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Per-Jakez Hélias. Plogoff, la révolte.

jeudi 7 avril 2011

 

Ce texte figure en épilogue du livre "Plogoff la révolte" écrit, par une équipe de journalistes et de photographes de presse, en 1980, juste après la fin de l’enquête publique qui avait vu la résistance des gens du Cap face aux militaires et gendarmes, pierres contre fusils.

Per-Jakez Hélias, voisin bigouden meurtri par l’offense faite aux capistes, avait pour l’occasion ressorti son "cheval d’orgueil" de l’écurie. Plus de 25 ans plus tard son analyse du monde en devenir et l’urgence qu’il souligne de "conserver en l’homme l’envie de durer", n’ont pas pris une ride.

Le Cap Sizun est l’un des sites les plus célèbres de "l’Europe aux anciens parapets" sous le nom de Pointe du Raz. Depuis une bonne portion d’éternité, il commande le Raz de Fontenoy (ô, Feunteun - Aod !) et la Chaussée de Sein avec le radeau de son île fameuse, le symbole même de toutes les résistances et de tous les entêtements. On y accourt d’ailleurs et de partout, comme un pèlerinage, pour contempler de ses yeux l’un des derniers promontoires du monde occidental. C’est un pan de géographie physique dont la seule vue quotidienne et la nécessité d’y vivre ont fait naître, dans les imaginations, depuis les plus hautes époques, l’un des plus fascinants parmi les cycles légendaires qui ont enchanté les terrestres passages du fils de l’homme en lui donnant des ouvertures sur l’Autre Côté.

 

Mais les princes qui nous mènent, à défaut de nous gouverner, n’ont cure de tout cela. Ce ne sont pas préoccupations de princes, mais de peuples. Et ils attentent sans vergogne à la réalité comme à ses grandes images l’année même qu’ils ont consacrée - est-ce ruse ou inconscience - à la défense du Patrimoine. Il semblerait même, à en croire les gazettes, qu’il existe quelque part un Ministère de l’Environnement et du Cadre de Vie. Mais ce n’est peut-être pas vrai. Oublions tout cela.

 

Or la vie de l’homme s’inscrit entre deux coordonnées qui sont le temps et le lieu. Etre de son temps, c’est apparemment facile. Il suffit de se mettre à la dernière mode comme si l’on tombait de la dernière pluie. De hurler avec les loups ou de bêler avec les moutons, au choix. De se projeter dans le proche avenir en reniant le passé récent et sans savoir de quoi demain sera fait, bien que les bons apôtres nous assurent que demain on rasera gratis, qu’il y aura du travail pour tout le monde, que l’électricité sera pour rien et que l’on reverra le Paradis Terrestre modifié dans le style Goldorak. A condition, bien entendu, de consentir à quelques petits sacrifices sans importance pour le bien de tous. Vous y croyez vous ? Mais si vous faites la moindre réserve, vous voilà traités de passéistes. C’est un mot qui vaut, à lui seul pour nostalgiques, rétrogrades, conservateurs, bornés, têtus comme des ânes rouges. Quand un beau parleur, quel qu’il soit, a recours à cet adjectif, méfiez vous ! Il cherche à vous refiler une douteuse camelote ou même vous faire avaler une couleuvre de taille, politique de préférence. Encore heureux quand il ne tente pas de vous dépouiller de votre patrimoine, le vrai. Avez-vous remarqué que tous les arguments de ces gens-là sont futuristes. Le bonheur est toujours pour demain.

 

Il est plus mal aisé d’être de son lieu. Cela fait quelques lustres qu’une urbanisation démentielle concentre dans les camps-métropoles des masses de déracinés qui étaient pourtant de quelque part. Pour beaucoup d’entre eux ce sont des déportés du travail, des immigrés de l’intérieur qui auraient préféré exercer leurs talents aux lieux de leur naissance. Les Bretons, en particulier, se sont fait un nom dans l’Histoire comme coureurs de mers et de pays. Mais dans certaines conditions qui sont les leurs et pour des nécessités reconnues. Aujourd’hui, il semblerait qu’en haut lieu on ait décidé de les vider de leur pays, de transformer leur berceau en désert afin d’avoir les coudées plus franches pour y pratiquer des expériences aussi douloureuses que transitoires.

 

Après quoi, s’ils s’avisaient d’y revenir, ils ne retrouveraient plus que l’anonymat du béton, la pollution usinière des eaux, et des côtes investies par des marées noires périodiquement renouvelées par l’éclatement des bailles à merde qui véhiculent au hasard du temps les mélasses de leur servitude. En attendant le nucléaire dont les scientifiques ne sont ni maîtres ni comptables et dont ils ne savent même pas éliminer les déchets. Nous sommes en train d’hypothéquer durement les générations à venir. Mais quoi faire ! Ces têtes politiques, emprisonnées dans leurs propres œuvres, ne savent qu’improviser à vue. Elles devraient pourtant apprendre à naviguer en haute mer et à barrer dans les tempêtes. Ou alors, qu’elles cessent de faire des enfants. Mais n’attendez pas d’elles qu’elles reconnaissent leurs torts, qu’elles remettent en question leurs choix. Pourquoi le feraient elles ? Elles trouveront toujours des historiens pour les justifier. La mode est aujourd’hui à réhabiliter les rois et les ministres. Il n’y a pas apparence qu’elle doive changer demain.

 

Alors on nous assomme d’analyses, d’enquêtes, de dossiers, de rapports, de diagnostics, de prévisions et de priorités. Les tanières bureaucratiques s’en donnent à cœur joie, là où siègent les vrais maîtres. Et tout ce monde s’étonne douloureusement à chaque révolte qui éclate parce qu’on n’a pas pris soin de comprendre les gens. Ne pas comprendre les politiques, ce n’est pas grave. Ils ne tiennent pas tellement à être compris, mais élus. Elus et ensuite obéis. Et s’ils n’obtiennent pas l’obéissance, ils ne se font pas scrupule de changer ce qu’ils appellent leur projet de société. Mais auparavant, il leur arrive d’envoyer la garde prétorienne pour intimider l’électeur qui outrepasse son droit d’urne. Votez, nous ferons le reste.

 

L’électeur, lui, n’a pas confiance. Ni dans la classe politique ni dans les mandarins paperassiers ni dans les experts qui ne peuvent se regarder sans se mettre les sourcils en point d’interrogation. Même quand il se résigne à gober leurs promesses, à s’illusionner sur leurs chiffres faux, il n’a pas confiance. Il n’a pas confiance en des bougres qui se gargarisent de prospective, de croissance et d’audacieux paris sur l’avenir alors qu’ils sont en retard de plusieurs révolutions. Depuis qu’on a inventé le moteur à explosion, on sait que nous sommes livrés aux lointains personnages qui ont des mines de pétrole sous les pieds. Et il n’est venu à l’idée d’aucun animal politique du premier rang qu’il fallait se dégager à tout prix de cet esclavage en multipliant les sources d’énergie. Le pétrole, on le sait bien, est en quantité limitée. L’uranium aussi, d’ailleurs. A notre rythme, et peu après l’an Deux Mille, c’en sera fini de l’un et de l’autre. On découvrira peut-être alors les vertus du jus de topinambour. Mais, en attendant, les apprentis sorciers continuent à se régaler à nos dépens, vrillant à grand péril le fond des mers pour en faire sortir la matière première des marées noires et bâtissant des centrales nucléaires qui risquent fort d’être périmées avant d’être opérationnelles. Périmées mais redoutables dans les siècles des siècles. Voilà ce qu’il dit, l’habitant de deuxième classe. Ce n’est pas qu’il ait peur, mais il n’a plus confiance. De cette méfiance, on se débarrasse en haut lieu en l’appelant morosité.

 

Il se dit aussi, l’habitant, qu’il y a sûrement d’autres moyens de faire mieux marcher, et sans risque, la boutique du monde. Il est pour la douceur dans l’énergie et pour les sources inépuisables. Il commence à croire que si l’on avait détaché à temps quelques bataillons de chercheurs sur l’exploitation des éléments naturels, on aurait pu mettre en conserve les forces inemployées de la terre, des eaux, de l’air, et faire servir le soleil à autre chose qu’à bronzer les culs de l’été. Il fait bien pousser les plantes non ? Mais l’habitant raconte encore que le soleil n’est provisoirement à personne, le vent non plus d’ailleurs. Et dans nos démocraties avancées, les exploiteurs ne s’intéressent qu’à ce qui rapporte de juteuses royalties.

 

Tout bien pesé, le souci du confort actuel de la créature est-il une raison suffisante pour massacrer durablement la création ? Faut-il, pour s’assurer provisoirement les moyens de vivre, sacrifier les raisons que l’on a de persister dans l’existence ? Il est urgent de conserver en l’homme l’envie de durer. Et il semble bien que le désenchantement actuel, surtout celui de la jeunesse, est en train de compromettre cette envie. Quant aux enchantements naturels qui ont racheté les misères de nos ancêtres, on ne les exalte plus que dans les livres de classe des premiers âges, en guise de sursis pour les enfants qui seront les victimes ou les bourreaux de l’an Deux Mille.

 

Ah ! J’allais oublier. Il y a des gens qui aiment leur pays, qui l’aiment tout simplement. A Plogoff et partout ailleurs. Mais c’est là un paramètre qui n’entre pas dans les calculs des économistes de progrès. Et c’est un luxe dont il semble bien, désormais, que nous n’ayons plus les moyens.

 

Per-Jakez Hélias

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