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jeudi 12 juin 2014, par Gérard Borvon

 

 

Une affiche de l’affichiste quimpérois Alain Le Quernec figure au catalogue de plusieurs musées. Réalisée pour soutenir la lutte contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff, elle demeure comme un témoignage fort de cette lutte victorieuse du pot de terre contre le pot de fer.

 

Son histoire mérite d’être contée.


Nous sommes dans les derniers mois de l’année 1979.

La lutte contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff est bien engagée. Des Comités Locaux d’Information Nucléaire (CLIN) fonctionnent sur l’ensemble de la Bretagne en soutien à la lutte des habitants de la Pointe du Raz.

Le CLIN de Landerneau, qui s’était constitué au moment de la lutte contre la centrale initialement prévue à Porsmoguer dans le nord-Finistère, est particulièrement actif. Il a pris en charge la publication du journal "Nukleel" qui informe et coordonne l’action des CLIN. Localement, il fait un travail d’information qui se traduit, en particulier, par des conférences et des semaines cinématographiques.

 

Au début de l’année 1979, un évènement a particulièrement marqué les esprits.

 

Le 28 mars un accident grave est arrivé dans la centrale nucléaire de Three Mile Island située sur la rivière Susquehanna, près de Harrisburg, dans l’État de Pennsylvanie aux États-Unis.

L’accident a commencé par la perte d’étanchéité de l’enceinte du circuit d’eau primaire, une vanne de décharge du pressuriseur étant restée bloquée en position ouverte. À la suite d’actions inadaptées, le refroidissement du cœur n’a plus été assuré, entraînant la fusion d’une partie du combustible, c’est-à-dire la perte de la première barrière de protection. L’enceinte de confinement, troisième barrière, a joué son rôle pour limiter les rejets radioactifs mais, pour libérer la pression dans le cœur, des rejets gazeux ont dû être effectués.


 

Equipe de décontamination à Three Mile Island.


Face à ce premier accident nucléaire d’une gravité jamais atteinte, les CLIN décidaient d’une campagne d’information et de mobilisation. Il semblait que le maximum du danger avait été atteint. Aucun militant n’aurait oser imaginer un Tchernobyl ou un Fukushima !

Par mesure de précaution, le gouverneur de l’État de la Pennsylvanie avait fait évacuer les enfants d’âge préscolaire et les femmes enceintes à 8 kilomètres de la centrale. Plus de 200 000 personnes ont fui la région. Deux jours après l’accident, 90 % des résidents de la municipalité de Goldsboro, proche du site, sont partis.

L’un des points forts de la campagne des CLIN consistait en affiches collées dans les différentes villes et communes de Bretagne. Chaque commune était située sur les affiches par rapport à Plogoff et pouvait mesurer l’impact à subir en cas d’accident nucléaire de même nature que celui de Three Mile Island.

 

Les vents dominants venant du sud-ouest, l’ensemble de la région était concernée (ici l’affiche collée à Landerneau).

Le syndrome chinois :

Hasard de calendrier : douze jours avant l’accident nucléaire de Three Mile Island sortait aux USA le film "Le syndrome chinois" avec Jane Fonda en vedette.

Le film est fondé sur un scénario qui envisage la possibilité d’un emballement du réacteur nucléaire d’une centrale (résultant de lacunes volontaires dans le contrôle des principaux composants de la centrale au moment de sa construction). L’arrêt du refroidissement conduisait à faire fondre le combustible, ce qui l’amènerait à traverser le sol, contaminant les nappes phréatiques, et ceci en théorie jusqu’au centre de la Terre ( ou jusqu’en Chine comme le laisserait supposer le titre du film).

 

Le film eut un écho considérable. Un scénario que certains auraient pu considérer comme peu crédible, se vivait en direct !

Le CLIN de Landerneau décidait de l’inclure dans le programme des films qu’il souhaitait présenter dans la ville dans le cadre d’une semaine d’information organisée pendant le mois de décembre 1979.

Pour donner du relief à cette campagne, la décision fut prise de réaliser une affiche qui sorte de l’ordinaire. Un affichiste s’imposait : le quimpérois Alain le Quernec qu’une affiche de Amnesty International avait déjà rendu célèbre.

L’affiche était présentée à la presse fin novembre.

 

 

Diffusion limitée.

 

L’affiche, une belle sérigraphie réalisée par l’atelier Kan ar Mor, n’avait été tirée qu’en 300 exemplaires. L’objectif étant de la proposer à la coordination des CLIN pour un tirage massif. Ses initiateurs étaient enthousiastes, pourtant elle ne recevait pas un accord unanime de la part du comité de défense de Plogoff. Le slogan n’était sans doute plus d’actualité à un moment où la tension sur place était à son comble. Dans un mois allait commencer l’enquête publique qui devait se solder par six semaines d’occupation policière de la commune. Des messages plus offensifs étaient attendus.

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Le CLIN de Landerneau décidait cependant de tester l’affiche sur les murs de sa ville.

Photo Gérard Borvon

 

Le résultat était parlant. Les affiches étaient parfois soigneusement décollées, avant que la colle ne soit sèche, par des collectionneurs éclairés. Une centaine d’affiches a été ainsi collée, les autres étant rapidement vendues sur la table de presse du CLIN à l’occasion des divers rassemblements.

 

Photo Gérard Borvon

 

 

Un succès médiatique.

 

L’affiche était reprise par de nombreuses publications. Elle figurait, en particulier, sur la couverture du numéro 280 daté d’avril 1982 de la revue "Textes et Documents pour la Classe" édité par le CNDP (Centre National de Documentation Pédagogique).

Elle figurait également au catalogue de l’exposition organisée par le musée de la publicité en avril 1987. Le texte accompagnant sa présentation mérite d’être cité :

"Cette affiche semblait appartenir au passé, la catastrophe de Tchernobyl a malheureusement souligné la justesse et l’actualité du message"

Un message encore plus actuel après Fukushima.



Dans les coulisses de la création :

 

 

Le modèle photographique de Alain le Qernec est son ami Ekkehart Rautenstrauch alors professeur à l’école des Beaux-arts de Nantes et dont les œuvres auront, elles aussi, une diffusion internationale. Considérant que son visage convenait au concept qu’il souhaitait illustrer, il lui avait demandé de poser pour les quatre clichés utilisés pour l’affiche.

"L’idée n’est pas venue toute seule. Il y a des mois que je travaille là dessus", déclarait Alain Le Quernec dans l’interview de 1979.

Récemment encore il se souvenait de ces laborieux moments de recherche de l’effet souhaité : "Je me suis toujours senti comme un bricoleur pour le traitement de l’image. J’avais une idée du résultat mais je ne savais pas bien comment m’y prendre. D’où un temps fou en expérimentation, solarisation et autres effets que je ne maîtrisais pas mais que j’expérimentais uniquement pour cette affiche. Je n’ai jamais utilisé ces procédés par la suite..."

Cette affiche trouve donc une place très particulière, à la fois dans la mobilisation antinucléaire en Bretagne et dans l’œuvre de Alain Le Quernec.


Voir aussi :

Le site de Alain Le Quernec.

 

PLOGOFF, une victoire contre le nucléaire. Les affiches, les autocollants.

 

Dans la collection de Agroparistech


 

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