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vendredi 30 avril 2010, par Gérard Borvon

 

Mars 1978. Presque dix ans se sont écoulés depuis le naufrage du Torrey Canyon et la marée noire qui a souillé le département des Côtes-du-Nord (actuelles Côtes d’Armor). Seuls les dégazages sauvages apportent régulièrement leurs galettes de mazout gluant. Et voilà que les pétroliers semblent, à nouveau, attirés par les côtes bretonnes comme les oiseaux migrateurs par la lanterne du phare d’Ouessant.

Cet article est extrait du livre : Plogoff, un combat pour demain (Gérard Borvon, 2004)

 

24 janvier 1976 :
Après avoir quitté le port de Brest, le pétrolier Olympic Bravery vient s’échouer sur les côtes d’Ouessant. Il est vide et ne contient que les 1200 tonnes de son propre combustible. Le vider ne pose aucun problème mais aucune mesure n’est prise. Une tempête rompt le bateau au milieu du mois de mars. Le pétrole inonde les côtes d’Ouessant. Le plan Polmar, supposé lutter contre les pollutions marines, est enfin déclenché mais le mal est fait.

14 octobre 1976 :
En pleine tempête, un pétrolier allemand, le Bohlen, coule au large de l’île de Sein. Le pétrolier contient 1000 tonnes de brut qui commencent à se répandre sur toute la pointe de la Bretagne, depuis Portsall jusqu’à Penmarc’h. Le pompage du navire, tardivement engagé, durera jusqu’à la fin de l’été. Habituée aux naufrages qui, chaque hiver, se traduisent par plusieurs morts parmi les pêcheurs, la population se montre fataliste. Les plus remontés sont les militants écologistes, en particuliers ceux de la Société pour l’Etude et la Protection de la Nature en Bretagne ( SEPNB, qui deviendra "Bretagne Vivante").
Un tract exprime leur colère. A quoi bon se dépenser pour la sauvegarde de l’environnement naturel si les calculs financiers, l’inconscience et l’incompétence viennent tout ruiner en un seul instant.

"Depuis le naufrage de l’Olympic Bravery en janvier 76, malgré nos avertissements, rien n’a été fait. Il est quand même inconcevable à l’époque où l’on fore sous la mer des puits de pétrole à plus de 4000 m que l’on ne puisse rien faire pour un bateau coulé par 100 m de fond ! On n’a jamais voulu payer le prix des recherches nécessaires à la sécurité des côtes. On arrive, pour le profit, à mettre au point des techniques sous-marines remarquables. Qu’on fasse de même pour éviter les catastrophes ! " ( propos de Henri Didou, secrétaire du comité local des pêches).

Est-il utile de commenter, après les naufrages récents de l’Erika et du Prestige ?

Que faire du pétrole récolté ? Les 67 m3 de mazout ramassés à l’Ile de Sein ont été stockés dans des sacs en plastique mais Madame Giscard d’Estaing doit bientôt rendre visite à l’Ile, il faut faire place nette. Par "solidarité avec les Sénans", le maire de Quimper, Marc Bécam, propose l’enfouissement du mazout à Toulven, près de Quimper. Le 30 avril, à 6h du matin, trois camions lourdement chargés arrivent à la ferme de Kerhuella, domaine qui appartient à la municipalité. L’exploitant des lieux tombe des nues quand il voit déverser le cadeau empoisonné dans la fosse aménagée à cet effet. Emoi des partis de gauche et des associations qui demandent au maire de s’expliquer. "L’enlèvement n’est pas envisagé", répond-t-il, soutenu par le directeur de la protection civile.

27 familles des environs découvrent bientôt des auréoles brillantes à la surface de leur puits. Alarme de la municipalité qui décide "compte tenu de la psychose qui s’est instaurée" de retirer les 40 tonnes de mazout et de les stocker dans des containers sous abri. Ils seront finalement expédiés à Mantes La Jolie, dans la région parisienne pour "traitement". Exemple, à petite échelle, de méthodes qui seront massivement utilisées par la suite.

Anecdote : au début de l’année 2003 une plage des environs de Saint Brieuc est sévèrement souillée par du mazout. Pour tenter de retrouver le pétrolier responsable de ce dégazage, des analyses sont faites. Surprise : le pétrole est celui du Torrey Canyon. Il attend depuis 1967, dans une fosse creusée dans la dune, que l’érosion marine vienne le libérer !

 


16 mars 1978 :

- 8h00 : L’Amoco-Cadiz est au large d’Ouessant. Comme la plupart de ses semblables, il a une carte d’identité bien chargée. C’est un pétrolier de 233.690 tonnes construit à Cadix en 1974 et propriété de l’Amoco Transport Company Limited-Monrovia-Libéria, société libérienne qui a ses bureaux à Hamilton (Bermudes) et est une filiale de l’Amoco Company de Chicago, elle-même filiale de l’Américan Oil Company (société née du démembrement de la Standard Oil). Il navigue sous pavillon libérien et est affrété par la Schell britannique. Il transporte 221.561 tonnes de pétrole léger du golfe Persique à destination de Portland en Angleterre et de Rotterdam.

- 9h50 : Le gouvernail se bloque. Le capitaine fait stopper les machines et envoie un message annonçant que son navire n’est plus manœuvrable. Il demande aux autres navires de se tenir au large. Le vent souffle du nord-ouest et dirige le navire vers la côte. Les prévisions météo sont :
" vent de force 7, coup de vent de force 9, peut-être tempête force 10 plus tard. Pluie et averses en rafale. Visibilité réduite ou bonne."

Situation critique !

- 11h20 : Le capitaine après avoir tenté de joindre sa compagnie constate qu’il dérive rapidement vers l’île d’Ouessant. Il demande l’assistance de remorqueurs. Le Pacific qui a quitté Brest à 8h24 est à une distance de 13 milles. Il fait demi-tour et prend contact avec l’Amoco-Cadiz. Commence, alors, un marchandage sur les conditions financières du remorquage.

12 h 55 : Les deux navires sont à 50 m l’un de l’autre. La négociation se poursuit.

13 h 31 : Une remorque a été lancée. L’Amoco-Cadiz n’a toujours pas accepté l’offre d’assistance.

14 h 35 : Le remorqueur a commencé à tirer lentement. Le capitaine de l’Amoco n’accepte toujours pas les propositions qui lui sont faites.

16 h 05 : Le contrat est enfin accepté, le remorquage démarre.

16 h 18 : La remorque casse !

19 h 57 : Quatre fusées successives sont lancées sur le pétrolier pour passer une remorque. Quatre échecs. Le courant s’accélère, les deux navires n’arrivent plus à communiquer. L’Amoco-Cadiz mouille son ancre. Une cinquième fusée atteint enfin son but.

20 h 55 : Le remorquage a repris. Le pétrolier, guindeau cassé, ne peut plus relever son ancre.

21 h 04 : Le pétrolier s’échoue. L’éclairage est coupé, le contact radio est rompu.

21 h 43 : La coque se disloque. Le pétrole coule à flots.

1 h 45 : L’équipage est hélitreuillé.

17 mars 1978 :
Une forte odeur de pétrole se répand sur toute la pointe de la Bretagne. La radio donne les premières informations. Comme toujours rassurantes. Les riverains, incrédules, se dirigent vers Portsall.

Noire tristesse,

Les premiers arrivés sur les lieux mesurent l’étendue de la catastrophe. Ce ne sont pas les nappes ou les boulettes de mazout des traditionnels "dégazages" qui arrivent sur les plages. La mer elle-même a disparu. A sa place, un liquide épais couleur chocolat ondule avec peine. Plus que l’odeur, c’est le silence qui frappe. La mer s’est tue, les oiseaux aussi. Ils ont déserté le ciel. Ceux qui n’ont pas pu fuir commencent à arriver à la côte, morts pour la plupart. La photo d’un petit pingouin, se débattant pour s’extraire de ce linceul visqueux sera publiée dès le lendemain. Elle deviendra le symbole de la tragédie. Chacun est silencieux. Quels commentaires pourrait-on faire ? L’inimaginable a eu lieu.

Dès le soir, les militants des Clin (Comités locaux d’Information Nucléaire) se réunissent. Il n’est pas possible de rester sans réaction. Le lendemain est un samedi, la population du Nord-Finistère se rendra inévitablement en masse sur la côte. Il ne faut pas que chacun se retrouve seul avec sa douleur et sa colère. Les Clin contactent les associations de consommateurs et de protection de l’environnement avec lesquelles ils ont déjà travaillé : la CSF (Confédération Syndicale des Familles), le CSCV ( Confédération Syndicale du Cadre de vie), la SEPNB. Dès le matin une réunion est organisée au local de la CSF. Il faut manifester et il faut le faire dès aujourd’hui ! Décision est prise d’appeler, par un tract, les Brestois à manifester à 20h devant la sous-préfecture. Le texte est court. Sous un large titre : "RAS LE BOL DE LA FATALITE", trois phrases toutes simples :

- Nous ne pouvons pas laisser plus longtemps notre colère renfermée.
- Il faut que nous mettions tout en oeuvre pour que de telles catastrophes ne se renouvellent jamais.
- Il est indispensable malgré l’heure tardive de l’appel que tous les habitants de cette contrée bafouée se rassemblent pour manifester leur révolte.

Comment diffuser cet appel tiré à plusieurs milliers d’exemplaires ? Etant donné l’urgence, on ne peut compter ni sur la presse ni sur la radio. Quatre ou cinq militants à chaque entrée de la ville feront l’affaire. La longueur des files de voitures qui reviennent de la côte en fin d’après midi est impressionnante. L’entrée dans la ville se fait au pas. Les tracts sont reçus avec une chaleur qui étourdit les distributeurs habitués à plus de circonspection. On descend de sa voiture pour venir en chercher, on en prend un paquet pour aider à la distribution, on s’encourage mutuellement.

Colère rouge,

A 20 heures, ils sont trois mille au rendez-vous. Dans la nuit un slogan spontané jaillit :

"Mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain"

 

Certains, qui avaient regardé avec un peu de distance les premières manifestations des Clin, constatent soudain que le pire est possible. Il n’est pas difficile d’imaginer les flots de mazout venant engluer les circuits de refroidissement d’une centrale nucléaire construite en bord de côte.

D’autres manifestations suivront. Chaque fois plus imposantes. Dès la première on ne pouvait manquer de remarquer le dynamisme de premiers Comités Anti Marée Noire. Leurs autocollants au pingouin mazouté décoreront des milliers de voitures en quelques jours. A l’origine de leur création on trouve déjà plusieurs militants des Clin.

Les comités anti-marée noire et les Clin sont les principaux animateurs des manifestations qui vont se succéder pendant une semaine. Etudiants, jeunes travailleurs y trouvent spontanément un cadre pour exprimer leur révolte. Les lycéens sont particulièrement actifs, ils sont des milliers à manifester à Morlaix, Brest, Quimper, Châteaulin, Lesneven, Landerneau, à partir du 22 mars. Le lundi 27 mars, jour de Pâques, atteint un sommet. Dix-huit organisations, associatives, syndicales, politiques appellent à un rassemblement auquel participent de 15 000 à 20 000 manifestants. Officiellement il s’agit d’une manifestation appelée par des organisations "responsables" qui demandent plus de moyens pour la prévention et qui exigent qu’aucun salarié ne perde de revenu du fait de la marée noire. La CGT, la CFDT, la FEN (Fédération de l’Education Nationale), qui sont les premiers signataires de l’appel, entendent bien ramener la mobilisation dans des chemins bien balisés. Peine perdue, le secrétaire départemental de la CGT a beau s’époumoner au micro, sa voix se perd sous le "mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain" repris par la foule. De façon inattendue, le 27 mars devient la première grande manifestation antinucléaire de Bretagne.

Le cortège à travers les rues de Brest est sagement suivi par tous mais quand la dislocation est annoncée 5000 personnes descendent vers la préfecture maritime de Brest réfugiée dans le château médiéval aux murailles imposantes qui garde l’entrée de la rivière Penfeld.

On ne peut pas parler de "débordement". C’est une autre manifestation qui commence. Une manifestation qui, déjà, remet en cause une société où produire et consommer est devenu la seule règle. Lycéens, étudiants, jeunes travailleurs, sont naturellement en tête avec les comités anti-marée noire, mais les parents, les anciens suivent et ne montrent pas de réprobation quand les premières pierres volent vers les remparts aux créneaux desquels luisent les casques des CRS.

Et à nouveau les grenades offensives explosent dans les premiers rangs des manifestants ! Que craignent les autorités ? Nous ne sommes plus au temps des "bonnets rouges" où les paysans bretons armés de fourches étaient encore capables d’investir quelques forteresses. Il suffirait de classiques lacrymogènes pour écarter les plus hardis des murailles. Comment ne pas se souvenir de Malville et de la provocation orchestrée ! Les Clin devront à présent vivre avec la hantise des blessures graves ou de celle de la mort d’un manifestant.

 

 

Une contestation réfléchie :

La sympathie dont bénéficient les comités anti-marée noire est-elle une raison suffisante pour que les autorités souhaitent orchestrer une escalade dans la violence ? Il est certain que ceux ci sont d’une redoutable efficacité.

L’inconscience des autorités est spectaculaire. Premier réflexe : cachez cette horreur ! Les touristes vont bientôt arriver, il faut leur montrer des plages propres. En ce temps où le "service militaire" existe encore, des milliers d’appelés ont été réquisitionnés par l’armée pour nettoyer les plages. Ils ont été rejoints par toute une jeunesse étudiante et ouvrière accourue spontanément ou vivement encouragée. Peu importe que ce pétrole présente une forte teneur en benzène, produit volatil et hautement cancérigène.

 

 

Dans une conférence de presse, des militants du Clin de Landerneau témoignent. Sous la responsabilité de la municipalité de la ville, un groupe de bénévoles est allé démazouter la plage de Santec durant les vacances scolaires.

-  Mercredi 5 avril : " arrivée à 9 heures sur les dunes du Theven. Une heure d’attente pour les gants. Remplissage de seaux et de sacs en plastique avec une mixture de mazout, de sable et d’algues rassemblés au moyen de racloirs. Aucune directive, aucun conseil. Au-dessus les pompiers arrosent les rochers et l’eau mazoutée dégouline, formant une mélasse dans laquelle nous pataugeons jusqu’aux chevilles, ce qui aggrave encore la situation. Manque de gros moyens : tracto-pelles, camions, tonnes à lisier...

- Jeudi 6 avril : le matin, sur une trentaine de bénévoles, huit manquent de gants et de cirés, deux n’ont pu travailler ( les cirés n’ayant pas été nettoyés la veille, comme promis par l’armée, ce qui vaudra à un militaire 20 jours d’arrêt...). Dans l’après-midi, faute de moyens d’évacuation du pétrole, l’armée fait creuser une large fosse dans le sable, on y vide les poubelles en espérant un pompage rapide mais le soir la marée la recouvre... Le lendemain la fosse se transforme en sables mouvants où une jeep s’enlise, puis un camion. On note que personne ne coordonne toujours le travail.

"Pour qui avons nous ramassé le pétrole sur cette plage ?" se demandent les volontaires. "Pour être un point rouge sur la carte d’Etat Major du plan Polmar ou pour permettre à certains de faire des articles de presse et des photos à bon compte ?

De nombreux collecteurs souffrent de nausées et de maux de gorge parfois violents. Les comités anti-marée noire vont être seuls à les informer du danger du benzène et des précautions à prendre. Les seuls aussi à demander un suivi médical. Peine perdue.

Mais les comités veulent également profiter de l’occasion pour faire un travail politique. Une "lettre ouverte à un volontaire" est distribuée à ceux qui vont partir, en particulier, de la gare Montparnasse à Paris.

"Tu vas partir en Bretagne, nous on en revient. Oui, là bas c’est terrible. Sur des centaines de kilomètres, ce pétrole noir, gluant, et puis l’odeur, et puis les milliers de bretons qui se demandent ce qu’ils vont devenir. Oui, il faut faire quelque chose et on comprend que tu aies voulu partir. Mais là-bas, rappelle-toi que ce pétrole n’est pas tombé du ciel."

Après une dénonciation du système économique qui produit les catastrophes, un appel est lancé à l’engagement militant :

" Dans le train qui va partir, discute un peu de tout cela. Et écoute nos propositions. Sur place, ne reste pas dans le ghetto des camps qui seront mis sur pied. Organise-toi avec des copains, avec des copines et créez un "Comité anti-marée noire" parmi les volontaires, sur les bases de la plate-forme des comités bretons. Et dès votre arrivée, prenez contact avec les comités anti-marée noires, avec les associations écologistes locales... Participez aux manifestations en tant que volontaires et, s’il le faut, arrêtez le travail de nettoyage pour cela. La lutte pour les indemnisations, pour que les pollueurs paient, pour que des mesures de sécurité soient prises à l’avenir, c’est au moins aussi important que de nettoyer les plages."

Ainsi parlent de jeunes militants à de jeunes volontaires. Le même discours sera tenu aux appelés présents. De quoi inquiéter la hiérarchie militaire en ces temps de lutte des objecteurs de conscience et de comités de soldats. Quand ils quitteront la Bretagne les appelés et les volontaires se souviendront de cet accueil chaleureux et de la complicité d’une jeunesse en lutte. Plusieurs, à n’en pas douter reviendront à Plogoff.

 

 

 


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Vous pouvez recevoir le livre "Plogoff, un combat pour demain" d’où est extrait ce chapitre en faisant parvenir un chèque de :19€ (15€ + 4€ de port) à :

 

 

Gérard Borvon 20 rue des frères Mazéas 29800 Landerneau.


 

 

Mazoutés aujourd’hui, radioactifs demain. La marée noire de l’Amoco-Cadiz.

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