otages" pour cause de condamnation de leur avocat doit reprendre au tribunal de Quimper.

Quimper : libérez nos camarades.

Lundi 17 mars : le procès, donc, reprend.

La fête de la veille a permis la mobilisation. 6000 personnes sont venues soutenir les inculpés. Le Palais de Justice est bien gardé. Pour franchir le cordon de CRS qui le ceinture derrière des barrières mobiles, il faut montrer "patte blanche". Dans la salle d’audience seront seuls admis les journalistes, les avocats venus en observateurs et 30 personnes choisies parmi les proches des inculpés.

Les Clin et Comités Plogoff ont de leur côté décidé de tout faire pour éviter l’affrontement. Malgré le risque permanent, aucun dommage grave n’est encore à déplorer. Il faut tenir jusqu’à ce soir. Maintenir la pression par une présence résolue sans répondre à la provocation.

Le Palais de Justice borde l’Odet, la rivière de Quimper. Les manifestants sont invités à se regrouper sur l’autre rive. Des services d’ordre débonnaires ont été mis en place au niveau de chaque pont.

Ce n’est pas facile. Dès le début de l’après midi il a fallu expulser un groupe photographiant tout ce qui passait à sa portée. Des policiers en civil. En un mois et demi d’enquête les militants ont eu le temps de se connaître et sont capables de repérer rapidement le nouveau venu aux manières peu orthodoxes. Ce noyautage policier, cependant, rend nerveux.

Dans la salle d’audience l’ambiance s’est calmée. Le réquisitoire du procureur n’en est pas moins violent. Plogoff a refusé de se soumettre aux lois nationales, il faut punir Plogoff. "N’oubliez pas, dit-il, que l’action violente a été décidée par le maire de Plogoff et les comités de défense". Les coupables - Jean-Marie Kerloc’h, le maire, et Annie Carval, la présidente du comité de défense - sont dans la salle et ils ont reconnu leur commune responsabilité. Va-t-il demander qu’on les arrête sur le champ ? Cela aurait du panache ou, au minimum, du sens. Il se contentera prudemment des otages pour lesquels il demandera des "peines d’emprisonnement dissuasives".

Les avocats n’ont aucune peine à faire de brillantes plaidoiries. Me Riou, le quimpérois n’hésite pas à qualifier d’absurde le réquisitoire du procureur.

"Seriez vous, Monsieur le procureur, le seul à ne pas vouloir considérer ce que tout le monde a vu ? Cela ne peut que contribuer à conforter les soupçons de complicité de la justice avec la police"

Son confrère, Me Mignard, en rajoute.

"Est-ce parce qu’il est procureur qu’il a le droit de décider ce qu’est le bien et le mal ? Nous souhaitons une justice courageuse, à côté des faibles, des opprimés, une justice chaude, généreuse, à l’avant-garde de la condition humaine...
En d’autres âges, la liberté était du côté de ceux qui portaient des pierres contre ceux qui portaient des fusils. Aujourd’hui M. le Procureur est du côté de ces derniers, nous du côté de ceux qui ont des pierres. En dehors des robes que nous portons, il y a entre nous plus que l’accusation et la défense.
Soyez surs que les barricades de Plogoff, c’est un clin d’œil à notre histoire. Méfiez-vous de la mémoire qui revient.

Quelle que soit votre décision, Plogoff a gagné."

Me Choucq peut reprendre sa plaidoirie où il l’avait laissée. Oui, le procureur a raison d’affirmer que Jean-Marie Kerloc’h, et avec lui les inculpés, ont accepté la confrontation violente imposée par l’état, mais là est son honneur. Plogoff est aujourd’hui symbole de liberté. "Ne soyez pas ceux qui confondent la justice et l’ordre. Soyez des juges de paix qui rendrez à Plogoff et à la Bretagne ceux qui sont ici devant vous aujourd’hui" plaide-t-il.

Me Leclerc est incisif. "L’essentiel est de savoir pourquoi la violence naît dans notre société. Elle naît quand elle devient le cri de ceux qui ne peuvent plus parler". Puis s’adressant aux inculpés :

"Ne regrettez pas vos quinze jours de prison. Si vous n’étiez pas ici, la France ne saurait pas qu’il y a des gens qui se battent pour leur Pays".

Après 2h45 de délibération, un seul inculpé est relaxé. Les peines des 8 autres s’étalent entre quinze jours de prison avec sursis et un mois ferme. Mais tous sont immédiatement libérés.

Dans la salle la joie explose : "on a gagné, on a gagné". Sur les quais, ils ne seront pas nombreux à entendre la bonne nouvelle. Depuis plusieurs heures déjà, la bataille fait rage.

Jusqu’à 19 heures, les services d’ordre des Clin sont parvenus à convaincre les manifestants qu’il valait mieux laisser l’Odet entre eux et les CRS. Les slogans, simplement adaptés à la situation, "libérez les otages" ou encore "CRS au mazout", pouvaient suffire à créer l’ambiance en attendant la fin du procès.

Mais c’était compter sans la volonté d’en découdre des forces de police. A peine quelques pierres volent-elles à travers l’Odet à l’autre extrémité des quais, loin du palais de justice, que les canons à eau entrent en action. Comme à un signal les CRS groupés devant le palais franchissent les ponts.

Les premiers rangs des manifestants se soudent les coudes. Quelqu’un lance un chant. On reconnaît "Keleier Plogo", la complainte de Plogoff, récemment écrite par Denez Abernot et chantée par le groupe Storlock. Le chant court le long de la chaîne qui ondule lentement au rythme des paroles. Les CRS, un moment surpris, marquent le pas. Ceux qui avaient commencé à fuir s’arrêtent suffoquant déjà dans le brouillard des grenades tirées du quai opposé.

Soudain c’est à nouveau la charge, rapide, violente. "Une violence inacceptable" écrira J.Auger dans Ouest-France, "certains gardes mobiles et CRS agissant comme s’ils voulaient régler leurs comptes. Nous avons vu, pourtant, des gradés leur crier : "Ne tapez pas, ne tapez pas".

Le bilan des affrontements est d’une dizaine de blessés dont plusieurs journalistes. Deux manifestants sont grièvement blessés aux yeux par un liquide qui se révèle être du bromate d’éthyle. Ce produit extrêmement dangereux avait déjà occasionné des dégâts dans les années 68, on le croyait retiré de l’usage des forces de police.

Le commissaire Morinaux, responsable du maintien de l’ordre affirme ne pas avoir utilisé de tels engins. Dans ce cas faudrait-il croire que certains CRS se seraient livrés à une justice privée ? Une institutrice quimpéroise témoigne avoir bien vu attachée à une grenade, "une ampoule se briser au sol, libérant un liquide qui a formé deux traînées sombres sur le trottoir" et qui occasionnait "une brûlure terrible ne permettant pas de rester plus que quelques secondes au-dessus de cette coulée."

Grenades offensives, liquides corrosifs... Plogoff aura, aussi, été un terrain d’exercice.

Premier bilan.

27 mars. Le temps a ramené la sérénité à Plogoff. Dans la presse, sur les ondes et dans les bureaux administratifs on parle à nouveau de la centrale comme d’une chose acquise. Il se dit que le "Monsieur Nucléaire" de Plogoff a déjà été désigné. Jean-Marie Kerloc’h et Annie Carval pensent le moment venu d’un premier bilan.

Ils assument pleinement la responsabilité des évènements passés. Non, les jeunes lanceurs de pierres n’étaient pas des "éléments étrangers venus de l’extérieur" comme les médias se sont employés à le répéter, "ce sont des jeunes, beaucoup de jeunes, de la région qui nous ont apporté leur appui. Nous leur avons toujours demandé de rester calmes et cela ne s’est pas trop mal passé puisqu’il n’y a pas eu d’actes répréhensibles commis... pourtant, à cause des provocations d’en face il n’a pas toujours été facile de calmer les nôtres" a tenu à préciser le maire.

Chacun respire : malgré le risque permanent, aucun blessé grave n’a été à déplorer.

Leur programme dans l’immédiat ? Répondre aux invitations qui viennent de partout. L’agenda d’Annie Carval est déjà bien rempli : Longwy, Rouen, Paris, Montreuil et les communes de la périphérie (pendant une semaine), Angers, Querrien, Arzano, Poullaouen, Carhaix, Le Mans, Morlaix, Ploumoguer, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Poitiers, la Suisse. Du 8 au 11 avril, ils seront sur le Larzac pour préparer la venue des moutons au moment de la Pentecôte qui sera l’occasion d’une nouvelle fête.

Jean-Marie Kerloc’h, à nouveau, trouve le mot qui fait mouche :

"Toute la France nous regarde et nous dit bravo, on ne peut pas baisser les bras"

Après l’enquête.

C’était écrit d’avance : la commission d’enquête donne un avis favorable le 15 avril 1980. En octobre paraît un dossier intitulé : "Centrale de Plogoff - Réponses aux observations formulées lors de l’enquête publique".

"En dépit des consignes de boycott et des tentatives de perturbation qui ont accompagné le déroulement de l’enquête, 565 personnes se sont rendues à la préfecture ainsi que dans les bureaux annexes des mairies pour consulter les dossiers" nous dit le rapport qui ne précise pas que la quasi-totalité des visites ont eu lieu à la préfecture. Il indique cependant que le nombre d’interventions écrites se limite à 225 dont il n’est pas dit si elles sont positives ou négatives. La suite du rapport se présente sous forme de fiches thématiques dont certaines méritent le coup d’œil. Les étudier sera une excellente occasion pour les évaluer avec notre regard contemporain.

fiche 3 : elle parle des énergies alternatives.

Marémotrice : possible, nous dit-on, mais vous devez accepter de barrer la baie du Mont Saint-Michel !

Eolienne : on ne peut être plus dissuasif : "plusieurs centaines de km2, sensibles aux nuisances acoustiques et esthétiques." Voilà ce dont on nous menace.

Solaire : on donne l’impression d’y croire. Le projet THEMIS devrait nous donner bientôt 2 MW à TARGASSONNE (beau projet de centrale solaire expérimentale qu’on s’est empressé d’abandonner). Pour la suite : "On estime que l’énergie solaire pourrait, si ses applications se développent conformément aux prévisions, couvrir près de 5% des besoins énergétiques de la France en l’an 2000, c’est à dire le pourcentage de l’énergie nucléaire dans le bilan énergétique français d’aujourd’hui".

Les 5%, nous l’avons vu, se sont en réalité transformés en moins de 0,01%, belle marge d’erreur dans les prévisions !

 

fiche 5 : quel coût pour le nucléaire ?

Un rapport officiel est cité. Il fixe le coût du kWh nucléaire à 13,5 centimes de francs alors que celui du kWh charbon est à 22,3 centimes et celui du kWh fuel à 33,5 centimes. Les auteurs de ce rapport ? La commission PEON (pour Production d’Electricité d’Origine Nucléaire). Sans doute le temps est-il venu d’éclairer sur la nature du groupe de nucléocrates réfugiés derrière ce sigle.

Le rapport Schloesing.

Le 5 octobre 1977 était publié un rapport de la commission des finances de l’assemblée nationale concernant la politique énergétique de la France. Le rapporteur général en était M. Edouard Schloesing.

Au grand étonnement des antinucléaires, ce rapport émanant d’une majorité de droite, fait le procès des politiques énergétiques menées par les gouvernements de droite successifs et, en particulier, s’attaque aux choix nucléaires.

Le rapport montre d’abord comment, pour assurer le règne du pétrole, le gouvernement, sous la pression de EDF, a fait régresser le charbon : pour maintenir l’indice des prix, les charbonnages de France se voyaient contraints à vendre leur charbon aux ménages, à un prix inférieur de 12 à 74% à celui du cours international. "En bref, nous dit le rapport, nous avons négligé les minces atouts dont nous disposions pour fonder notre croissance sur la source d’énergie dont nous étions précisément dépourvus", c’est à dire le pétrole.

Vient la crise pétrolière et, à partir de 1974, la conversion au tout-nucléaire :

"La crise survient brutalement. Le résultat en est le quadruplement du prix du pétrole et une forte majoration du prix des autres formes d’énergies.
Les spécialistes sont désemparés. L’on s’aperçoit des résultats de la politique passée. Mais, étrange constatation, personne n’avoue s’être grossièrement trompé.
Il est temps de réagir. Que va-t-on faire ? Contrairement aux apparences, on ne change pas complètement de politique. On entend simplement remplacer le pétrole par l’énergie nucléaire, nouvelle panacée".

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1973 l’énergie nucléaire représentait 1,8% de nos besoins énergétiques, elle devrait représenter 25% en 1985, soit 70% de la production d’électricité. Mais, notons le, l’inquiétude de la Commission des Finances de l’Assemblée Nationale n’a rien à voir avec des préoccupations écologiques : le programme n’est pas rentable ! En particulier "le mode de calcul utilisé par les pouvoirs publics ne permet pas de prendre en compte le prix du démantèlement des centrales parvenues au terme de leur période de fonctionnement" et pour être clairs si "il fallait aujourd’hui remplacer la totalité du programme nucléaire par un programme de centrales thermiques classiques et de centrales hydrauliques, il n’en coûterait pas plus cher à la Nation".

Le texte est, d’autre part, éclairant sur le poids des nucléocrates dans le choix de ce programme :

"On sait, disait le rapport, que toute la politique nucléaire française est élaborée et proposée par la commission de production d’électricité d’origine nucléaire (commission dite PEON). Or cette commission est constituée pour une large part par les représentants d’EDF et du CEA ainsi que par les représentants des industriels intéressés à la réalisation du programme. Cette composition en elle-même fait problème. On n’imagine pas que la politique des constructions scolaires soit pour l’essentiel élaborée par les entreprises du bâtiment." On ne pouvait être plus clair.

Au même moment, Philippe Simonot dans "Les Nucléocrates" montrait l’emprise des ingénieurs des grands corps sur cette structure, qu’ils noyautent la fonction publique ou qu’ils dirigent le secteur privé. Sur 15 fonctionnaires de la commission PEON, 11 étaient des polytechniciens du corps des mines ou de celui des Ponts. Sur 13 personnalités du secteur privé (Thomson, Péchiney, Alsthom, CGE, Framatome, Creuzot-Loire...) 9 étaient encore polytechniciens.

"Les nucléocrates échappent à tout contrôle" souligne Philippe Simonot. "Leur existence et leur pouvoir ouvrent une faille gigantesque dans la démocratie française. Les choix qu’ils ont faits et qui engagent la France au moins jusqu’en 1985, ils n’en répondront devant aucune Assemblée...".

Années 2000. Les grands corps ont encore pris plus de place dans les décisions politiques. Ils règnent toujours dans les ministères et l’industrie. Corinne Lepage, ancienne ministre de l’environnement, constate, qu’à présent, ils se sont placés au plus haut niveau des partis :

"La colonisation de l’Etat a pris du temps. En 1958, les technocrates n’étaient encore que huit à l’Assemblée Nationale. Dix ans plus tard, en 1967, leur nombre ne dépassait pas onze. Puis le mouvement s’est accéléré : vingt en 1973, vingt-cinq en 1981, quarante-cinq en 1986, soixante en 1997" (Corinne Lepage - on ne peut rien faire madame le Ministre - Albin Michel, 1998)

C’est dans le domaine nucléaire que l’emprise des technocrates a été la plus forte. Par les sommes investies, par les responsabilités prises, on s’y trouve en prise directe avec les plus hautes autorités de l’état. D’autre part le lien organique avec le nucléaire militaire permet tous les secrets et toutes les manipulations de l’opinion. C’est ainsi qu’à la Hague, sous couvert de retraitement, on a développé à grands frais une technique d’extraction du plutonium à des fins militaires. C’est ainsi, à nouveau, que sous prétexte d’indépendance énergétique, on mélange ce Plutonium, dont on ne sait plus que faire, au combustible classique pour en assurer l’élimination.

Reprenons la main, nous dit Monique Sené, physicienne et animatrice depuis 1976 du "Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire" (GSIEN).

"La France n’a pas de loi nucléaire donc pas de fondement juridique pour appuyer les enquêtes publiques, les décrets de rejets, la radioprotection, les commissions locales d’information ou de surveillance. Tout est bricolage... Les gouvernements passent, les ministres changent, mais l’administration et sa composante "Corps des Mines" perdurent." (Monique Sené - Ecorev, septembre 2002, Le lobby nucléocrate, mythe ou réalité ? ).

Cette "élite" qu’elle nous décrit comme des forts en thème qui ont fréquenté les mêmes classes préparatoires et ont été préparés à passer brillamment les concours, sait "rédiger, répondre rapidement, mais manque totalement d’esprit de doute, ce qui est un terrible défaut empêchant de dépister les erreurs ou d’assurer un contrôle efficace". Ils sont d’autre part "incapables de se rebeller ou de désobéir à un ordre venant de leur corps. Ceux qui le font sont impitoyablement éliminés".

"Renvoyons nos ingénieurs aux travaux qu’ils doivent effectuer et instaurons enfin un regard citoyen sur les décisions qui nous engagent pour des siècles" propose Monique Sené.

"Quant aux élus, qu’ils cessent de prendre les citoyens pour des assistés". Ajoute-t-elle en invitant les citoyens à "imposer à leurs élus de répondre à leurs questions et d’expliquer leur choix quand celui-ci paraît bien éloigné de celui de leurs mandants."

Mais revenons au rapport Schloesing. On s’en doute, publié en pleine période de mobilisation contre Plogoff, il ne pouvait manquer d’être remarqué. De larges extraits en étaient repris dans le "Nukleel" de janvier 1979 qui invitait ses lecteurs à se le procurer. Les Clin donnaient l’exemple en commandant un lot de ce rapport à l’imprimerie de l’assemblée nationale et en le faisant figurer en bonne place sur leurs tables de presse.

Un rapport parlementaire issu d’une majorité de droite pronucléaire devenait ainsi le petit "livre vert" de la contestation antinucléaire.

 

Plogoff en fête.

L’enquête est terminée, Plogoff veut vivre et créer.

Créer d’abord.

Le refus du nucléaire doit s’accompagner de propositions alternatives : les économies d’énergie, les énergies nouvelles, la limitation et le recyclage des déchets... Nukleel a consacré un numéro spécial à chacun de ces sujets.

Autour du comité des Monts d’Arrée s’est déjà créé le "Centre de recherches et d’expérimentations pour les technologies appropriées en Bretagne" (CREPTAB). Son président, Jean-Marc Hervio, veut en faire une vitrine des énergies renouvelables. Le vent, le solaire, la biomasse pourraient trouver toute leur place dans ce "Parc d’Armorique", lieu de rencontre d’une richesse biologique foisonnante et d’un patrimoine architectural et culturel exceptionnel.

L’initiative est reprise à Plogoff. Le 9 mai 1980, une soixantaine de personnes se réunissent pour créer une association qui pourrait servir de relais au GFA et élargir sa perspective strictement agricole vers un développement des énergies nouvelles. "Plogoff Alternatives" est né.

 

L’objectif est de construire à Plogoff une maison qui sera la vitrine des alternatives au nucléaire. Une "Maison autonome".

Déjà des propositions d’aide affluent de toute la France. La fête organisée à la Baie des Trépassés à la Pentecôte sera l’occasion de faire une information et de récolter des adhésions.

La Pentecôte antinucléaire.

La Fête avait été décidée dès le lendemain de l’enquête publique. Il fallait oublier les jours de violence et réunir tous ceux qui, en France et à l’étranger, avaient soutenu la lutte de Plogoff.

D’emblée un lieu s’imposait : la Baie des Trépassés.

Amphithéâtre encadré par la Pointe du Raz et la Pointe du Van, le lieu est magique. On y rencontre parfois les anciens mythes celtiques.

Certaines nuits, dans les temps où le rêve menait encore les hommes, un pêcheur, dans sa cabane proche du rivage, était réveillé par des coups portés à sa porte. Une force irrésistible l’obligeait à se lever et à se diriger vers sa barque. Personne ne l’y attendait et pourtant l’eau affleurait jusqu’à la ligne de flottaison. Les voiles levées, le vent menait l’embarcation vers Avalon, le paradis des celtes, l’île de l’éternelle jeunesse. Là, une voix faisait l’appel des invisibles passagers. La baie, dit-on, y aurait gagné son nom.

Il se dit aussi que la ville d’ Ys pourrait s’y cacher sous le miroir de la mer.

Inspirés par le lieu, Auclair et Deschamps, publient en août 1981, sous le titre de "Bran Ruz", une version en bande dessinée de l’histoire de la ville engloutie. Il y est question de la résistance des vieux mythes celtiques, incarnés par Dahud fille de Gradlon, à la pénétration des croyances chrétiennes introduites par les envahisseurs venus de la Bretagne insulaire et prêchées en ce lieu par Gwenolé. Les dernières pages du recueil sont un véritable hymne à la résistance de Plogoff :

"Ker Is engloutie, c’est notre Bretagne bradée, matraquée, irradiée, mazoutée ! Mais déjà le vent tourne à Plogoff. Il souffle sur les barricades et disperse les nuages de lacrymogène ! Et dans tout le Cap Sizun il fraîchit et il hurle : "Non au nucléaire ! Plogoff n’est pas la poubelle de la France ! Plogoff n’est pas à vendre ! Plogoff veut vivre libre ! " font dire les auteurs à l’animateur d’un fest-noz dans le Cap.

Une nouvelle légende naît dont Annie Carval, la présidente du comité de défense, devient la nouvelle Dahud. Une Dahud porte-parole des femmes bâillonnées, "réduites au silence par les gardes mobiles" nous disent encore les auteurs de la bande dessinée.

En attendant, Annie Carval, la vraie, a d’autres soucis. La fête qui se prépare va être monstrueuse. Elle revient d’un tour de France des comités de soutien et déjà le comité de défense, réuni avec les Clin fin avril, estime la participation entre 100 000 et 200 000 personnes. Il faudra prévoir le parking des 40 000 voitures et des dizaines de cars qui vont affluer. Des trains, aussi, ont été affrétés, on en annonce déjà un venant de Cardiff en Angleterre, un autre du Nord de la France, un troisième du Sud-Ouest. L’intendance devra suivre. Il faudra sécuriser les marais à l’arrière de la baie, louer deux chapiteaux de 4000 places, prévoir les estrades, les sonos (celle de la fête de l’Huma, 20 000W, la plus grosse du moment a été réservée). Il faudra réquisitionner toutes les bâches de la région pour les stands, les tonnes à eau dans les fermes pour le café et la soupe de poisson, les camions frigo pour les monceaux de charcuterie, les boulangers pour les baguettes et le koign-amann, les crêpières et leurs bilig.

L’hébergement se fera sur toutes les communes du secteur. Les stades, les terrains de camping, les écoles désaffectées, les hangars devront être prêts. C’est tout le Cap qui sera mobilisé. 3000 à 4000 personnes seront à pied d’oeuvre pendant deux jours pour accueillir, informer, nourrir, héberger, divertir. Après avoir mené la lutte la plus spectaculaire de la fin des années 70, le comité de défense et les Clin font le pari de réussir la plus grande fête populaire jamais réalisée en Bretagne.

Le samedi après midi sera consacré à la réflexion sous forme de cinq forum : nucléaire et santé ; nucléaire et sûreté ; nucléaire et société ; nucléaire et économie ; alternatives énergétiques. Ils seront animés par une quarantaine de personnalités, des scientifiques, des médecins, des économistes, des humanistes. On annonce déjà Louis Puisieux, ancien responsable de EDF, Monique Sené du GSIEN, Yves Le Gall directeur du laboratoire de biologie marine de Concarneau, Pierre Samuel mathématicien, le général de Bollardière, les avocats Choucq et Mignard. Cousteau sera en mer mais il enregistrera un message.

Concert en plein air le samedi soir. Higelin est annoncé. Le dimanche sera consacré à la fête du GFA avec l’accueil des paysans du Larzac à la tête d’un troupeau de brebis. Le Fest-Noz du soir est annoncé fabuleux.

24-25 mai

Sommes-nous 100 000 ou 150 0000 ? Peu importe. Cette foule qui nous entoure nous donne la mesure de la popularité de notre lutte. Cadeau suprême, le soleil est au rendez-vous. Sur la plage, la pudeur n’est pas de mise. Casquette vissée sur la tête, les veux bourlingueurs de Plogoff retrouvent des souvenirs de Tropiques. L’après midi se passe, douce, apaisée, faite de rencontres et de retrouvailles au hasard des stands


 


Bientôt le soleil descend sous un horizon de feu.

Sur scène les premières notes font résonner la baie. Tout ce que la Bretagne compte de groupes et de chanteurs est au rendez-vous. Nous sommes encore cinquante, soixante mille assis ou allongés dans le sable de la dune. Comme promis Higelin est là. Un Higelin période hard-rock, un peu perdu dans ses brumes et improvisant sur scène un salut à la lutte de Plogoff. Plus tard, dans la tente qui sert de loge aux musiciens, on le verra échanger sa chemise d’un rouge écarlate contre la casquette d’un marin pêcheur quelque peu perplexe.

 

Deux journées inoubliables. Les personnes "bien renseignées" des services de police nous avaient prédit des enlisés dans les marais, des noyés sur la plage, des têtes cassées sur les rochers, des overdosés derrières les dunes, des émeutiers devant la scène. On avait levé les bras au ciel devant notre évident amateurisme. On souhaitait secrètement l’incident qui pourrait ternir une popularité que six semaines d’occupation policière n’étaient pas parvenues à entamer. La chance et l’autodiscipline de la grande masse des participants avaient été de notre côté. Au matin du dernier jour nous étions encore des centaines pour nous atteler à la tâche de ramasser le moindre petit morceau de papier qui aurait pu trahir le rassemblement.

La Baie des Trépassés pouvait retourner à ses songes.


Voir aussi la vidéo :

Il y a 30 ans Pentecôte Anti- Nucléaire en Bretagne


Temps variable sur Plogoff.

La lecture de la presse du début septembre 1980 n’annonce rien de bon pour la cause de Plogoff.

La droite pavoise. Giscard est donné largement gagnant de la compétition des présidentielles. Il caracole en tête au premier tour des sondages (entre 36 et 42% des intentions de vote). Au deuxième tour il ferait 61% face à Mitterrand et 57% face à Rocard.

A gauche, pourtant, c’est la guerre.

Le programme commun a volé en éclats. Georges Marchais vient de comprendre que la nébuleuse socialiste va absorber la matière de son parti s’il n’y met bon ordre. En novembre 79 il recueillait 17% des intentions de vote, en septembre 80 il est descendu à 13%. Les sénatoriales vont être l’occasion d’une violente confrontation.

Au PS François Mitterrand se délecte à jouer au chat et à la souris avec Rocard. Interrogé par "Europe 1", il souligne " l’ambition, l’envie d’être" de son challenger qu’il regarde avec "attention, sympathie" mais aussi avec... " des points d’interrogation". Serais-je "plus utile comme rassembleur des socialistes qu’à la tête de l’Etat" fait-il mine de s’interroger.

A droite, rien n’est encore décidé. Giscard, Chirac, Debré se distribuent cactus et peaux de banane. Mais cette guéguerre là, fait plutôt l’affaire du camp antinucléaire.

Tout cela sur un fond d’actualités nationales et internationales qui rappellent étrangement nos préoccupations contemporaines et dont la presse nous informe au jour le jour.

1er Septembre 80 : L’actualité européenne braque ses projecteurs sur la Pologne où Solidarnosc s’organise après sa "victoire de Gdansk". Les militants des Clin sont nombreux à avoir participé à des comités de soutien à Solidarnosc. Plusieurs ont trouvé le chemin de la Pologne en accompagnant les convois de nourriture ou de matériel d’imprimerie organisés pour aider les grévistes. D’autres ont accueilli les représentants de Solidarnosc en tournée en France. Même si l’avenir est incertain et si le capitalisme sauvage perce déjà sous le masque fissuré du bureaucratisme, une première brèche a été ouverte dans le rideau de fer, une première lueur de liberté brille dans la grisaille soviétique.

5 septembre : Le PC a lancé sa campagne des sénatoriales. Premier thème : la défense. Pour s’opposer à la convergence "PS/Majorité" accusés de vouloir se réfugier sous le parapluie américain, le Parti Communiste demande la construction d’un 7e sous-marin nucléaire. Il s’oppose de même à la réduction de la durée du service militaire proposée par le RPR et le PS (qui envisagent de le ramener respectivement à 4 et 6 mois). Le parti des "mutins de la Mer-Noire" a bien changé.

7 septembre : Un grand moment à Douarnenez. Nicole et Félix Le Garrec présentent leur film "Plogoff, des pierres contre des fusils". Quelques secondes de silence après les dernières images...

"Quelques secondes de silence qui contrastent étrangement avec cent dix minutes d’explosions de grenades, d’injures, de cris, de coups de matraques, de bruits de pierre sur les casques et les boucliers. Et puis, tout-à-coup, le grondement interminable des applaudissements" (Jean-Charles Perrazi - Ouest France).

Un quart de siècle plus tard, le film reste le témoin vivant et irremplaçable d’un moment exceptionnel.

Campagne électorale : Georges Marchais est en Bretagne. La presse se délecte de ses petites phrases. "M. Le Pensec porte M. Guermeur sur ses épaules" assène-t-il en analysant les positions du PS et du RPR dans un récent conflit de la pêche.

10 septembre : Jean-Marie Kerloc’h passe la main. "J’ai décidé de démissionner, car depuis mon accident cardiaque je suis en traitement, J’ai eu hier 70 ans et je veux maintenant profiter un peu de ma retraite".

Chacun s’y attendait. Une alerte, déjà, l’avait amené à l’hôpital au début de la lutte. La presse rappelle son parcours. Trente ans de navigation avec la "Royale" sur toutes les mers du monde et retraite en 1961 avec le grade de maître principal. Elu maire en 1974, la lutte contre EDF en fera un personnage historique.

Jean-Marie ne profitera que quelques années de cette retraite méritée. Il décède le 28 mai 1985 à 75 ans, ayant gardé, jusqu’au bout, ses convictions antinucléaires. Plogoff manifestera une dernière fois en silence derrière son maire.

Au PS les clans s’activent. Le rocardien Pisani hasarde un pronostic : "Mitterrand va passer la main". Son temps, dit-il "est en train de s’achever".

12 septembre 1980 : l’Union Fédérale des Consommateurs UFC lance un pavé dans l’assiette : Elle invite les consommateurs à boycotter la viande de veau. L’affaire du "veau aux hormones" est lancée. Le consommateur français est le recordman mondial de la consommation de veau : 7,3 kg par an et par personne en 1979. On l’a conditionné pour qu’il demande une viande très blanche et très bon marché. L’éleveur de veau travaille le plus souvent sous contrat avec une firme ou une coopérative. Celle ci fournit les veaux et leur alimentation. L’objectif est de réduire les coûts au maximum. Pour cela les anabolisants et oestrogènes sont idéals. Ils permettent d’accroître artificiellement la masse musculaire. Effet secondaire : les hormones, surtout si elles sont synthétiques, peuvent induire des atteintes à la santé. La loi "Ceyrac" de février 1976 interdit les oestrogènes naturels ou de synthèse en France, mais autorise certains anabolisants. Dans les faits, elle n’est pas appliquée et le lobby des fabricants d’aliments s’emploie à la faire supprimer.

L’UFC est relayée dans son action par le syndicat des "Paysans Travailleurs". Deux de leurs adhérents ont porté plainte contre la coopérative qui leur fournissait leurs aliments. Celle ci avait introduit, à leur insu, des hormones dans l’aliment qui leur était livré. Cette alimentation ayant décimé leur élevage ils étaient ruinés. Bernard Lambert, ancien député de Loire-Atlantique et animateur des Paysans Travailleurs dénonce un système dont les producteurs sont les premières victimes "Ils sont obligés, dit-il, sous prétexte de progrès et sous peine de faillite de se plier à des pratiques qu’ils désapprouvent et qui sont désormais généralisées".

Pour sortir de ce cercle vicieux, les "Paysans travailleurs" proposent l’interdiction en Europe de la fabrication et de la vente d’anabolisants. Plus simplement ils réclament l’abandon du "système productiviste’" basé sur l’aliment synthétique et proposent l’utilisation, sans transformation, du lait à la ferme. Le "veau sous la mère" n’est-il pas encore la solution la plus économe et la plus respectueuse du consommateur ?

Bernard Lambert et ses amis pouvaient-ils imaginer qu’un jour les fabricants d’aliments transformeraient leurs vaches en carnivores et répandraient dans la population, avec l’E.S.B, une maladie aussi terrible que sournoise.

19 septembre : les consommateurs ont répondu au mot d’ordre de boycott au-delà de toute attente. Le cours du veau s’effondre. L’activité des abattoirs a diminué de moitié en une semaine. On trouve du veau "en solde" sur les étals des bouchers. Le message sera-t-il entendu ?

Alors que tous les oestrogènes sont interdits en France, le ministre de l’Agriculture, M. Méhaignerie, envisage d’autoriser l’usage des oestrogènes naturels pour, dit-il, "lutter contre l’utilisation frauduleuse d’hormones artificielles". Diversion, répondent l’UFC et les Paysans Travailleurs.

On apprend dans le même temps qu’un pharmacien vendéen vient d’être inculpé après la découverte dans son château de 2kg d’œstrogènes artificiels. L’homme mène un train de vie luxueux et reçoit à son domicile des personnes discrètes qui en repartent assez rapidement.

29 septembre : lendemain de sénatoriales. On attendait une progression de la gauche on constate surtout les effets de la désunion. Dans six départements les communistes se sont maintenus au second tour contre les socialistes. Deux sont situés en Bretagne : les Côtes du Nord et le Finistère.

Dans le Finistère les retombées de Plogoff sont encore chaudes. "Nous en avons assez de voir plumer la volaille communiste par les socialistes" s’emporte Jean-Pierre Jeudy, maire de Carhaix. "Le PC finistérien a pris la lourde responsabilité d’assumer l’élection des quatre sénateurs de droite" lui répond Bernard Poignant pour le PS.

A Plogoff on remarque simplement que quatre sénateurs ouvertement favorables à la construction de la centrale viennent d’être élus. Mauvaise pioche.

30 septembre : l’UFC a gagné. Les 9 ministres de la CEE se sont mis d’accord pour l’interdiction des hormones naturelles et artificielles dans l’alimentation des veaux. Le boycott du veau a pris une dimension européenne. L’Italie a été la première à rejoindre la France. Un juge d’une petite ville au sud de Rome a décrété la suspension de la vente de la viande de veau en Italie. En France, M. Méhaignerie a brusquement changé d’avis et a invité ses collègues européens à prendre une mesure commune d’interdiction de toutes les hormones.

Extraordinaire succès pour une association, l’UFC, qui ne bénéficiait jusqu’à présent que d’une notoriété limitée.

Retombée inattendue. 25 ans plus tard, parce qu’elle refuse le bœuf aux hormones américain, l’Europe fait l’objet d’une taxation majorée de certains de ses produits. Parmi ceux-ci le Roquefort. On connaît la suite, l’action de José Bové et de ses amis contre le Mac Do de Millau, le retentissement mondial des manifestations de Seattle, la naissance d’un mouvement alter-mondialiste prometteur.

Retour dans la France de 80 avec les Présidentielles : Chirac, à son tour entre en manœuvres. Pourquoi pas un rapprochement entre le RPR et le PS, propose-t-il, si la rupture avec le PC est consommée. "Le jour où François Mitterrand dira "c’est fini", le jeu pourra changer complètement" précise-t-il. Décidément la politique devient un "jeu" compliqué.

A gauche les choses ne s’arrangent pas. Le PS est devenu le premier groupe du Sénat avec 69 membres. Horreur ! pensent les communistes qui estiment qu’on leur a volé 8 sièges. "Le président de la République peut remercier le PS d’avoir aidé la droite à priver le PCF de huit sénateurs" accuse Georges Marchais.

Vous avez repris la tactique des années trente, répond le PS " à l’époque où, appliquant rigoureusement les directives de Staline, les dirigeants communistes traitaient les socialistes comme leurs adversaires prioritaires". Et les socialistes de rappeler que dans le Doubs ils ont préféré "faire élire le politicien de droite Edgard Faure et un homme du patronat de Peugeot plutôt qu’un socialiste militant CGT" ou encore que dans les Côtes du Nord ils ont préféré des "représentants de la vieille droite bretonne" à des militants socialistes.

Politique internationale. Le nucléaire revient dans l’actualité par la guerre Iran-Irak. Le centre de recherche nucléaire de Bagdad où travaillent 70 techniciens français a été bombardé. On précise que seulement des bâtiments annexes ont été touchés et que le réacteur nucléaire fourni par la France et achevé au début de l’année est indemne. "Libération" annonce que "le 14 juin 1980, la France a livré douze kilos d’uranium hautement enrichi à l’Irak". Personne ne sait ce qu’il est devenu.

11 Octobre : La tension PS/PC passe à un niveau supérieur. Le PS menace. Il ne peut à la fois subir "les attaques répétées de la direction communiste" qui dénonce son "virage à droite" et, "le jour venu, ouvrir toutes grandes les portes des mairies à ceux qui, à l’approche des élections municipales, et pour les besoins d’une élection, auraient subitement baissé le ton".

12 Octobre : François Mitterrand en rajoute : "C’est le parti communiste qui tire le grand capital de l’eau" déclare-t-il, "sans la main tendue du PCF, le capitalisme se noyait".

La réponse du PC ne tarde pas. Dès le lendemain à l’émission "cartes sur table", Georges Marchais enterre le désistement automatique pour le candidat de gauche le mieux placé. "Une formule périmée" précise-t-il.

On peut mesurer à quel point les discussions entre partenaires de la gauche d’aujourd’hui font pâle figure à côté de ces vigoureuses empoignades. "L’union est un combat" disait-on alors. Effectivement, ces volées de bois vert n’empêcheront pas les frères ennemis, quelques mois plus tard, de gagner ensemble les élections et de se retrouver dans le même gouvernement !

20 Octobre : Rocard prend Mitterrand de vitesse. De sa mairie de Conflans-Ste-Honorine, il annonce son intention de proposer aux socialistes d’être leur candidat pour "construire le socialisme de la liberté, de la justice, de la responsabilité, de l’autogestion".

Pendant ce temps, Giscard est en Chine et annonce triomphalement la vente à ce pays de deux centrales nucléaires.

A Plogoff Amélie Kerloc’h, première adjointe, remplace Jean-Marie à la tête de la commune. Femme de marin et femme de caractère, elle était présente à tous les moments critiques de l’occupation de Plogoff. Chacun ici lui fait confiance.

8 Novembre : c’est le dernier délai fixé par le PS pour présenter sa candidature à la candidature. Mitterrand s’est amusé jusqu’au dernier moment.

Il se présente.

 

 

Plogoff a gagné.

La campagne électorale bat son plein. Sans doute grâce à Plogoff, mais aussi au Pellerin à Malville et aux autres lieux de mobilisation, le nucléaire est un sujet sur lequel aucun candidat ne peut faire l’impasse.

Le 9 avril François Mitterrand a tenu meeting à Brest. Plogoff ne se fera pas si je suis élu, a-t-il promis.

24 avril : premier tour.

A droite : Giscard 28,3% - Chirac 18% - Debré 1,66% - M.F Garaud 1,33% (total 49,3%)

A gauche : Mitterrand 25,8% - Marchais 15,3% - Laguiller - 2,3% - Crépeau 2,2% - Bouchardeau 1,11%. (total 46,7%)

Ecologistes : Lalonde 3,9%.

Les jeux sont serrés. Giscard n’a pas acquis l’avance qu’il pouvait espérer malgré ses appels du pied aux électeurs socialistes et à ceux du centre-gauche. Mitterrand a largement devancé le PC dont le déclin se confirme. Le total de la gauche, cependant, révèle un retard de 2,6% sur celui de la droite. Brice Lalonde obtient un score honorable pour les écologistes. Ses 3,9% de voix compteront !

A Plogoff on attend le deuxième tour avec impatience. Le comité de défense et les Clin ont écrit à tous les candidats. Les questions portent sur Plogoff mais aussi sur l’ensemble du programme nucléaire civil et militaire.

La réponse de F. Mitterrand datée de la veille du premier tour arrive le lendemain des résultats. Véritable programme politique affiché par le candidat, elle mérite d’être reprise :

François Mitterrand Paris le 23 avril 1981

Les comités antinucléaires de
Plogoff et de la région
Mairie de Plogoff
29 113 Audierne

Madame, Monsieur,

Vous avez adressé aux candidats à la présidence de la république une lettre ouverte leur faisant part de votre opposition au projet de centrale nucléaire de Plogoff, et de votre indignation devant les méthodes employées pour imposer ce projet, indignation légitime que je partage.

Le programme électro-nucléaire actuel est en fait imposé sans aucun débat ni contrôle démocratique, le parlement n’a jamais été véritablement consulté. Quant aux populations locales vous êtes les mieux à même de savoir dans quel mépris elles sont tenues ; leur avis n’est sollicité qu’au travers de l’enquête d’utilité publique, procédure formelle et inadaptée.

Je crois au contraire que le nucléaire, question d’une importance vitale pour notre avenir justifie pleinement l’organisation d’un vaste débat dans notre pays : enfin informés, les Français pourront se prononcer par référendum. Je me suis engagé à ne plus ouvrir de nouveau chantier de centrale nucléaire, en particulier celui de Plogoff, avant que la conclusion de ce débat ne soit connue.

J’ai proposé un moratoire de manière à suspendre le développement industriel des surgénérateurs. En effet ceci engagerait des choix à long terme qui restent hasardeux en l’état actuel des techniques et des incertitudes qui pèsent sur le fonctionnement de cette filière. Mais Super-Phénix constitue un prototype dont les dépenses sont aujourd’hui engagées en presque totalité. Il s’agit de plus d’une coproduction européenne. Pour toutes ces raisons j’envisage aujourd’hui la mise en route de Super-Phénix à fin d’expérimentation, son fonctionnement étant bien entendu soumis à des conditions de sécurité très sévères.

Mais notre lutte était en premier lieu dirigée contre le programme électronucléaire français. Notre expérience peut-elle encore être utile ?

Nucléaire, le retour…

Plus de 20 ans après la promesse de Mitterrand d’un referendum sur l’énergie, Jacques Chirac et son gouvernement, mettent en scène une " grand-messe " dont la fonction réelle est l’habillage d’une relance du nucléaire.

Avant même que le débat soit réellement engagé, deux députés, l’un de l’UMP (Birraux), l’autre du Parti Socialiste (Bataille), publient un rapport au nom de l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (OPESCT) sur la durée de vie des centrales et les nouveaux types de réacteurs. Ce rapport demande au gouvernement le lancement très rapide d’un réacteur de type EPR (European pressurised reactor). Présenté comme le nucléaire de « troisième génération », cet EPR n’a rien de " moderne ". Ce n’est qu’un ancien générateur, de type Westinghouse, analogue à ceux qui équipent les sous-marins nucléaires, avec quelques modifications pour en accroître la sécurité.

Dans la foulée, Nicole Fontaine, ministre déléguée à l’industrie, se prononce pour la construction rapide des premiers réacteurs qui devraient assurer, vers 2015, la relève des centrales actuelles. Pour couper court à tout débat, elle se prépare d’ailleurs, à signer un premier contrat avec la Finlande.

Jeudi 15 avril 2004 : la droite a subi un Waterloo électoral à l’occasion des régionales, Nicolas Sarkosy, ministre de l’économie et des finances, veut prouver qu’il est bien devenu l’homme fort du nouveau gouvernement. Un "débat" parlementaire sur l’énergie est mis en scène qui lui permet un effet d’annonce : l’EPR se fera !

Il y a peu de présents en séance. Courage, fuyons ! Tel semble avoir été le mot d’ordre de la plupart des parlementaires.

Aucune réaction sur les rangs de la majorité. Le dogme du nucléaire ne s’y discute même pas.

Embarras au PS. Le clan des pronucléaires y retrouve un regain de dynamisme. Michel Rocard, candidat aux futures européennes, s’est même permis de tenir à Carhaix, devant des militants CFDT finistériens médusés, des propos radicaux en faveur de l’énergie nucléaire. Même s’il regrette l’absence de véritables filières industrielles dans le domaine des énergies renouvelables, François Dosé, intervenant pour le PS salue, au passage, la performance des entreprises nucléaires françaises. Concernant l’EPR, il relève l’absence de débat mais n’affirme aucune opposition de principe. La majorité aura compris : si ce n’est pas un feu vert, c’est à peine un feu orange et surtout pas un feu rouge.

Le PC, lui, est plus clair : Il est pour le nucléaire, il est donc pour l’EPR. Daniel Paul, député de Seine Maritime propose même un site : Penly en Haute-Normandie.

Patrick Devedjian, ministre de l’industrie, peut donc se féliciter de ce "relatif consensus". Toujours et encore "l’exception française" !

Seul Yves Cochet, ancien ministre Vert de l’Environnement et député de Paris, prononce un réquisitoire contre la poursuite et la reprise du programme nucléaire. Il relève, en particulier, l’impossibilité de mobiliser des financements à la fois sur le nucléaire et sur les économies d’énergie ou les énergies renouvelables. Il est bien seul dans l’hémicycle mais toutes les enquêtes montrent que ses propos sont représentatifs de l’opinion d’une majorité des français.

A l’opposé, au nom de qui parlent-ils ces députés qui exigent ou acceptent de relancer la France dans l’impasse nucléaire ? S’étant succédés au gouvernement, leurs partis ont eu, à tour de rôle, la possibilité de consulter la population française et d’organiser le référendum si souvent promis. Ils s’en sont bien gardés.

Parlent ils, même, au nom de leurs adhérents et militants ? Ceux ci sont de plus en plus présents dans les rassemblements antinucléaires et de plus en plus mal à l’aise. Verrons nous encore longtemps des élus locaux s’opposer à des installations nucléaires chez eux pendant que leurs représentants se prononcent, nationalement, pour leur développement ?

"Ne faites pas croire que nous sommes tous des EPR, des élus pour rien" avait déclaré François Dosé, rapporteur socialiste, en conclusion de son intervention du 15 avril. Ne pourrait-il le prouver, lui et ses collègues députés, en organisant la réelle consultation que chacun attend ?

De ce "débat parlementaire", il faut noter l’irruption dans l’hémicycle de "l’effet de serre". En effet, veut-on nous persuader, le nucléaire ne serait-il pas la meilleure réponse au réchauffement de la Planète ?

Les mêmes qui, il y a encore peu de temps, niaient l’effet de serre et qui, encore aujourd’hui, refusent toute réduction de la circulation automobile, principale responsable de l’émission de gaz carbonique, se découvrent subitement convertis dès lors qu’il s’agit de faire la promotion du nucléaire.

Alors, parlons de l’effet de serre.

Après quelques tempêtes et inondations récentes, l’été 2003 et les inondations de l’hiver qui a suivi semblent vouloir nous prouver que nous sommes entrés de pleins pieds dans l’ère du changement climatique. Les coupables on les connaît : les gaz à "effet de serre" accumulés, depuis un siècle, dans l’atmosphère par l’activité humaine. Premier d’entre eux : le dioxyde de carbone (CO2) résultant de la combustion du charbon puis du pétrole.

Aujourd’hui tous les spécialistes en conviennent : la température va considérablement augmenter pendant le siècle à venir. Le dernier rapport du Giec (Groupe international d’étude du climat) qui fait autorité en la matière, prévoit une augmentation comprise entre 1,4 et 5,8 degrés. Déjà les dix dernières années ont été les plus chaudes jamais enregistrées. Les climatologues prévoient, pour l’avenir, des phénomènes extrêmes de plus en plus fréquents : canicules, sècheresses, tornades, pluies diluviennes, inondations. Simples pronostics, nous dit-on. Hélas, le climat de ces toutes dernières années semble prendre un malin plaisir à les vérifier.

Les biologistes se mettent à leur tour à vouloir lire l’avenir. Déjà ils voient monter vers le Nord des plantes, des algues, des insectes, du Sud. On imagine des oliviers à Lyon, des palmiers sur les Champs-élysées et des vignes dans le Sud de l’Angleterre.

Rêves de perpétuels étés qui doivent être tempérés par la montée de nouvelles maladies touchant aussi bien les hommes que les animaux et les plantes. Bref, un bouleversement que devront gérer les enfants qui naissent aujourd’hui et un impératif : agir. Car, nous prévient Michel Petit, président de la société météorologique de France : "même en agissant dès maintenant pour limiter l’émission de gaz à effet de serre, la température ne se stabilisera pas avant un siècle".

Agir, et vite !

Le 12 juin 1992, au Sommet de la Terre de Rio, 154 chefs d’état signent la convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique. Elle a pour objectif de stabiliser les émissions de gaz à effet de serre. Hélas cette bonne intention affichée se heurte immédiatement au désir de croissance illimitée des pays industrialisés. Au premier rang, les USA dont le président Georges Bush souffle le froid en annonçant d’emblée que "le mode de vie américain n’est pas négociable". Il faut attendre 1997 pour qu’un protocole fixant les conditions de mise en œuvre de la convention soit signé par 120 pays à Kyoto. Les pays industrialisés s’engagent, pour 2012, à réduire leur émission de gaz à effet de serre à un niveau inférieur de 5% à celui de l’année 1990. Chiffre modeste qui, pourtant risque fort de ne pas être atteint, d’autant plus que le protocole n’est toujours pas entré en vigueur. Il est prévu, en effet, qu’il ne fasse force de loi qu’à partir du moment où 55 pays représentant 55% des émissions mondiales de gaz carbonique l’auront ratifié. Or les USA responsables de 36% des émissions s’y refusent et la Russie (17%) se fait tirer l’oreille.

L’Europe a signé le protocole et s’est engagée à réduire l’émission de ses gaz à effet de serre à un niveau inférieur de 8% à celui de 1990. Hélas les faits ne répondent pas aux intentions et les USA, champions parmi les pollueurs, ont beau jeu de faire remarquer, avec cynisme, qu’il est plus facile de signer que d’appliquer. Un rapport de l’Agence Européenne de l’environnement (AEE) daté du 2 décembre 2003 indique, en effet, qu’à cette date la réduction n’est encore inférieure que de 2,3% à celle de 1990. Parmi les mauvais élèves : la France qui, si la tendance se poursuit, aura augmenté sa production de gaz à effet de serre de 9,5% entre 1990 et 2010. La France où la canicule de l’été 2003 a tué 15000 personnes et où les pluies de l’hiver qui a suivi ont provoqué des inondations dévastatrices.

Sècheresses, inondations, tornades, incendies… les catastrophes se succèdent à un rythme accéléré. Nous les constatons, nous en connaissons les causes mais, pétrifiés, nous agissons comme si nous refusions d’y croire.

Nous continuons à tracer des rocades autour des villes engorgées pour répondre à des prévisions de doublement de la circulation dans les dix ans à venir. Nous "modernisons" les voies express pour y autoriser la circulation à 130km/h, alors que la sagesse demanderait une réduction généralisée des vitesses qui économiserait l’énergie et réduirait tout autant le nombre de morts et de blessés sur les routes. Au nom d’une prétendue rentabilité commerciale, nous abandonnons des transports en commun alors que la "rentabilité" sociale et environnementale exigerait leur généralisation. Nous persistons à multiplier les objets "jetables" et les emballages inutiles. Parce que nous avons pollué notre eau, nous nous encombrons de bouteilles plastiques dont la fabrication, le transport et l’élimination engloutissent des tonnes de pétrole.

Qu’attendons nous ? Que les incendies aient définitivement dévasté les forêts méridionales ? Que les villes riveraines des fleuves et des estuaires soient sous la menace permanente des inondations ? Que les côtes les plus basses, les îles à fleur d’eau, soient ravagées par les tempêtes d’hiver ? Voulons nous que nos petits-enfants maudissent ce "confort" que nous leur auront volé et dont il ne leur restera en héritage que des déchets et un monde bouleversé ?

Une chose est certaine : pendant ces cinquante dernières années, qui ne sont qu’une seconde au regard de l’histoire de l’humanité, nous avons laissé se développer dans les pays industrialisés un mode de vie sans avenir. S’il devait gagner la planète entière – et pourquoi ne le ferait-il pas si les pays industrialisés n’y renoncent pas – notre monde renouerait avec les crises des époques que nous avions qualifiées de barbares.

Mais nous pouvons sortir de cette boulimie de matière et d’énergie et conserver le même confort de vie. Nous pouvons, simplement, retrouver les gestes qui, il n’y a pas si longtemps, allaient de soi : préserver, économiser, entretenir, réparer, recycler. Pourquoi le gaspillage serait-il le signe de la "modernité" ?

Il ne s’agit pas de stagner, encore moins de régresser. Il reste tant de domaines à faire progresser : l’instruction, la culture, l’art, la créativité intellectuelle et manuelle, l’hygiène, la santé, la solidarité… Tout ce qui développe le bien-être collectif en respectant chacun et son environnement.

Oui, un autre monde est possible…

Mais sans nucléaire !

Les certitudes technocratiques sur la sûreté absolue des centrales ne nous avaient pas convaincus. Three Mile Island était venue confirmer nos doutes. Nucléaire "capitaliste", fragilisé par la recherche du profit maximal, nous avaient dit certains. Ne pas confondre, avaient-ils ajouté, EDF est une entreprise "d’état" et donc, par nature, exempte de ces considérations mercantiles. Tchernobyl est venu leur prouver qu’il s’agissait de bien autre chose.

Les mots manquent pour évoquer Tchernobyl. Comment parler du sacrifice des ingénieurs et techniciens restés sur place pour lutter contre le monstre malgré la connaissance qu’ils avaient de leur mort probable. Comment décrire les familles soumises aux retombées, les jeunes militaires reconvertis en "liquidateurs" et envoyés sans protection dans les zones irradiées, les enfants souffrant encore et pour longtemps des effets des radiations…

Nul pays n’est garanti contre de tels accidents. Déjà nos centrales vieillissantes révèlent leurs fissures. "Je pense qu’il va y avoir un accident grave, il faut le dire" affirme Bernard Laponche, chercheur au CEA, ancien permanent de la CFDT énergie et ancien conseiller technique au cabinet de Dominique Voynet (revue Ecorev septembre 2002). "Il y a eu suffisamment de défaillances inquiétantes dans le parc électronucléaire depuis le démarrage de Fessenheim en 1978 pour que l’on puisse parfaitement imaginer un accident grave", poursuit-il en citant les erreurs de conception du circuit de refroidissement des centrales de Civaux et Chooz, le blocage possible des vannes des circuits de refroidissement de Flamanville, Paluel, Penly.

Au moment où Plogoff résistait la centrale de Nogent-sur-Seine se construisait à moins de 100 kilomètres de Paris. "Il faut arrêter cette centrale" affirme Bernard Laponche "car un accident, même de gravité moyenne, pourrait entraîner une catastrophe (faudrait-il évacuer la région parisienne ?)". Aujourd’hui, un accident grave sur une centrale nucléaire française (ou allemande ou belge, peu importe) provoquerait une grave crise sociale et économique qui affecterait l’Europe entière, ruinant du même coup les efforts de tous ceux qui croient en son avenir.

Il faut sortir du nucléaire et le faire vite ! Nous disent Bella et Roger Belbéoc’h, physiciens nucléaires (Sortir du nucléaire avant la catastrophe – l’esprit frappeur). A EDF qui souhaite prolonger la vie des centrales jusqu’à quarante ans en remplaçant certaines pièces défectueuses, ils font remarquer qu’accepter ces bricolages c’est vivre, pendant des décennies, sous la menace d’un accident catastrophique. « Nous devons manifester notre volonté de ne pas sacrifier nos vies et celles de nos enfants aux intérêts conjugués des industriels et de la technocratie », nous disent-ils, trouvant bien frileuses les propositions de ceux, parmi les écologistes, qui demandent une sortie programmée sur vingt ans.

Ceci d’autant plus, nous rappellent les Amis de la Terre, que nous allons bientôt devoir gérer les centrales nucléaires des pays de l’ancien bloc soviétique, en particulier de ceux qui vont intégrer l’Europe (La mort s’exporte bien – l’esprit frappeur).

Ces installations présentent, dès leur conception, des défauts qui sont à l’origine d’incidents répétés. Il faut surtout compter avec leur vétusté. Les frais d’entretien sont au-dessus des moyens de ces pays touchés par une grave crise économique. Les ouvriers restent parfois plusieurs mois sans salaire et l’encadrement y est de plus en plus léger. Le paiement de l’électricité est loin d’être assuré. En Ukraine, par exemple, « les entreprises énergétiques, et en premier lieu la compagnie Energoatom, qui gère les centrales nucléaires, ne parviennent pas à se faire payer l’électricité produite ». En 1999, seulement de l’ordre de 5% des factures étaient honorées par un paiement monétaire, 55% l’étaient sous forme de troc, les 40% restant n’étaient pas payés. Comment dans ces conditions dégager les sommes nécessaires à la préservation de la sécurité.

La solution ne serait-elle pas de fermer toutes ces centrales et d’aider les pays qui les utilisent à trouver d’autres sources d’énergie ?

C’est sans compter sur le marché juteux que représente leur prétendue " mise en sécurité ". Après l’explosion de la construction nucléaire des années 80 dans l’Europe de l’Ouest, des entreprises de ce secteur ou des entreprises du bâtiment, se sont retrouvées en difficulté faute de nouveaux marchés. L’accident de Tchernobyl suivi de l’effondrement de l’URSS est venu leur donner de l’oxygène notamment à travers des programmes financés par l’Europe. « Certaines entreprises se sont engouffrées dans le créneau de la « sûreté nucléaire ». Elles ont ainsi obtenu des contrats de plusieurs millions de dollars pour travailler à l’amélioration de centrales nucléaires dont la conception ne permettra jamais d’atteindre les critères de sûreté minimum » (les Amis de la Terre). Ces entreprises, originaires d’Europe de l’Ouest et des U.S.A sont peu transparentes sur leurs activités et influentes auprès des gouvernements. Arrêter des centrales ? Il n’en est pas question ! Ce serait tuer la poule aux œufs d’or.

Mais le danger ne s’arrête pas à la porte des centrales. A l’Est, comme à l’Ouest, il peut apparaître là où on l’attend le moins.

 

Société nucléaire, société suicidaire.

Société nucléaire, société policière. Tel était l’un de nos slogans des années Plogoff. Nous le pensions et le pensons toujours : une technique aussi sensible que celle du nucléaire doit logiquement réclamer une surveillance policière permanente.

Mais nous avions, cependant, compté sans le coût que représenteraient les gardes renforcées à l’intérieur de chaque site, les gendarmes mobilisés à l’occasion de chaque transport, les services de renseignement attachés à suivre tous les suspects possibles. Les gouvernements successifs ont donc, jusqu’à présent, fait le choix de la banalisation. Les centrales nucléaires sont devenues d’innocentes installations industrielles oubliées dans le paysage comme l’a pu l’être l’usine AZF à Toulouse. On sait depuis l’attentat du 11 septembre qu’elles peuvent être la cible de terroristes et on a découvert leur fragilité.

On a appris, par exemple, que les enceintes françaises, loin de pouvoir supporter la chute d’un avion gros porteur, comme on nous l’avait annoncé, ne résisteraient au mieux, qu’à un vulgaire avion de tourisme. Un "sport" est d’ailleurs devenu à la mode : survoler une centrale nucléaire en hélicoptère, en avion de tourisme ou, même, en ULM. La centrale de Civaux dans la Vienne en a fait l’expérience en juin 2003. C’est d’abord un hélicoptère puis un avion monomoteur qui sont venus se livrer à une visite touristique très démonstrative. "Impossible de les arrêter", disaient alors les autorités responsables. Une récente émission de télévision de décembre 2003 nous a fait part du remède envisagé : la mise en place de brigades d’hélicoptères chargées d’abattre les contrevenants après sommation. Bavures en perspective !

Les transports d’éléments radioactifs sont, eux-mêmes, moins protégés que les recettes des supermarchés. Des groupes qui n’hésitent pas à attaquer aux armes lourdes des véhicules blindés de transports de fonds, hésiteraient-ils à détourner un convoi nucléaire si leur profit était garanti ou si une solide motivation terroriste les animait ?

C’est la question que s’est posée Greenpeace. Le 19 février 2003, alors que l’on traque les éventuels terroristes des "réseaux islamistes", ses militants bloquent un camion chargé de 150kg de plutonium à Chalon-sur-Saône. Le plutonium circule dans un camion banalisé sans précaution particulière. "Action irresponsable" diront le groupe nucléaire Areva et le haut fonctionnaire chargé de la sécurité du convoi avant de promettre de revoir d’urgence les processus de sécurité. Promesse vaine : le lundi 10 mars, malgré les affirmations du responsable de la sécurité des transports qui persistait à assurer que les mesures prises étaient "secrètes, adaptées et suffisantes", Yannick Rousselet, chargé des questions nucléaires à Greenpeace, signalait à nouveau le départ d’un camion de plutonium du terminal Cogema de Valognes en direction de Marcoule. Deux autres convois devaient suivre dans le même mois.

Là encore, la réaction ne s’est pas faite attendre : un arrêté du 24 juillet 2003 classe la quasi-totalité de ce qui concerne le nucléaire sous le sceau du " secret défense ". Le seul fait d’informer est devenu un délit qui peut être sanctionné par des peines allant jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. Mieux, le décret du 8 septembre 2003 place la gestion des conséquences d’un accident nucléaire sous la responsabilité du secrétaire général de la défense nationale ! Société nucléaire, société militaire… devrions nous dire aujourd’hui.

Ce qui n’empêche pas les failles dans la protection des transports de corps radioactifs d’être toujours aussi béantes. Qui pourra nous dire sur quelle route de campagne se prépare l’apocalypse de demain ?

Qui pouvait imaginer les entrepôts nucléaires du pays présenté comme l’un des plus policiers de la planète, la Russie, être pillés par des mafias faisant suivre aux matières nucléaires, les circuits empruntés par les trafics d’armes et de drogue ? En mars 2002, des douaniers trouvent 10kg de Thorium sur un voyageur en provenance du Kazakhstan. En septembre de la même année, on arrête en Ukraine, un individu qui espérait écouler 400g d’uranium. Des ingénieurs, des techniciens au chômage, sont prêts à monnayer leurs connaissances. Il ne faut d’ailleurs pas une grande science pour confectionner une "bombe sale" qui, à partir d’explosifs classiques, disséminerait les déchets radioactifs les plus agressifs sur l’ensemble d’une ville.

Actualité plus récente. Les forces d’intervention américaines en Irak, supposées chercher la preuve de la possession par l’Irak d’armes de destruction massive, ont laissé les installations civiles nucléaires irakiennes ouvertes à qui voulait se servir. L’Agence Internationale de l’Energie, dont les fonctionnaires connaissent bien le terrain pour l’avoir sillonné pendant de longs mois, redoute, là aussi, que des matériaux radioactifs utilisables pour la fabrication de "bombes sales" aient pu être dérobés.

Février 2004. Beaucoup de bruit pour une pseudo révélation : le Pakistan aurait livré, à l’Iran et à la Libye, les secrets menant à la bombe nucléaire. La belle affaire ! N’est-ce pas exactement ce que la France avait fait en direction de l’Irak ou d’Israël ? Chacun sait qu’il n’existe aucune frontière entre nucléaire civil et militaire. Vendre des centrales c’est une autre façon de vendre la bombe.

Les états nucléaires, responsables de la prolifération, préparent, à présent, leurs citoyens au pire. Les spectateurs des journaux télévisés du 12 mai 2003 ont pu voir les images d’un exercice de la sécurité civile dans une grande ville des USA. Le thème : des terroristes ont fait exploser une bombe sale au cœur de la ville. Le quartier détruit a été reconstitué dans un vaste terrain vague. Tout y est rassemblé, les maisons écroulées, les véhicules en flamme, les routes encombrées de gravats. Les corps des victimes, eux-mêmes, sont d’un réalisme terrifiant. Le schéma de la bombe (des déchets radioactifs entourant un explosif classique) est même donné en prime.

Nos sociétés sont-elles devenues suicidaires ? Personne ne peut dire aujourd’hui où et quand l’impensable se produira, mais chacun s’y prépare.

Accidents, problème des déchets, risques terroristes... Qui pourrait prétendre que les centrales nucléaires puissent répondre à la lutte contre l’effet de serre !

Une seule certitude aujourd’hui : le moment est venu d’en sortir.

Car jamais le nucléaire ne pourra ni ne devra remplacer les énergies fossiles.

Certes, la France, sous l’emprise des technocrates de l’électricité, a renoncé au charbon puis au pétrole pour produire 75% de son électricité à partir du nucléaire. Nous aurions donc, ainsi, renforcé notre autonomie et limité dans une forte proportion notre consommation d’énergies fossiles ? Erreur : dans le même temps, des flots de ce pétrole prétendument "économisé" sont venus alimenter un trafic routier en constante augmentation. Au total, la part du nucléaire dans l’énergie totale consommée en France n’a atteint que le niveau de 15%.

En sortir, nous le pouvons.

D’abord en rétablissant un bon usage de l’électricité. Renonçons à l’électricité pour le chauffage, adoptons des modes de consommation électrique plus économes pour l’éclairage et l’électroménager, développons l’électricité issue de sources renouvelables et nous serons en mesure de fermer une bonne partie des réacteurs nucléaires sans avoir à les compenser.

Regardons autour de nous.

Nos voisins européens dépourvus de nucléaire ou engagés sur le chemin de la sortie, ne cherchent pas à se raccrocher à cette illusoire bouée de sauvetage. Ils ne vivent pas pour autant dans l’angoisse d’une grave crise énergétique et s’orientent résolument vers la recherche de nouvelles voies pour économiser l’énergie et produire des énergies renouvelables. Résultat : ils avancent plus vite que nous dans la solution du problème de l’effet de serre. Déjà la France a raté le rendez-vous de l’éolien qui se prêtait parfaitement aux sites ventés et encore peu urbanisés des années 80. Le Danemark a su occuper le terrain et exporter sa technologie.

A présent, c’est le photovoltaïque qui sort de l’usage confidentiel. Hier les panneaux solaires n’équipaient que des satellites, des bouées marines ou des bateaux de navigateurs solitaires. Aujourd’hui ils permettent à des villages, en Afrique, d’éclairer leur école et leur centre de soin ou de capter les émissions de télévision du monde entier. Dans les pays industrialisés ils se raccordent au réseau sous forme de centrales de quelques mégawatts, comme en Italie, ou de quelques kilowatts sur les toits des maisons et des immeubles. Chaque année voit le lancement de nouveaux programmes d’envergure. C’est, par exemple, l’équipement des 500 logements collectifs d’un quartier d’Amersfoort aux Pays-Bas, la bibliothèque de Barcelone, une université en Angleterre. L’Union européenne envisage un million de toits solaires pour 2010, les Pays-Bas en programment 500 000 à eux seuls, l’Allemagne 100 000 dans l’immédiat. Demain, si nous continuons à nous réfugier derrière la ligne Maginot de nos centrales nucléaires, ce sont les entreprises allemandes, hollandaises qui nous équiperont en panneaux solaires. D’ailleurs pourquoi pas ? L’Europe est devenue notre horizon commun. Aujourd’hui nous vendons du nucléaire, demain on nous vendra du solaire. Reconnaissons pourtant qu’il serait dommage de manquer ce nouveau rendez-vous. Une activité décentralisée et adaptée à une production locale comme celle thermique solaire ou du photovoltaïque pourrait certainement intéresser bien des artisans et entreprises de nos régions pour peu qu’on les encourage.

Regardons la planète. Le nucléaire y cumule un maximum de dangers mais n’y représente que 6% de l’énergie consommée.

Si nous nous débarrassons de cette épée de Damoclès, le monde ne s’en portera que mieux.

 

 

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