Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Luttes antinucléaires : CHOOZ

Publications périodiques de “Questions Sociales” N°9
B.P. 66 08120 Bogny/Meuse

 

Texte repris de la Gazette Nucléaire

 

Avant-propos

 

Ce récit devait faire partie d’une autre brochure ; depuis longtemps différée, elle devrait être publiée dans les mois prochains. Ce texte sur Chooz est donc édité séparément pour éviter de trop le résumer et permettre d’y joindre des annexes plus importantes en volume.

 

Malgré nos chemins désormais différents, La question sociale a bien voulu publier cette brochure. Sa réalisation est le fruit de la coopération de diverses personnes dont certaines ont fourni une aide essentielle.

 

Il ne faut pas attendre de cette brochure un argumentaire contre l’énergie nucléaire en général, cette question de fond n’y est pas abordée. La bibliographie comprend des livres et des revues accessibles et sérieux qui traitent le sujet. De même, ce n’est pas l’histoire exhaustive de la lutte Chooz B. Une importante documentation a été laissée de côté, un livre suffirait à peine à restituer les différents aspects de la lutte.

 

Il s’agit plus simplement du récit de la lutte vue par des personnes y ayant participé à différents niveaux. Elles revendiquent donc un parti pris sans pourtant exclure l’honnêteté. C’est un récit de la lutte dont les matériaux (souvenirs directs et documents) ont été recoupés avec d’autres sources et mis en forme.

 

Ce texte éclairera les jeunes générations ardennaises sur des événements qu’elles n’ont connus que par ouï-dire. Il remotivera peut-être un peu ceux qui, isolés dans leurs convictions, assistent avec une rage impuissante à la poursuite de diverses destructions au nom de la “rationalité économique”. Dans notre époque où un événement chasse l’autre et où les modes (idées, vêtements, comportements…) prennent le pas sur des valeurs devenues obsolètes (la solidarité, la volonté de se battre, par exemple) ,il rafraîchira la mémoire de certains. Ce qui permettra, aux uns, d’éviter de se faire berner à nouveau et, à d’autres, de mesurer l’ampleur de leurs reniements. Enfin, à toutes les franches crapules qui s’étonnent d’une hostilité constante à leur égard, cette brochure signifie que certains n’oublient pas leurs abjections et leurs turpitudes.

 

Autant que possible, les noms des divers protagonistes de la lutte sont tus dans ce récit. Certains ont évolué et préfèrent oublier. Il n’est pas non plus souhaitable d’attirer l’attention sur certaines personnes. Mais cette démarche exprime surtout la volonté de fondre des actes parfois individuels dans ce qui fut une ample dynamique collective.

 

Il est utile d’évoquer les événements de Chooz quand nous sommes aujourd’hui confrontés une nouvelle fois aux conséquences du programme électronucléaire. La presse parle des convois contaminés qui s’acheminent vers la Hague, elle évoque parfois les pollutions de ce centre de retraitement et de stockage. Elle parle peu de la pollution ordinaire des centrales en fonctionnement ou en phase de démantèlement (Brennilis) ; elle filtre une partie des informations en provenance de Tchernobyl. En France, les projets de laboratoires souterrains (dont deux deviendront certainement des sites d’enfouissement des déchets radioactifs les plus nocifs) avancent ; dans la région, l’ANDRA fait la pluie et le beau temps aux limites de la Meuse et de la Haute-Marne, à Bure. Le sud de la province belge de Namur était (est toujours ?) dans les dossiers de l’ONDRAFF, équivalent belge de l’ANDRA : projet de Baronville à côté de Beauraing, à seulement une quinzaine de kilomètres de Chooz.

 

Malgré les défaites, la lutte antinucléaire continue…

 

Ardennes, mai 1998.


Un récit de la lutte contre la centrale nucléaire de CHOOZ B

 

Parmi les forêts et les roches du massif de l’Ardenne, Chooz se niche dans une boucle de la Meuse entre Charleville et Dinant. Le village aux maisons de pierre bleue est situé en impasse à 2 km de la route nationale qui poursuit vers Givet. Face à un site magnifique de roches et de bois, une population rurale et ouvrière y vivait tranquillement, dans une certaine douceur de vivre, limitée parfois par le rude climat ardennais.

 

On est déjà ici en pays wallon ; le patois et la forme du clocher de l’église le rappellent. Les aléas de l’histoire ont placé la Pointe des Ardennes en France ; hormis au sud, la Belgique est toute proche. La Pointe doit son nom à la forme des limites arbitraires que tracèrent les puissants en s’appropriant des territoires et en assujettissant les êtres humains qui y vivent. Sauf cette frontière, il n’y a pas de rupture dans les paysages ou dans la population de l’Ardenne. De la Vallée de la Meuse encaissée au sud jusqu’aux fagnes au nord, se succèdent divers paysages. La partie française est devenue industrielle, la partie belge a conservé des activités rurales et forestières ; patois et liens familiaux se rient des frontières.

 

Jusqu’au début des années soixante, Chooz était un village de 6 à 700 habitants à dominante rurale. Des paysans y pratiquaient la polyculture et l’élevage. Des maraîchers cultivaient divers légumes dont une partie était vendue sur le marché de Givet et d’autres localités de la vallée. Un pêcheur professionnel, peut-être le seul dans les Ardennes, vivait de son activité en pêchant dans le bras non-navigable de la Vieille Meuse. Enfin, des ouvriers calcéens (Calcéen(ne), habitant(e) de Chooz) travaillaient dans les usines des environs : Vireux, Flohimont, Givet…, industrie principalement métallurgique.

 

De Chooz A à Chooz B

 

En 1958, la décision est prise de construire une centrale nucléaire à Chooz. À partir de 1962, la centrale se construit ; c’est un des premiers réacteurs à eau pressurisée (PWR). Le nucléaire dit civil et ses dangers sont alors pratiquement inconnus, mais des habitants du village pétitionnent contre les nuisances de la construction de cette usine particulière qui signifie la fin de la tranquillité du lieu : chantier, carottages, va-et-vient des camions pendant des mois.

 

Mise en service en 1967, la centrale va connaître une quantité impressionnante d’aléas, de pannes et de dysfonctionnements, jusqu’à son arrêt définitif en 1991. Ainsi en 1968, un “incident” exige 2 ans d’arrêt pour réparer. La panne est gardée secrète et des eaux radioactives ayant servi à noyer le réacteur sont rejetées dans la Meuse.

 

Dans les années 1970, on commence à parler de plus en plus de cancers, de leucémies et d’affections de la thyroïde dans la Pointe de Givet. Des gens vont se faire soigner à Reims où des médecins ne sont pas étonnés d’apprendre leur lieu d’origine.

 

En 1974, un antinucléaire de Sedan organise des réunions dans les villages aux alentours de Chooz. C’est la première opposition concrète au nucléaire. À plusieurs reprises, des cadres et ingénieurs d’EDF viennent perturber le débat. La démocratie nucléaire, à travers l’arrogance et le mépris de ses employés, montre le bout de son nez.

 

Fin 1977, des rumeurs circulent à Chooz et dans la Pointe sur

l’implantation d’une deuxième centrale.

 

La démocratie libérale-nucléaire de Monsieur est avancée

 

 

En 1973, c’est le choc pétrolier. À la suite de la guerre du Kippour, des pays producteurs de pétrole réduisent des livraisons pour faire remonter les cours en chute depuis des décennies. Confrontée au renchérissement de cette ressource énergétique essentielle à son économie, la France découvre qu’elle n’a pas de pétrole mais qu’elle a des idées. Une de ces radieuses idées va être le lancement d’un programme électronucléaire massif. Les services de propagande de l’État alimentent les réflexes chauvins en arguant de l’indépendance énergétique nationale qu’amènerait selon eux une forte production électrique d’origine nucléaire. Le choix du “tout-nucléaire” est un fleuron du giscardisme mais avait été en fait décidé des années plus tôt dans le cénacle nucléocrate (1). Les Leprince-Ringuet et consorts triomphent affichant leur morgue de scientifiques pour les “ peurs irrationnelles ” des demeurés passéistes que nous étions à leurs yeux (2). Des études prospectives sur la consommation électrique concluent à des taux de croissance soutenus… démentis de façon cinglante par la suite. Aux arguments – parfois mal informés – des antinucléaires, la propagande de l’État, d’EDF et des “experts” répond de façon péremptoire et souvent mensongère ou manipulatrice. L’argument final, “le nucléaire ou la bougie”, vient clouer le bec des protestataires irresponsables. Le capitalisme français, l’économie a besoin du nucléaire pour diverses raisons…. L’ambitieux programme nucléaire se fera donc, bon gré, mal gré.

 

Cependant en France et dans d’autres pays d’Europe où des programmes nucléaires plus modestes sont lancés, des populations se rebellent. À Leimonitz (Pays basque sud), à Plogoff, à Kalkar (Allemagne de l’Ouest), à Malville et sur de nombreux autres sites, des mouvements de masse s’opposent par divers moyens aux volontés des États et des firmes productrices d’électricité. Ces luttes convergent avec d’autres mouvements sociaux qui contestent des projets gouvernementaux qu’exigent l’État ou le capitalisme moderne, grands barrages (Naussac), extension d’un camp militaire (Larzac), aéroports (avec l’exemplaire lutte de Narita au Japon), etc…. C’est l’émergence de nouvelles luttes sociales mettant en cause le bien-fondé de la raison d’État et de la “rationalité économique” pour défendre un village, une région, la santé des habitants,… Se soldant par des victoires ou des défaites souvent amères, ces luttes constituent une nouvelle approche d’une critique anticapitaliste en actes. Cependant, elles ne sont pas toujours perçues ainsi, y compris par les plus engagés de leurs acteurs.

 

C’est dans ce contexte général, mais en période de reflux (3), que va se développer la lutte contre la deuxième centrale de Chooz.

 

La prise de conscience

 

Quand les rumeurs d’implantation de la nouvelle centrale se précisent, la résistance s’organise dans la bonne humeur. À Chooz, certains de leur bonne foi et de leur bon droit, les opposants ont l’assurance de leur victoire…

 

Les technocrates décident à Paris. Les interlocuteurs locaux des opposants sont donc le secrétaire général de la préfecture, le directeur de la SENA (Société d’Électricité Nucléaire des Ardennes ou Chooz-A : la première centrale, à participation franco-belge) et d’autres subalternes locaux du gouvernement.

 

Bouchardeau, du PSU, encourage les opposants, tout comme les “socialistes” antinucléaires. La gauche au pouvoir quelques années plus tard, la première, devenue ministre, affirmera ne rien pouvoir faire et les seconds retourneront leur veste ou quitteront le P.S..

 

Des comités se forment un peu partout dans les Ardennes. Celui de Chooz se constituera légalement (dépôt des statuts) fin 1978. Paysans ou ouvriers, les chasseurs Calcéens sont les premiers à s’être mobilisés pour défendre leur territoire : les chasses communales sont menacées par l’installation de Chooz B. Le projet initial comprend 4 réacteurs de 1300 MW pouvant être portés à 1500 MW. Par la suite, le projet sera ramené à 2 réacteurs de 1450 MW. Au cours des premières réunions au village, les habitants prennent conscience des dangers propres au nucléaire. Dès les débuts, les Calcéens reçoivent l’appui d’intervenants et de militants de Belgique, de Vouziers, de Sedan ou de Reims.

 

Début mars 1979, une consultation de la population Calcéenne est faite en mairie sur le mode d’un scrutin officiel. Il y a une forte abstention, mais 64% des votants (plus de 50% des inscrits) disent non à une nouvelle centrale. Sur 475 inscrits, il y a 388 votants dont 373 suffrages sont exprimés : 133 favorables et 240 opposés à Chooz B.

 

Lors de l’accident de Three Mile Island (4), des femmes de Chooz séquestrent le maire pronucléaire pour obliger le directeur de Chooz A à venir fournir des explications et des garanties pour la sécurité de leurs familles en cas d’accident à la centrale. Après s’être fait prier, le directeur se déplace mais esquive les questions : selon lui, sa responsabilité s’arrête aux limites de la centrale.

 

Une manifestation antinucléaire a lieu à Reims avec la participation de Calcéens. En fin de parcours, les vitrines d’EDF, rue Buirette, sont barbouillées.

 

Vers Pâques de 1979 à Vireux, une région contradictoire remplit une salle. Des habitants de Chooz sont venus, de même que des employés de la SENA, “réquisitionnés” par leur direction. Une brochette d’ingénieurs d’EDF et d’autres technocrates s’y fait ridiculiser par des intervenants antinucléaires.

 

Officiellement, on hésite encore entre Chooz et Fumay pour faire diversion. Mais Chooz est déjà choisi, EDF y est en terrain conquis.

 

La première kermesse antinucléaire se fait au village en juin 1979. Belges et Français s’y côtoient. La lutte sera vraiment internationale. Des Wallons viennent des villages alentour (Felenne et Vaucelles à l’est et à l’ouest ne sont qu’à quelques kilomètres), de Charleroi ou de Namur. Mais aussi des Flamands seront présents à tous les moments forts.

 

À la fin 1979, les réunions se multiplient. Des distributions de tracts, les graffitis et les bombages de routes et de murs ont lieu non seulement dans la Pointe mais aussi dans toute la Vallée de la Meuse et ailleurs dans les Ardennes. Les premiers sabotages d’engins ont lieu.

 

Les Calcéens s’opposent à la visite du préfet et d’un ministre belge. Des coups sont échangés. Le porte-parole du comité calcéen est arrêté et menotté. Il est relâché peu de temps après.

 

En mars 1980, les opposants calcéens s’opposent à nouveau à une visite du site et à la tenue d’une réunion par une délégation technique d’EDF, de l’Équipement et du ministère de l’Industrie. La presse locale (l’Ardennais et l’Union, alors séparés ; ce sont en 1998 les mêmes journaux, hormis la couverture), choisit son camp ; elle minimise ou déforme les événements sur le terrain. Ce sera une attitude quasi-constante au cours de toute la lutte ; quelques journalistes ou stagiaires feront cependant preuve de plus d’honnêteté.

 

La première “enquête d’utilité publique”

 

Fin avril, la population apprend que l’enquête d’utilité publique aura lieu du 6 mai 17 juin 1980. Une fête de 1er mai antinucléaire est organisée à Givet par l’Union locale CFDT. Le comité de Chooz y est présent. Douaniers et CRS filtrent à la frontière, multipliant les tracasseries envers des Belges qui se rendent à la fête.

 

Le maire de Chooz est pronucléaire mais la majorité du conseil est antinucléaire. Le conseil municipal s’est toujours majoritairement opposé au projet. Il a demandé le report de l’enquête et il refuse le dépôt des dossiers en mairie.

 

Une contre-enquête est préparée par l’Épine Noire, association ardennaise de protection de la nature, et par d’autres. Cette contre-enquête est diffusée dans les 13 communes concernées. Les Calcéens suivent aussi avec attention ce qui se passe à Plogoff, lieu d’une forte résistance de la population bretonne dans la pointe de Cornouaille.

 

Le conseil municipal de Chooz s’opposant au dépôt des dossiers en mairie, le maire pronucléaire emmène le cachet de la mairie à Givet où sont finalement déposés les dossiers. Jouet de la Préfecture et d’EDF, il manigance avec eux et bafoue le rituel démocratique.

 

6 mai 1980, Chooz. Dans un déploiement policier impressionnant les flics entrent dans la mairie. Le dossier est installé et relié par une chaîne à la table. Sur la place, pendant toute la journée, des habitants de Chooz vont et viennent face aux flics. Malgré la chaîne et la garde des gendarmes, le dossier est finalement subtilisé par des habitants et aussitôt jeté à la Meuse. Un dossier de remplacement est amené par un gradé pour prolonger l’enquête. A 19 heures, quand le dossier quitte la mairie sous bonne escorte pour passer la nuit en lieu sûr, un croche-pied habilement exécuté fait trébucher le gendarme qui porte le dossier. Une bousculade a lieu, le dossier vole en feuillets détachés autour d’une vasque. Il y a une mêlée de flics et de manifestants. Les cars de forces de l’ordre repartent sous une volée de cailloux, une voiture de gradés roule avec un pneu crevé.

 

Les jours suivants, la tension monte. Si les flics évitaient les incidents le premier jour, les choses sont moins tranquilles désormais. Heurts : gendarmes casqués et matraqués entrent en action contre les opposants. Les frontières sont filtrées pour décourager les antinucléaires belges de venir apporter leur soutien. Matraques, pierres, lacrymos, interpellations, premiers blessés…. L’enquête est agitée à Chooz comme dans des communes voisines. Des tas de fumier sont déversés devant la mairie. Dans la nuit du 13 mai, des ordures ménagères sont éparpillées dans la salle du conseil municipal. La presse locale n’est guère favorable à l’opposition antinucléaire ; la presse nationale l’ignore.

 

Pentecôte 1980, un dimanche au milieu de l’enquête, une fête antinucléaire se tient sur la place. Toutes les organisations de soutien sont là, Belges et Français mêlés. C’est une pause bienvenue dans 6 semaines d’affrontements car tous les soirs le dossier repart au milieu d’une bataille : grenades lacrymogènes contre cailloux ; même les vieux assurent une présence dans un coin de la place pour montrer leur désapprobation et leur refus du projet.

 

Un vendredi de mai 1980, 2 flics sont blessés. La tension est très forte. Les gendarmes tentent d’enfoncer la porte d’un membre actif du comité et cassent l’imposte pour envoyer 2 grenades lacrymogènes à l’intérieur. Les deux femmes et les enfants qui s’y trouvent doivent monter à l’étage et fuir l’atmosphère irrespirable par une fenêtre à l’aide d’une échelle. La famille est choquée, les enfants pleurent, un bébé suffoque. Le soir, aux informations télévisées, il est dit que 2 grenades sont tombées (?) dans une maison…

 

Durant l’enquête, un groupe de musiciens wallons, le GAM (Groupe d’Action Musicale qui apporte habituellement son soutien dans les grèves et les fêtes populaires en Wallonie), vient donner à la lutte de Chooz sa contribution musicale et politique.

 

L’enquête se poursuit, les méthodes des manifestants gagnent en violence : casques, frondes, boulons…auxquels répondent les lacrymos à main ou a fusil et souvent à tir tendu, pourtant interdit. Les interpellations sont parfois suivies de tabassages dans les cars de police. Les médias dépeignent les antinucléaires comme des provocateurs et des excités. Les gardes mobiles sont présentés comme des modèles de patience et de mesure (!).

 

Des casqués (nom donné aux flics en tenue de combat) spécialistes de la photo trouvent des collabos dans le village pour renseigner et identifier tel ou tel. Les menaces ou le chantage (sur l’alcool au volant, par exemple) sont efficaces, mais d’autres collaborent par conviction ou par goût.

 

On vient des quatre coins des Ardennes et de Belgique, mais aussi de Champagne, du Nord, voire de Paris. Le vendredi soir de chaque semaine d’enquête, une petite fête permet de se rencontrer et de discuter autrement que dans le feu de l’action. Un vendredi, les affrontements sont plus longs et plus violents que d’habitude : blessés de part et d’autre et deux interpellés. Pendant que des gendarmes se font soigner à la clinique de Givet, l’un des deux manifestants réussit à s’enfuir, mais sans ses papiers. L’autre est emmené à la gendarmerie de Charleville. Des manifestants s’y rendent et ce n’est qu’à une heure du matin qu’ils réussissent à le faire libérer.

 

Le matin du deuxième jour de l’enquête, 17 juin, c’est l’état de siège à Chooz. Deux blindés, équipés de lances à eau et de lames coupe-barrage, ont été amenés de Dijon. Côté manifestants, des barrages successifs ont été édifiés. Les “casqués” passent le 1er barrage sans encombre mais les 2ème et 3ème se révèlent plus ardus : arbres coupés, fils de fer barbelés, pneus enflammés, tiges de fer plantées dans le macadam. Les “bleus” prennent du retard, s’énervent, appellent un char de l’armée (un régiment de zouaves est basé à Givet) pour dégager la voie. L’entrée dans Chooz se fait blindé en tête. Surprise ! La porte de la mairie est murée et ce qui ressemble à une mine est devant ; 8 heures sonnent. Un treuil actionné par le tank abat le mur. Le dossier entre en retard… Dès la fin de l’après-midi, Chooz est occupé par la flicaille. Des “baskets”, gardes mobiles non équipés et athlétiques, chargés de réaliser des arrestations sont là. À 19 heures, il pleut. Le convoi des forces de l’ordre accompagnant le dossier s’ébranle. Les casqués marchent autour des véhicules, fusils lance-grenades en main. Ils sont accompagnés par une masse de manifestants qui chantent “Ce n’est qu’un au-revoir”. À la sortie du village, les incidents éclatent, très violents. Matraques et gaz dispersent les manifestants pour permettre aux “bleus” de monter dans les cars. C’est au cours de ces incidents qu’un manifestant, conseiller municipal de Vouziers, est gravement blessé par un tir tendu à moins de 4 mètres, dans le dos. Il gardera longtemps les séquelles de ses blessures.

 

Les six semaines d’enquête se terminent. Il pleut à verse. Les manifestants se rendent à la salle des fêtes. Le village est bouclé par les mobiles. Les gens de l’extérieur ne repartent qu’après plusieurs heures, en voitures groupées pour plus de sûreté. Les vieux de Chooz font la comparaison avec l’occupation allemande en 1940-44 : ils n’avaient pas vu autant d’uniformes que ce jour…

 

Il y avait 2000 flics à Chooz et aux environs pour la clôture de l’enquête. Le lendemain, Libération titre : “Hier à Chooz, la démocratie libérale s’avançait blindée”, allusion à la “démocratie libérale avancée” dont se flattait Giscard.
 

Accalmie estivale et reprise de la lutte en automne

 

En juillet 1980, c’est la première grande fête. Un car de Plogoff vient en soutien. L’été 80 est calme. EDF continue sa propagande et le préfet annonce que la centrale se fera de gré ou de force.

 

En novembre 1980, les soirées d’information et de débat se poursuivent dans la vallée. A l’Épine Noire, un objecteur est chargé du dossier de Chooz. Le Front commun est créé, il regroupe organisations, syndicats et associations opposés à la centrale ; parmi eux : PSU, CFDT, Épine Noire, Ardennes Écologie, Alternative au nucléaire, le Comité de défense de Chooz et… le PS qui s’en retirera quelques mois plus tard.

 

Sur le terrain, des Calcéens s’opposent aux géomètres travaillant sans autorisation sur le site. Au cours d’une action , des documents leur sont volés et disparaissent dans la nature.

 

Depuis l’été, le comité de Chooz édite un bulletin, Point Chooz, qui aura 3 numéros jusque janvier 1982.

 

En Belgique, la population s’oppose à un projet de barrage sur la Houille, affluent de la Meuse se jetant à Givet. Le barrage noierait le village de Vencimont ainsi qu’une grande surface de forêts et de cultures. Les normes de rejets d’effluents radioactifs étant plus sévères en Belgique qu’en France, le projet de barrage apparaît lié à la centrale de Chooz B pour opportunément diluer d’éventuels rejets, avant le passage de frontière par la Meuse. Une manifestation a lieu à Namur.

 

Fin mars 1981, la lutte antinucléaire repart sérieusement. Une manifestation partie de Chooz va bloquer la frontière belge à Givet avec distribution de tracts. Les flics et douaniers belges installent une déviation. Au retour, des manifestants investissent la camionnette sono de la quinzaine commerciale de Givet. Toute la ville entend la cause antinucléaire, cela les change de la bouillie publicitaire habituelle. En fin d’après-midi à Chooz, le câble téléphonique qui rejoint la SENA est déterré et sectionné en plusieurs endroits.

 

La deuxième “ enquête d’utilité publique ”

 

Du 1er au 17 avril 1981, une nouvelle enquête a lieu ; elle concerne les expropriations. Les premiers jours sont calmes, mais le samedi les oppositions se durcissent. Des cocktails molotov font leur apparition. Un car de police manque de brûler, un gendarme, armé d’un extincteur pour éteindre le feu, reçoit un pavé.

 

Le vendredi soir suivant, une réunion rassemble beaucoup de monde à Chooz : Calcéens, Ardennais, Champenois, Lillois, Belges. Le village est occupé militairement une nouvelle fois : PSIG (peloton spécial de gendarmerie basé à Fumay), CRS, etc. Le parallèle est fait à nouveau par les vieux entre l’occupation allemande 40 ans auparavant et l’occupation policière actuelle. Ils disent ressentir plus durement et avec angoisse la présence menaçante des forces de répression de l’État français moderne. Trois camarades Lillois sont arrêtés dans la campagne de Chooz ; ils étaient en train de confectionner des cocktails incendiaires.

 

Le samedi, les trois antinucléaires sont à la gendarmerie de Charleville.

 

Un dossier est subtilisé à la mairie de Givet et brûlé sur la place de Chooz. Une caravane publicitaire accompagnant une course cycliste est détournée sur Chooz. Les affrontements débutent une heure avant le départ des registres d’enquête : billes d’acier, pavés, cailloux, cocktails molotov contre des lacrymos et, nouveauté des forces de l’ordre, des grenades au chlore. Masqués par des cagoules ou des foulards (on se méfie désormais des talents photographiques des flics) et armés de cailloux, de frondes et de billes d’acier, les antinucléaires affrontent les gendarmes mobiles. Le village est littéralement noyé dans les gaz ; l’atmosphère de la place est irrespirable. Des grenades offensives, déflagrantes sont employées par les gendarmes mobiles.

 

Une fois “casqués” et registres partis, les manifestants montent en voiture à Charleville. Ils se retrouvent devant la gendarmerie où sont gardés à vue les trois Lillois arrêtés la veille. Quelques projectiles sont lancés contre la gendarmerie, un cocktail dans des locaux d’EDF. Les trois interpellés sont bientôt relâchés mais ils sont inculpés.

 

Deux Calcéens, un père et son fils, sont inculpés les jours suivants de complicité de fabrication d’engins incendiaires.

 

Des heurts brefs et violents ont lieu dans la semaine suivante. Le vendredi, dernier jour de la deuxième enquête, les casqués sont nombreux sur la place au cours de l’après-midi. Un hélicoptère tourne sans arrêt. Il y a peu de manifestants face à la mairie. Cars et dossiers repartent sans coup férir. C’est devant la première centrale qu’ont lieu les affrontements jusque 22 heures.

 

Des lacrymos sont larguées d’hélicoptère. La salle d’accueil est mise à sac, des dossiers sont dérobés. Un début d’incendie abîme le local.

 

La presse locale est écœurante : elle minimise les faits et ne révèle rien sur les irrégularités de l’enquête.

“Les promesses n’engagent que ceux qui y croient”(Pasqua dans les années 1990)

 

Ils nous promettent tout rose,

Mais dès qu’ils sont élus,

Ce n’est plus la même chose

Ils nous tournent le cul.

(vieille chanson libertaire)

 

Les présidentielles de mai 1981 approchent. A une lettre du comité, Mitterrand répond qu’il ne fera pas la centrale contre l’avis des populations concernées, belges et françaises. Quilès déclare aux Ardennais : “Si vous ne voulez pas de centrale, votez pour nous”. De nombreux électeurs de la Pointe pensent alors que voter “socialiste” va permettre de stopper le projet de centrale…Dur sera le réveil !

 

Le 1er mai 1981, une marche antinucléaire relie Chooz à Givet ; La banderole de tête, tenue par des Calcéens, demande la levée des inculpations. La jonction se fait en cours de route avec un cortège belge parti de la frontière. Les vitrines d’un local EDF sont brisées et la maquette de la centrale qui y était exposée est réduite en morceaux. Officiellement, le comité réprouve cette action.

 

En mai, Mitterrand, candidat “socialiste” aux présidentielles, est élu. Les inculpés bénéficieront le moment venu de sa grâce présidentielle, mais le projet de centrale à Chooz n’est pas abandonné. Seul celui de Plogoff l’est définitivement ; les autres projets en cours sont seulement gelés provisoirement en attendant de déterminer le mode de consultation des populations concernées.

 

À Reims, un local EDF est occupé ; puis le journal L’Union reçoit la visite des antinucléaires qui protestent contre le traitement de l’information sur Chooz, quasi systématiquement favorable aux autorités : EDF et État. Le correspondant de ce journal est tellement malhonnête qu’il a subi quelques désagréments de la part de Calcéen opposés à la centrale : pneus de sa voiture dégonflés, appareil photo “saisi” (il semble qu’il s’intéressait de trop près aux lanceurs de pierre…), etc…

 

Dans les Ardennes, le candidat-député du PS parlote sans s’engager pour finir par dire qu’il suivra les directives de son parti. EDF et le conseil général relancent le projet. Le préfet assure que la centrale se fera.

 

La deuxième grande fête antinucléaire se déroule à Chooz en juillet 1981. En octobre, les conseils municipaux des sites gelés (5) doivent se prononcer dans les 10 jours pour dire oui ou non à la centrale. En cas de non, le conseil général doit se prononcer lui aussi ; et le gouvernement décidera en dernier ressort. C’est là la conception de la démocratie des “socialistes” au pouvoir. Les arguments – chantage à l’emploi et attrait de la grosse subvention (taxe professionnelle) – sont agités et font saliver certains élus locaux. Chooz vote contre. Le vote se fait aux conseils municipaux de 12 communes de Charnois et de Foisches, contre. La 13ème commune, Aubrives, décide de façon plus démocratique de faire voter l’ensemble de la population : celle-ci s’oppose majoritairement à la centrale avec 57% contre.

 

Le 24 octobre, une manifestation pacifique a lieu à Charleville. Des manifestants, minoritaires, occupent l’hôtel de ville de Mézières dont les murs sont graffités. Lors du retour vers la place Ducale, les vitrines de l’agence EDF de l’avenue Jaurès sont à nouveau brisées.

 

Une semaine plus tard, le dernier samedi d’octobre, une manifestation à Chooz se dirige vers l’ancienne centrale avec la ferme intention d’y pénétrer. Devant le refus de les laisser entrer, des manifestants découpent le grillage et investissent les pelouses devant la centrale. Décontenancées, car sans ordre précis, les forces de l’ordre assistent passivement au découpage du grillage. C’est une des rares fois en France où des antinucléaires réussissent à pénétrer sur un site nucléaire en fonctionnement. Après plus d’une heure, les pelouses sont évacuées suite à l’entrevue et à la remise d’un questionnaire au directeur de la SENA.

 

Il lui est demandé de s’expliquer sur les “ incidents ” de 1967 et 1968 survenus à la centrale et de fournir des informations sur les leucémies et les cancers dans la région. Le directeur s’engage à répondre aux sujets qui le concernent…

 

L’information est poursuivie dans les villages belges alentour où les élus, députés compris, sont opposés à la nouvelle centrale. Parallèlement au Front commun ardennais et au Front d’action wallon qui ont tous deux une activité publique, un Front d’action antinucléaire franco-belge se crée pour agir en coordination de chaque côté de la frontière. Ce Front d’action gardera une existence semi-clandestine, non déclarée ; il va redonner du tonus à la lutte qui tend, sous l’influence de certains environnementalistes, à s’engager sur une voie strictement légaliste (recours administratifs et juridiques…).

 

Le 12 décembre 1981, le Journal Officiel publie le décret d’utilité publique de la nouvelle centrale de Chooz que vient de signer Mauroy, Premier ministre “socialiste”..

 

L’essoufflement et le déclin de la lutte

 

Le 12 décembre 1982, le conseiller général élu en mars étant décédé, on revote dans la Pointe. Le candidat sidérurgiste et antinucléaire perd quelques voix par rapport à mars mais gagne en pourcentage (15%) du fait de l’abstention. Globalement, ce candidat progresse dans les villages ouvriers (Vireux, Aubrives) au détriment des candidats PCF et PS, talonne la droite à Chooz mais perd dans la petite ville cossue de Givet. Le candidat de droite est élu ; le candidat “socialiste” qui s’était distingué dans la calomnie à l’égard des antinucléaires arrive en dernière position.

 

En janvier 1983, une seconde petite fête se déroule à Chooz. À la fin janvier, 60 personnes seulement sont là pour manifester à Givet. Il y a certes les habituels filtrages des flics et des douaniers sur les frontières et dans la Pointe ; mais la lassitude, l’usure face à la répression et à la violence, le sentiment d’impuissance face au commencement des travaux ont découragé beaucoup de monde. De plus, cette manifestation pacifique avait été interdite par le préfet. Dans le cadre de l’occupation militaire de la Pointe, la radio de la lutte est brouillée par les autorités.

 

Le mois suivant, il n’y a que quelques dizaines de personnes à manifester à Rocroi. Elles sont encadrées par les flics casqués et finalement bloquées sur la route de Revin.

 

Aux municipales à Chooz, la liste antinucléaire arrive derrière la liste pronucléaire qui est entièrement élue au second tour. Amère défaite pour les antinucléaires locaux, la population Calcéenne semble avoir accepté la fatalité de la construction de Chooz-B et a voté dans ce sens.

 

Fin mars, un dernier regroupement d’une cinquantaine de manifestants distribue des tracts à Revin. A Vireux, quelques petits accrochages entre les flics et un petit nombre de manifestants se terminent en début de soirée.

 

La démobilisation des antinucléaires s’accélère. La quatrièmefête antinucléaire de la Pentecôte se tient tout de même à Chooz. Elle attire 3000 à 4000 personnes. Depuis plusieurs mois, l’union dans la lutte entre sidérurgistes et antinucléaires s’effilochait. La négociation d’un plan social par l’intersyndicale a éloigné de nombreux sidérurgistes de la lutte aux côtés des antinucléaires.

 

Pendant quelques mois jusqu’à l’automne 1984, les sidérurgistes se remobiliseront pour garantir le plan social obtenu et rappeler les engagements des pouvoirs publics quant à une réindustrialisation de la Pointe. Mais leur combat est désormais coupé d’une lutte antinucléaire en fort déclin : en cette Pentecôte 1983, les ouvriers de la Chiers n’ont pas pris la peine de faire un stand à la fête de Chooz.

 

250 personnes participent à une manifestation antinucléaire à Charleville le 1 er octobre 1983.

 

Au cours de l’automne, des sidérurgistes et des antinucléaires viennent soutenir à Charleville des ouvriers de la Chiers qui passent en procès. Le verdict tombe une semaine plus tard : deux mois de prison avec sursis pour une banale histoire de lance-pierres.

 

Début décembre 1983, une dernière réunion du Front Commun se tient à Chooz : rien n’est décidé, chacun sent la lutte se terminer. Peu de Calcéens sont présents. La résignation se renforce tandis qu’EDF colonise le village : avancement du chantier et achat de maisons du village sous couvert de réhabilitation.

 

En août 1984, le comité de Chooz s’autodissout.


L’après-lutte et la construction de Chooz-B

 

Le chantier des deux nouveaux réacteurs, Chooz-B1 et Chooz-B2, se poursuit. L’avancement des travaux entraîne la résignation chez les antinucléaires de Chooz. Des pronucléaires ont le triomphalisme plus ou moins discret. L’amertume des uns, l’impudeur d’autres alourdissent parfois les rapports humains dans le village. Des brouilles tenaces s’installent. Certains s’évitent, ne se parlent plus. D’autres se renferment…

 

À l’occasion d’un anniversaire de l’accident de Tchernobyl, une manifestation se déroule à proximité de Chooz. Mais la défaite est amère pour les antinucléaires ardennais.

 

Aujourd’hui, certains restent fermes dans leurs convictions antinucléaires. D’autres ont évolué, qui en rejoignant le P.S., qui en participant à la CLI (Commission locale d’information de Chooz-B) au nom de l’emploi dans la Pointe, qui en militant au Front National…

 

Après bien des retards, les deux nouveaux réacteurs sont achevés et fonctionnent…quand ils ne sont pas en panne comme en ce moment, mai 1998. Prototypes d’un même genre de réacteurs vendus à la Chine (Daya Bay), ces produits de la technologie française de pointe connaissent quelques problèmes. Les derniers en date portent sur la partie non-nucléaire des installations : faiblesse des ailettes de turbine. L’arrêt des 2 tranches est prolongé pour vérifier qu’il n’y a pas, comme à Civaux, de fissures dans des circuits de refroidissement. Quand tout est “normal”, les tours de refroidissement gigantesques envoient leur panache de vapeur d’eau en l’air, tandis que, plus discrètement, les rejets autorisés déversent leur part de radioactivité artificielle dans la Meuse.

 

La vieille centrale est arrêtée depuis 1991. Elle sert d’expérience grandeur nature pour le démantèlement d’un réacteur de production qui va s’étaler sur de longues décennies. Peut-on soupçonner une évacuation discrète par l’eau pour se débarrasser à bon compte d’une part de la radioactivité résiduelle, comme c’est le cas à Brennilis (6) ?

 

La démocratie nucléaire fonctionne à merveille. EDF reçoit le soutien de la presse et des politiciens locaux éblouis par ces fabuleuses prouesses et la pleine maîtrise (!) de la technologie nucléaire française. Aucun sens critique, aucun doute ne viennent perturber cette sereine confiance. Certains en rajoutent même une louche, tel l’ex-député Mathot qui souhaitait la construction de deux réacteurs supplémentaires à Chooz pour soutenir l’emploi…Les subventions et les produits de la taxe professionnelle pleuvent sur les communes du district de Chooz. La mairesse de Chooz se flattait de pouvoir faire recouvrir tous les trottoirs de la commune par du marbre…si elle le voulait. Le village va être entièrement “numérisé”. Les clubs de jeunes s’équipent en ordinateurs, s’abonnent à l’Internet. Il faut bien occuper les esprits et, surtout, dépenser cette manne financière.

 

En guise de conclusion

 

Quinze ans après les faits, il est toujours plus facile d’avoir une vue d’ensemble de la lutte. Quels furent les éléments dynamisants qui firent s’étaler la lutte sur de longues années ? Pouvait-on avoir un espoir raisonnable de mettre en échec le projet de la nouvelle centrale ? Si oui, quels éléments ont contribués à aboutir à une défaite ? Que peut transmettre d’utile la lutte de Chooz à d’autres luttes qu’elles soient antinucléaires ou plus généralement des luttes de terrain contre telle ou telle nuisance ?

 

Une part de la dynamique des luttes de Chooz et Vireux fut l’attachement à l’Ardenne et à un mode de vie particulier, celui de la vallée de la Meuse : proximité de la forêt (affouage, promenade, chasse, cueillettes,…), la vie villageoise, la beauté du paysage, etc…Dans l’apport des ouvriers calcéens à la lutte antinucléaire et dans la détermination des sidérurgistes de la Chiers, un rôle important fut joué par les traditions fortes de combativité ouvrière imprégnée d’action directe ; le syndicalisme révolutionnaire de la CGT était très présent dans les Ardennes avant 1914 (voir les brochures 1, 2 et 4 de La question sociale). La lutte de la Chiers n’est d’ailleurs abordée ici que par ses points de contact avec la lutte de Chooz, elle fut plus intense, longue et multiforme…

 

Si les deux luttes se rencontrèrent, ce ne fut pas une fusion des aspects antinucléaire et social de la critique anticapitaliste mais une alliance pratique où chacun pensait profitable la présence de l’autre. La convergence se faisait aussi sur le commun constat de dépossession (la condition de salarié qu’on déplace ou licencie au gré “des nécessités économiques”, le mépris de la population dont on menace la santé ou dégrade l’environnement au nom des impératifs de cette même économie) et le sentiment des trahisons subies (où le crapulerie “socialiste” a atteint des sommets). Faire monter les enchères pour les sidérurgistes, retrouver un terrain d’action – Chooz étant devenu inaccessible – pour les antinucléaires, s’unir face à l’occupation et aux violences policières, les uns et les autres ne se cachaient pas que si l’effet de synergie profitait aux deux parties, leur propre but importait en dernier ressort. Les choses furent honnêtement dites. Cependant, des ouvriers antinucléaires luttaient avec autant de motivation et contre Chooz-B, et dans le combat de la Chiers ; et des militants extérieurs, des libertaires rémois par exemple, tentaient de tisser des liens plus solides entre les deux luttes.

 

En 1981, et avant, le lobby nucléaire en France a suffisamment influencé les politiciens et la représentation politique nationale (les pseudos-socialistes arrivés aux affaires) pour que le programme électronucléaire entamé sous Giscard se poursuive coûte que coûte, quitte à lâcher quelques miettes. Le reniement des promesses ne pouvant être total, le projet de Plogoff, lutte devenue symbolique, fut abandonné. Le vaste débat et le référendum promis par Mitterrand firent place à un simulacre sous la forme de deux journées de débat parlementaire. L’apparence du rituel démocratique était sauvée : emballez, c’est pesé ! Des autres sites gelés, seul le projet du Pellerin n’aboutira pas. Ailleurs, la manne financière des subventions et taxes professionnelles ou le culte du progrès et du productivisme convainquirent la majorité des conseils municipaux, généraux et régionaux consultés. En vertu du centralisme démocratique, notion chère à d’autres, les choses étaient bien bouclées car en cas de refus on passait aux échelons supérieurs jusqu’au gouvernement qui déciderait en définitive. Pour faire respecter les “choix démocratiques” de construire les centrales, l’État mit en œuvre d’importants moyens policiers et militaires. La propagande d’EDF et le parti pris pronucléaire de nombreux médias locaux aidèrent à convaincre les plus tièdes. Dans les Ardennes, l’alliance politico-syndical-économique pour Chooz-B rassemblait le patronat local, le PCF, le PS, la droite, la CGT, FO et la presse locale. A posteriori, les chances pour une lutte locale d’aboutir à un recul de l’État semblaient bien minces.

 

Divers éléments ont accéléré le déclin de la lutte plus qu’ils ne l’ont déterminé. Entre le référendum de 1979 (64% d’opposants, plus de la moitié des inscrits), les cantonales de mars 1982 où le candidat antinucléaire arrive largement en tête à Chooz (mais avec 41% des suffrages) et les municipales de 1983 qui donnent la victoire à la liste du maire pronucléaire, une partie de la population calcéenne s’est résignée à la construction de Chooz-B. Les causes en sont multiples. Avec la SENA, EDF a pu encourager l’installation de nouveaux habitants à Chooz.

 

Le commencement des travaux, politique de fait accompli d’EDF et de l’État, a poussé les habitants à donner le pouvoir à ceux qui leur semblaient les plus aptes à gérer cette “fatalité” et à en tirer les meilleures compensations. Les opposants les plus tenaces furent en butte à une répression policière et judiciaire continue. L’occupation périodique du village par d’importantes forces de répression et le climat de plus en plus aigri entre pro et antinucléaires effrayèrent et détournèrent les opposants les moins actifs.

 

Enfin, grâce aux médias locaux et aux manipulations calomnieuses des politiciens (jusqu’à Stévenin du PS de Givet ou le PCF ardennais dénonçant l’influence néo-nazie dans la lutte antinucléaire !), la violence servit de repoussoir pour certains. Ce n’est pas tant le niveau de violence lui-même qui posa question, car la violence des antinucléaires et des sidérurgistes fut parfois très intense et bien acceptée, mais le fait que la violence mise en œuvre paraisse échapper aux locaux au moment de la lutte ou certaines personnes venaient dans les Ardennes principalement pour la baston. Alors que les initiatives extérieures devraient rester en liaison avec les gens luttant localement, la violence aux illusions radicales des prétendus autonomes trouvait là un terrain de jeu et aboutissait à accroître le sentiment de dépossession qu’éprouvaient les opposants locaux vis à vis de leur lutte. Quand il était manifeste qu’au niveau de la violence, l’État se donnait les capacités d’avoir le dernier mot, l’opposition à Chooz-B a changé tardivement de terrain pour réembrayer sur des activités pacifiques d’information. Était-ce encore le temps pour ces activités ? Pouvait-on ouvrir d’autres pistes ? Par exemple, un mouvement de désobéissance civile pouvait-il être efficace à Chooz dans la mesure où une partie de l’opposition antinucléaire était toujours restée passive et où EDF, du fait de l’existence de Chooz-A, “contrôlait” une partie de la population ?

 

Dans les Ardennes, particulièrement dans la Pointe, le chômage était supérieur à la moyenne nationale. Cependant, l’acceptation du débat sur le terrain de l’emploi ne pouvait aboutir qu’à des amorces de solutions bancales pour les antinucléaires. Car depuis des décennies, se ressent dans la société l’absence d’une alternative globale et crédible (portée de façon dynamique par une fraction suffisamment forte de la société) à opposer à l’économie capitaliste. Affaiblie par cette absence, l’argumentation sur l’activité économique ne pouvait être que partielle. Elle se trouvait tiraillée entre, d’une part, l’acceptation forcée du cadre capitaliste (la nécessité d’une survie matérielle passant par le salariat et, plus généralement, pat le développement d’activités soumises aux critères économiques existants) et d’autres part, les désirs confus de la vie elle-même : épanouissement des individus dans le cadre d’une société libérée des rapports capitalistes-marchands. et la question se pose toujours plus fortement dans les luttes actuelles contre les nuisances de répondre à des inquiétudes et à des nécessités immédiates – pouvoir vivre au pays – sans tomber dans l’impasse d’une argumentation sur l’emploi. Avec la puissance actuelle du contrôle idéologique, il est difficile, mais cependant essentiel de faire passer la critique de tel aspect de la démence capitaliste vers une critique globale du système économique qui l’engendre. Et démasquer l’économie, c’est aussi démasquer ses pauvres justifications, et d’abord le misérable bonheur conforme qu’on nous impose à coup de marchandises. Face à l’accumulation des désastres, il paraît vital d’ancrer ces luttes dans le cadre d’une émancipation de l’humanité contre la fatalité économique et ses hiérarchies irresponsables dans le but de sauver la pérennité des bases biologiques de la vie terrestre.

 

L’exergue du bulletin du comité de Chooz reste vraie. Face au nucléaire et au reste, aujourd’hui comme hier :

“ Nos résignations quotidiennes forgent les cages de demain ”.

Ardennes, mai 1998.


Notes
(1) Par la commission Péon créée en 1955 par le ministre de la défense, commission consultative pour la Production d’Électricité d’Origine Nucléaire. CF. Philippe Simmonot, “Les nucléocrates”,éd. Presses universitaires de Grenoble.

 

(2) Comme nous le sommes aujourd’hui encore aux yeux d’autres “experts” en refusant les bienfaits des organismes génétiquement modifiés que nous imposent les industries agro-alimentaires et pharmaceutiques et les autorités étatiques et supranationales (Commission Européenne, OMC, etc…)

 

(3) Ce reflux est dû à la fois aux progrès de la société de consommation et aux effets “disciplinaires” de la crise entraînent un repli sur la vie privée ; mais aussi au commencement de l’institutionnalisation d’une partie de l’écologisme (électoralisme et lobbying).

 

(4) Près d’Harrisburg aux États-Unis, le 28 mars 1979 . Ce fut un des plus graves accidents nucléaires dont les conséquences ne sont toujours pas réglées près de 20 ans après.

 

(5) Les sites gelés sont : Cattenom, Chooz, Civaux, Golfech, Le Pellerin. 64 conseils municipaux sont concernés par les “périmètres d’utilité publique” des 5 sites en attente. Les communes consultées se prononcent en majorité pour sur les 3 premiers sites et contre sur les 2 derniers.

 

(6) Centrale prototype dans les Monts d’Arrée (Bretagne) également en phase de démantèlement. Elle est la source d’une importante pollution radioactive d’un cours d’eau local.


AVANT LES LUTTES contre Chooz B

 

Un peu de technique avec Chooz A

 

Un peu d’histoire

 

La centrale de Chooz A est le premier réacteur européen à eau sous pression (REP). Il a été mis en service en 1966 et arrêté en 1991. Ce réacteur prototype était exploité par EDF et un groupement d’électriciens belges au sein de la Société d’énergie nucléaire franco belge des Ardennes (SENA). Il fournissait 305 MW de puissance électrique. C’est également le premier REP à utiliser du combustible enrichi au plutonium (MOX) à titre expérimental dès 1974.

 

Peu après son démarrage en 1966, une des quatre pompes primaires s’est bloquée suite à la rupture de plusieurs vis provoquée par des vibrations. Il s’agissait de vis de fixation des “labyrinthes” assurant l’étanchéité de la pompe.

 

En janvier 1967, il y a eu l’incendie d’un écran neutronique de la cuve du réacteur.

 

Puis en décembre de la même année, il est question de la “destruction des structures internes du réacteur” (prévision d’au moins un an d’arrêt pour réparer) dans un rapport EDF. L’incident doit avoir une certaine importance pour nécessiter au moins un an de réparation.

 

La centrale ayant quand même redémarré en janvier (1968), EDF indique dans un autre rapport que “des détériorations importantes sur les structures internes sont apparues en début février” (prévision d’environ deux ans de travaux sur du matériel fortement irradié). Mais que s’est-il donc passé dans cette centrale ?

 

En décembre 1967, EDF avait identifié la destruction des structures internes du réacteur, et il y avait eu le blocage d’une barre de contrôle (le 20/12/1967). Malgré cela, le réacteur a redémarré en janvier 1968 et il y a eu le blocage d’une deuxième barre de contrôle (le 30/01/1968).

 

Le réacteur est alors déchargé et expertisé, et on se rend compte que la quasi-totalité des assemblages combustibles retiennent des corps étrangers (débris métalliques). Le tiers des assemblages présente des traces de contacts avec les barres de contrôle. Un tube constituant l’un des assemblages a été écrasé par une barre de contrôle provoquant une sérieuse rupture de gaine qui contamine tout le circuit primaire. Des débris métalliques sont également découverts dans les boîtes à eau des quatre générateurs de vapeur (GV) et dans les tuyauteries du circuit primaire. Les dégâts occasionnés par le martelage des débris métalliques sur deux des quatre GV très importants. Lors des réparations, un programme d’enlèvement des débris sera mis en place pour éviter d’autres blocages de barres de contrôle et des ruptures de gaine par usure.

 

Après déchargement du combustible, on constate :

- que 40 des 80 vis d’assemblage des viroles support du cœur sont cassées ;

- une usure et déplacement de l’écran thermique ;

- la rupture de tirants de la plaque supportant le cœur.

 

Lors des réparations, une parade est envisagée afin de limiter la descente du cœur…

 

De plus, de nombreuses vis sont retrouvées cassées ou desserrées sur les ‘labyrinthes” (étanchéité) de toutes les pompes primaires. Problème pourtant mis en évidence en 1966…

 

La centrale de Chooz A redémarrera en 1970 après plus de deux ans de réparation.

Partager cet article

Repost 0